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Aussi loin que je me souvienne...

Depuis aussi loin que je me souvienne, j’aime les histoires.

 

Ce goût m’a conduit vers l’Histoire, grâce aux manuels de l’école primaire des années 60 qui nous entraînaient dans ces tentatives de reconstitution de la vie quotidienne des Gaulois et autres Vikings.

 

Les illustrations étaient sommaires et l’auteur concédait quelques incursions dans les biographies stéréotypées de ces héros qui ont fait la France : Vercingétorix, ce noble perdant, Jeanne d’Arc, cette fille du peuple qui remet son roi sur le trône ou bien ce jeune révolutionnaire de 15 ans qui sera assassiné par ces Vendéens obtus pour avoir clamé avec défi : « vive la République, à bas le Roi ».   

 

Vers l’âge de 14 ans, j’ai accompagné les premiers pas de ma mère dans la généalogie, à travers les registres paroissiaux de la petite mairie du village natal de bon nombre de ses ancêtres.

 

Je crois que j’aimais à la fois l’enquête poursuivie et le déchiffrage de ces actes d’état civil, me prenant sans doute un peu pour Champollion qui a trouvé les clés pour décrypter un monde lointain d’histoires quotidiennes.

 

Si loin et si proche, à l’instar de ce que nous racontent les graffitis de Pompéi.

 

Les actes notariés ont permis ensuite d’entrevoir un peu plus les personnes cachées derrière ces lignées et ces dates et m’ont amené à chasser les singularités au-delà des formules très classiques que l’on y trouve. Cette quête permet parfois de glaner quelques pépites comme cette lettre de Paris d’un orfèvre à sa femme aux fins de l’autoriser à prendre un bail et dans laquelle il se répand sur ses déboires judiciaires.

 

A partir de ces éléments épars, je trouve passionnant d’échafauder et d’ajuster des hypothèses à partir des éléments rassemblés et confrontés avec la grande histoire, dans un constant va-et-vient.

 

Dans ce travail, certains détails initialement négligés prennent un sens particulier tandis que d’autres n’ont pas le relief qu’ils promettaient au départ.

 

Ces très modestes assemblages permettent de donner un peu de chair à ces noms et d’esquisser certaines histoires singulières. C’est ce que je me propose de faire très modestement dans ce blog, tenter d’éclairer des fragments de vie de mes ancêtres, à la lumière de la grande histoire.

 

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5 juin 2010 6 05 /06 /juin /2010 19:47

abjuration liège-copie-5

 

Des sujets surveillés, voire punis

 

La période qui s’ouvre après la révocation inaugure une nouvelle ère de surveillance des nouveaux convertis.

 

A l’époque, nul n’ignore en effet que le renoncement a été difficile pour nombre d’anciens protestants.

 

Et en effet, déjà apparaissent les premières assemblées tenues dans le « désert » réunies de manière clandestine pour assister au culte avec la répression à l’encontre de leurs participants.

 

 

 Mereaux2.jpg  Méreaux. Conçu initialement afin de prouver que le fidèle était en état de communier (car en règle avec la communauté), le méreau servit après 1685 à attester que la personne assistant à l'office dans le désert ne tentait pas de s'infiltrer dans l'assemblée pour ne dénoncer les participants.

  

En Poitou, le 22 février 1688 les troupes de l’intendant Foucault surprennent une assemblée du désert au  Grand Ry. Les troupes fondent sur l’assemblée en ouvrant le feu, il tuent quelques participants et font 200 prisonniers dont trente seront envoyés aux galères et trois pendus.

 Le 26 mars de la même année, Louvois écrit à Foucault que le roi a appris « qu’il se faisoit des assemblées sur les confins de l’Angoumois de la Saintonge et du Poitou, les religionnaires espérant que l’on auroit moins d’attention à ce qui se passeroit sur les frontières de trois intendances différentes ». Il ajoute que le roi a ordonné au sieur de Saint Frémont dont les dragons séjournent dans la région d’aller les visiter et d’avoir « une attention particulière à ce qui s y passera et essayer de tomber sur les assemblées qui s’y pourront faire ». La lettre conclut à l’attention de Foucault que « Sa Majesté a voulu (qu’il en soit) averti afin (qu’il puisse lui donner les avis et instructions que vous croirez qui le pourront aider à se bien acquitter de l’ordre de Sa Majesté. »

 

 assemblee-du-desert.jpg 

 Assemblée du désert

 

De l’importance de faire son « devoir » …

 

 

En ville, la possibilité de renouer avec le culte protestant est extrêmement limitée voire nulle, ce qui empêche pas une surveillance accrue comme en témoigne le « rolle des nouveaux convertis » de 1698 déjà évoqué.

 

De manière typique pour la monarchie absolue, le pouvoir royal manie tour à tour la magnanimité ou le châtiment à l’égard de ses sujets « déviants » ou susceptibles de l’être, comme un pater familias romain à l’égard de ses enfants.

 

En conséquence, ce bilan inquisitorial[1] (qui détermine le bon exercice ou non du « devoir » de catholique), l’administration provinciale recense et évalue le degré de conversion pour en déduire, si nécessaire, des mesures de rétorsion par le logement de dragons afin d’exercer une pression sur les récalcitrants.

 

Derrière les décisions prises en fonction de l’assiduité des nouveaux convertis, on observe d’ailleurs un curieux mélange entre des considérations d’équité et un arbitraire marqué. Des constats similaires n’entraînent pas pour autant des décisions identiques.

 

Il en est ainsi d’abord, par exemple, des personnes « rentrées dans le rang » qui ne bénéficient pourtant pas des mêmes indulgences de la part de l’administration provinciale.

 

Ainsi, si la dame Robin de la paroisse de saint Didier et ses enfants « font fort bien leur devoir et l'on toujours fait depuis leur conversion » et méritent d’être traités « comme les anciens catholiques », « le Sr. Jean Brucelle perruquier, Alexandre horlogeur, Garnier apothiquaire, la dame de Gavsan, femme de texier, maître pâtissier » de la paroisse de Notre Dame la petite « font bien leur devoir » mais méritent, quant eux, « d'estre taillé favorablement[2] ».

 

S’agissant des personnes « mal converties » et si l’on sent bien que l’intention est de fixer une échelle de punition en fonction de considérations qui pourront être autant de circonstances atténuantes (assiduité de certains membres de la famille à la religion catholique ou bien capacité financière à supporter un logement), les préconisations sont faites « au doigt mouillé ».

 

Ainsi pour Madeleine Champion « mal convertie » qui se trouve « chargée d'enfans, peu à son aise (tout en ayant) trois garçons qui font très bien leur devoir» devrait recevoir un officier alors que « le Sr. Cibot (dont les filles « font très bien leur devoir ») n'est pas des mieux convertis » mais pourrait se voir affecter un cavalier seulement. Dans le même temps, le sieur Beaupoil, procureur (le beau-frère de Madeleine Champion) qui a sa femme à Amsterdam et une fille à la Propagation (enfermée au couvent) mérite un logement d'officier[3].

 

Et puis, dans cette société inégalitaire où les autorités font preuve d’une indulgence sans équivoque à l’égard des élites, il y a tous les nouveaux convertis qui ne font pas « leur devoir », sans que pour autant cela emporte de conséquences, faute d'être sujets au paiement de la taille. Du moins, les conséquences ne sont pas immédiates. La menace de mesures de rétorsion pèse[4]. 

 

 Ainsi, le « sieur Portai, banquier, ne fait nullement son devoir, mais n'est sujet au logement. Le sieur Guillemot, idem. Mr. Cottiby, banquier et lieutenant de milice, n'est point sujet au logement. »

 

Dans le même sens, le sieur de Montfraud « élu, très mal converty, mais n’est sujet au logement. » Un dénommé de Bonneval qui « ancien et bon catholique » a une femme qui pourtant est « mal convertie ». Mais les services de l’intendant soulignent que « led. Sr de Bonneval est inspecteur des manufactures du Poitou et Aulnis et n'est sujet au logement. »

 

Comme on le constate, il est encore loin le siècle des « lumières » qui, grâce à Beccaria, donnera notamment naissance à une échelle lisible et raisonnée de délits et des peines …

 

Qu’en est-il dans le secret des consciences et des foyers ?

 

 

Les appréciations portées dans le « rolle des nouveaux convertis » ne peuvent renseigner sur la sincérité des anciens protestants dans la pratique de leur nouvelle religion.

 

C’est l’apparence et l’existence (ou non) d’un trouble porté à l’ordre public  « religieux » qui comptent. Peu importe en effet qu’en conscience ou dans l’intimité du foyer les ex-religionnaires soient éventuellement en proie à des compromis entre leur ancien protestantisme et leurs obligations au regard de la seule religion désormais acceptée.

 

S’il n’est évidemment pas possible de déterminer leurs sentiments sur cette question, des indices donnent à penser qu’a pu se perpétuer une forme de résistance plus ou moins affichée ou, en tout cas, que la résignation fut difficile.

 

A cet égard, l’on imagine mal que des personnes élevées et ayant vécu dans la religion protestante l’essentiel de leur vie aient pu devenir, sans une violente remise en cause, des catholiques sans histoire. On sait que lorsque « la veuve Liège, procureur » est jugée mal convertie, elle a déjà 60 ans. Par ailleurs, une certaine « veuve Mitaut » qui fait « fors mal son devoir » est décrite comme « fort aagé ».

 

Il est vrai que l’âge ne fait pas tout si l’on songe par exemple qu’Anne Beaupoil qui abjure à l’âge de 15 ans se trouve enfermée au couvent de 1697 jusqu'au plus tard en 1699[5]. C’est peut-être un attachement très fort au protestantisme dans cette famille qui est la cause de l’insoumission de la jeune femme, sa mère ayant dû quitté la France pour Amsterdam[6].

 

Cette résistance passive est, me semble-t-il, marquée par le maintien de « l’entre soi » dans les alliances familiales. Même si la révocation a broyé les individus mais pas les réseaux de ces familles qui se fréquentaient auparavant au temple et dans leurs vies quotidiennes, « l’après révocation» et l’adversité qui en a résulté ont dû souder un peu plus l'ancienne communauté.

 

Ainsi, l'endogamie religieuse (et sociale) persiste après la révocation dans les alliances familiales.

 

A cet égard, on relève que les enfants de Jean Liège se marient pratiquement uniquement avec des anciens protestants. Ainsi, Jean Liège épouse Marie Fleury qui se révèle d’ailleurs « fort opiniâtre » dans son ancienne religion.David Liège fait les mêmes choix dans ses deux mariages. Marguerite Liège se marie avec un ancien protestant qui fuira la France. Il n’y a guère que le mari de Madeleine Liège dont il n’a pas été possible de déterminer s’il était ou non un ancien protestant. 

 

De manière peut être plus déterminante, cette résistance semble se révéler dans le choix des parrains et des marraines au moment du baptême, ce qui peut apparaître logique si l’on songe que l'importance du sacrement du baptême  dans le protestantisme.

 

L’exemple des enfants de David Liège et de Louise Fraigneau est plutôt révélateur. Sur les 22 parrains et marraines, seuls 9 d’entre eux n’ont pu être identifiés comme appartenant au cercle familial (frères et sœurs de l’enfant qui sont catholiques mais dont les parents sont d’anciens protestants, oncles, tantes et grand père des enfants).  Parmi ces 9 personnes, il existe un doute sur la précédente religion pour seulement 4 d’entre elles.

 

Il est ainsi permis de penser David Liège et Louise Fraigneau ont choisi délibérément que cet acte hautement symbolique soit marqué par une référence à leur ancienne religion dans une intimité très familiale.

 

 


[1] Repris dans « Essai pour une histoire de l’Eglise réformée de Poitiers au temps de l’Edit de Nantes ”de Jean-Luc Tulot  Cahiers du Centre de Généalogie Protestante, N° 69, Premier trimestre 2000, p. 32-47 précité

[2] Ce qui revient à les récompenser par une somme d’argent à payer au titre de la taille moins importante que celle dont ils devraient être redevables normalement.

[3] Le départ de la femme de Pierre Beaupoil apparaît comme un échec manifeste et constitue dès lors peut-être une circonstance aggravante, d’autant que sa fille a été placée de force dans un couvent en 1697, car jugée très mal convertie. Il semblerait que sa femme demeure à l’étranger ou bien qu’elle y décède car Pierre Beaupoil est visiblement remarié à Jeanne Bourceau (ancienne protestante elle aussi).

[4] Une indulgence qui aura malgré tout ses limites ainsi que le précise la lettre du 14 mars 1711, le ministre Pontchartrain écrivant à l'intendant Charles Bonnaventure Quentin de Richebourg que   « Le Roy a esté informé qu 'outre les nouveaux mal convertis de Poitiers qui ont depuis peu eu ordre de se faire instruire et d'envoyer leurs enfants aux instructions, il y a encore quatres autres qui sont les sieurs Cottiby père et fils, le Sr Guillemot et le Sr Cibot, lesquels sont opiniâtres et chefs de party, et empêchent les autres par leur crédit de faire leur devoir: S. M. souhaitte que vous leur ordonniez de sa part d'aller au plus tôt se faire instruire auprès de Monsieur VEvëque de Poitiers et s’ils ne travaillent pas sérieusement à leur conversion elle y pourvoira d'une manière qui leur sera très désagréable".

[5] Elle se marie avec Paul Mousnier le 2 mars 1699 à Saint Cybard.

[6] C’est là une des autres conséquences dramatiques de la révocation de l’édit de Nantes qui a conduit au déchirement de familles. Dans ce cas particulier, on a du mal à croire que le départ pour les Pays-Bas à un âge avancé et ait été motivé par des motifs autres que celui de la religion.  

Qu’en est-il dans le secret des consciences et des foyers ?

 

 

Les appréciations portées dans le « rolle des nouveaux convertis » ne peuvent renseigner sur la sincérité des anciens protestants dans la pratique de leur nouvelle religion.

 

C’est l’apparence et l’existence (ou non) d’un trouble porté à l’ordre public  « religieux » qui comptent. Peu importe en effet qu’en conscience ou dans l’intimité du foyer les ex-religionnaires soient éventuellement en proie à des compromis entre leur ancien protestantisme et leurs obligations au regard de la seule religion désormais acceptée.

 

S’il n’est évidemment pas possible de déterminer leurs sentiments sur cette question, des indices donnent à penser qu’a pu se perpétuer une forme de résistance plus ou moins affichée ou, en tout cas, que la résignation fut difficile.

 

A cet égard, l’on imagine mal que des personnes élevées et ayant vécu dans la religion protestante l’essentiel de leur vie aient pu devenir, sans une violente remise en cause, des catholiques sans histoire. On sait que lorsque « la veuve Liège, procureur » est jugée mal convertie, elle a déjà 60 ans. Par ailleurs, une certaine « veuve Mitaut » qui fait « fors mal son devoir » est décrite comme « fort aagé ».

 

Il est vrai que l’âge ne fait pas tout si l’on songe par exemple qu’Anne Beaupoil qui abjure à l’âge de 15 ans se trouve enfermée au couvent de 1697 jusqu'au plus tard en 1699[5]. C’est peut-être un attachement très fort au protestantisme dans cette famille qui est la cause de l’insoumission de la jeune femme, sa mère ayant dû quitté la France pour Amsterdam[6].

 

Cette résistance passive est, me semble-t-il, marquée par le maintien de « l’entre soi » dans les alliances familiales. Même si la révocation a broyé les individus mais pas les réseaux de ces familles qui se fréquentaient auparavant au temple et dans leurs vies quotidiennes, « l’après révocation» et l’adversité qui en a résulté ont dû souder un peu plus l'ancienne communauté.

 

Ainsi, l'endogamie religieuse (et sociale) persiste après la révocation dans les alliances familiales.

 

A cet égard, on relève que les enfants de Jean Liège se marient pratiquement uniquement avec des anciens protestants. Ainsi, Jean Liège épouse Marie Fleury qui se révèle d’ailleurs « fort opiniâtre » dans son ancienne religion.David Liège fait les mêmes choix dans ses deux mariages. Marguerite Liège se marie avec un ancien protestant qui fuira la France. Il n’y a guère que le mari de Madeleine Liège dont il n’a pas été possible de déterminer s’il était ou non un ancien protestant. 

 

De manière peut être plus déterminante, cette résistance semble se révéler dans le choix des parrains et des marraines au moment du baptême, ce qui peut apparaître logique si l’on songe que l'importance du sacrement du baptême  dans le protestantisme.

 

L’exemple des enfants de David Liège et de Louise Fraigneau est plutôt révélateur. Sur les 22 parrains et marraines, seuls 9 d’entre eux n’ont pu être identifiés comme appartenant au cercle familial (frères et sœurs de l’enfant qui sont catholiques mais dont les parents sont d’anciens protestants, oncles, tantes et grand père des enfants).  Parmi ces 9 personnes, il existe un doute sur la précédente religion pour seulement 4 d’entre elles.

 

Il est ainsi permis de penser David Liège et Louise Fraigneau ont choisi délibérément que cet acte hautement symbolique soit marqué par une référence à leur ancienne religion dans une intimité très familiale.

 

 


[1] Repris dans « Essai pour une histoire de l’Eglise réformée de Poitiers au temps de l’Edit de Nantes ”de Jean-Luc Tulot  Cahiers du Centre de Généalogie Protestante, N° 69, Premier trimestre 2000, p. 32-47 précité

[2] Ce qui revient à les récompenser par une somme d’argent à payer au titre de la taille moins importante que celle dont ils devraient être redevables normalement.

[3] Le départ de la femme de Pierre Beaupoil apparaît comme un échec manifeste et constitue dès lors peut-être une circonstance aggravante, d’autant que sa fille a été placée de force dans un couvent en 1697, car jugée très mal convertie. Il semblerait que sa femme demeure à l’étranger ou bien qu’elle y décède car Pierre Beaupoil est visiblement remarié à Jeanne Bourceau (ancienne protestante elle aussi).

[4] Une indulgence qui aura malgré tout ses limites ainsi que le précise la lettre du 14 mars 1711, le ministre Pontchartrain écrivant à l'intendant Charles Bonnaventure Quentin de Richebourg que   « Le Roy a esté informé qu 'outre les nouveaux mal convertis de Poitiers qui ont depuis peu eu ordre de se faire instruire et d'envoyer leurs enfants aux instructions, il y a encore quatres autres qui sont les sieurs Cottiby père et fils, le Sr Guillemot et le Sr Cibot, lesquels sont opiniâtres et chefs de party, et empêchent les autres par leur crédit de faire leur devoir: S. M. souhaitte que vous leur ordonniez de sa part d'aller au plus tôt se faire instruire auprès de Monsieur VEvëque de Poitiers et s’ils ne travaillent pas sérieusement à leur conversion elle y pourvoira d'une manière qui leur sera très désagréable".

[5] Elle se marie avec Paul Mousnier le 2 mars 1699 à Saint Cybard.

[6] C’est là une des autres conséquences dramatiques de la révocation de l’édit de Nantes qui a conduit au déchirement de familles. Dans ce cas particulier, on a du mal à croire que le départ pour les Pays-Bas à un âge avancé et ait été motivé par des motifs autres que celui de la religion.  

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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 19:55

abjuration liège-copie-5

 

 

 

Ce que révèle l’abjuration de Jean Liège

 

Deux détails de l’abjuration de Jean Liège attirent l’attention et suggèrent des hypothèses.

 

En premier lieu, il est dit « cy-devant » procureur et donc n’exerce plus sa profession au moment des faits. Or, l’interdiction d’accès des Protestants à des métiers dont les carrières juridiques notamment a été renouvelée à plusieurs reprises jusqu’à une déclaration du roi du 15 juin 1682 qui leur interdit d’exercer toute fonction judiciaire.

 

Il est vrai que l’interdiction n’a semble-t-il pas été appliquée dans toute sa rigueur[1]. Cette situation est confirmée en particulier par certains actes d’abjurations pour lesquels l’intéressé est « advocat au siège présidial » ou bien « procureur » (ce qui est le cas de Pierre Beaupoil qui est le beau-frère de Jean Liège).

 

Pourquoi alors Jean Liège aurait-il fait l’objet d’une rigueur particulière[2]?

 

Deux suppositions peuvent peut-être expliquer que l’interdiction lui a été appliquée.

 

D’abord, il n’a peut-être pas été homme à faire « profil bas », refusant  ainsi d’afficher une attitude de compromis face aux pressions religieuses. Il est d’ailleurs apparemment  intervenu en tant que procureur en 1678 et en 1679 dans une affaire concernant l’église de Niort, marquant d’une certaine manière publiquement son protestantisme et son souci de d’assister ses coreligionnaires.

 

Il est possible aussi que dans une société corporatiste marquée par les réseaux et les protections, il n’a tout simplement pas eu les relations nécessaires pour continuer à exercer sa profession, malgré l’interdiction. Il n’en demeure pas moins que la période a dû être difficile aussi sur le plan financier pour cette famille.   

 

Hugenottenflucht.jpg

(la fuite des huguenots de France)

 

En second lieu, l’acte d’abjuration, qui mentionne l’absence du fils aîné Jean « absen du royaulme depuis 4 ans », laisse supposer que les parents Liège ont dû l’envoyer (avec son frère Thomas ?) dans un royaume « ami » pas seulement pour mettre deux de leurs enfants à l’abri au moment des dragonnades[3].

 

Au moins dans un premier temps, ils ont pu envisager d’envoyer leur fils Jean en Angleterre afin qu’il prépare le terrain pour une émigration de l’ensemble de la famille.

 

Par la suite, l’argent venant à manquer, les obstacles divers à la réalisation du projet, notamment l’interdiction de quitter le royaume et le contrôle strict aux frontières, ont dû remettre en cause du projet

 



[1] Dans son article précité, M. Thulot précise « (…)  nous avons été très surpris de trouver des réformés exerçant des professions qu'ils n'auraient logiquement pas dû exercer, comme celles d'avocats et de procureurs au présidial. »

[2] le terme « ci-devant » sonne comme la marque de la punition. Eut-il été dans l’incapacité d’exercer sa profession pendant plusieurs années pour des raisons de santé, il semble plausible qu’il serait demeuré comme procureur aux yeux de la société. 

[3] Elie Benoist précise qu’en 1681, les dragonnades ont soulevé l’indignation des royaumes protestants et que le roi d’Angleterre à proposé d’accueillir notamment les enfants des protestants français.

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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 19:33

 abjuration liège-copie-5

 

 

L’abjuration, ce douloureux reniement

 

 

 

L’acte de renier leur religion a été très certainement pour les réformés français cette épreuve douloureuse de dernier ressort lorsqu’il n’existe plus d’autre alternative.

 

Jean Migault décrit dans son  journal  (page 50 et suivantes) le désarroi enduré après avoir été forcé à abjurer. Pierre Garrisson, avocat à Montauban dit quant à lui succomber « sous le poids de tant de maux et tant de craintes. » il ajoute « Et après avoir versé un torrent de larmes, je vais, avec une douleur inconcevable, passer une déclaration que j’abandonne ma religion dans laquelle Dieu m’a fait naître, où j’ai été élevé et dans laquelle j’espérais de vivre et de mourir[1] ».

 

De fait pour l’homme du XVIIème siècle, la religion imprègne sa vie et charpente ses modes de pensée et son identité. Dès lors, il ne semble pas absurde de considérer que l’acte par lequel il rejetait sa religion pour rejoindre la religion catholique, constituait en quelque sorte un reniement de soi-même.

 

Dans les actes parcourus, plusieurs signes démontrent le souci de biaiser par rapport à l’abjuration. De faire « comme si ».

 

D’abord, j’ai constaté que certains ne signent pas l’acte alors même qu’ils savent signer. Il en est ainsi par exemple pour Gabriel Bernardeau et Marie Fleury. Pour une autre personne, l’acte précise qu’elle n’a pas pu signer en raison « de sa grande maladie ».

 

Un autre trait caractéristique de nombre d’abjurations, c’est le fait qu’elles interviennent à l’extérieur de la communauté d’origine. Tel protestant de Châtellerault, de Lusignan ou de Civray abjurera dans une paroisse de Poitiers, alors même qu’il aurait pu le faire auprès du curé de sa propre paroisse.

 

Il est très probable que - hors contexte d’une dragonnade où l’acte ne peut se faire que sur place -, l’anonymat que procure cette situation permet de rendre l’épreuve un peu plus supportable.

 

Loin des voisins protestants et catholiques et de la sociabilité quotidienne, c’est peut-être aussi un peu comme si ce reniement n’était pas intervenu. Aucun voisin ne pourra dire avec certitude : « untel ou unetelle  a abjuré tel jour devant le curé de la paroisse».   

 

D’autres consentiront à abjurer seulement après la révocation (beaucoup d’abjurations sont enregistrées à saint Cybard et à saint Didier en janvier 1686).

 

Ce sera le cas pour Marie Liège (sœur de Jean Liège et épouse du procureur Beaupoil) qui n’abjure qu’en janvier 1686 à saint Cybard alors que son mari l’a fait en octobre de l’année précédente[1].



[1] Leur fille Anne abjure deux fois, l’une avec son père et l’autre avec sa mère. L'abjuration de sa soeur Marie intervient en réalité le 5 octobre 1685 à Cissé avec son mari Claude Escottières (ADV vue 75/100) en même temps que plusieurs habitants de la paroisse de Saint Cybard à Poitiers (Marie Garnier et ses enfants Marie et Jacques Simonnet ainsi qu'un certain Caillot).

 

Cette démarche tardive vient probablement du fait que l’article 12 de l’Edit de Fontainebleau, semble maintenir une possibilité pour les protestants demeurer sans religion précisant que « Pourront au surplus lesdits de la RPR, en attendant qu’il plaise à Dieu de les éclairer comme les autres, de demeurer dans les villes et lieux de notre royaume, pays et terres de notre obéissance, y continuer leur commerce et jouir de leurs biens sans pouvoir être troublés ni empêchés sous prétexte de ladite R.P.R. à condition, comme il est dit, de ne point faire d’exercices ni de s’assembler sous prétexte de prières ou de culte de ladite religion de quelque nature qu’il soit, sous les peines (...) de confiscation de corps et de biens. »

 

Les convertis de 1686 ont pu penser pouvoir se prévaloir un temps de cette supposée bienveillance du pouvoir royal qui créait selon les termes de Janine Garrisson « un groupe de métis religieux non professants et non alignés »[2].

 

Très vite toutefois,  les  autorités se chargeront de rappeler aux récalcitrants que le roi ne veut plus que des sujets de confession catholique et pratiquants. Le combat du pouvoir royal contre le protestantisme n’admet aucune neutralité, fusse-t-elle temporaire.

 

Enfin et sauf lorsqu’il s’agit de les forcer à se convertir en dehors de la volonté de leur parents[3], les conditions de validité de l’abjuration des enfants ne sont pas très limpides et ont peut être donné lieu à des tentatives de leurs parents pour les exclure de la démarche.

 

J’ai trouvé un acte d’abjuration d’un père qui mentionne expressément ses enfants de moins de 14 ans vraisemblablement aux fins de les inclure dans la conversion, ce qui donne à penser que l’acte d’abjurer d’un enfant de plus de 14 ans doit être explicite et personnel pour être valable[4].

 

Cette hypothèse expliquerait peut-être pourquoi Jean Liège abjure le 20 août tandis que ses deux garçons les plus âgés font actes d’abjuration intuitu personae le 3 octobre.

 

En effet, lorsque Jean Liège abjure, il mentionne l’ensemble de ses enfants, y compris ceux qui ont plus de 14 ans tentant peut-être de biaiser.

 

Ainsi, dans une bonne foi de façade, il aurait fait semblant de croire que le simple énoncé de tous ses enfants valait abjuration de ceux-ci, préservant ainsi au moins ses aînés de plus de 14 ans d’une abjuration formelle, la difficile épreuve n’étant imposée qu’à lui-même.

 

Tel n’a pas dû être du goût des autorités car un mois et demi après sa propre abjuration, ses deux garçons de plus de 14 ans qui vivent encore dans le foyer (Pierre 15 ans et David 17 ans) abjurent tous les deux personnellement.

 

Nulle abjuration de sa fille Marie cependant qui avait pourtant 18 ans au moment des faits et qui aurait apparemment dû abjurer intuitu personae.



[1] In « l’Edit de Nantes et sa révocation, histoire d’une intolérance » Janine Garrisson, page 235

[2] Ouvrage précité, page 13

[3] Un texte précise que les enfants peuvent d’eux-mêmes abjurer dès l’âge de 7 ans sans le consentement des parents, au prétexte qu’ils auraient l’âge de raison (ordonnance du 17 juin 1681)

[4] Cet âge est en tout cas déterminant à un autre titre, les enfants des protestants convertis au catholicisme pouvant exiger de leurs parents une pension alimentaire (déclaration du roi du 24 octobre 1665).

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29 mai 2010 6 29 /05 /mai /2010 19:39

abjuration-liege-copie-5.jpg

 

 

 

 

 

 dragonnades-d-orange.jpg

 Dragonnades à Orange 1685

 

Une politique de coercition et de terreur pour obtenir la conversion forcée des protestants

 

Si l’existence de protestants dans le royaume pose des problèmes aux successeurs d’Henri IV,  les protestants français vont surtout connaître un bouleversement, quelques années avant la révocation de l'édit de Nantes en 1685.

 

La période précédente qui commence sous le règne de Louis XIII et qui s’intensifie à partir 1661 est ponctuée d’un ensemble de mesures vexatoires prises à l’encontre des églises réformées. L’objectif étant de revenir sur les acquis de l’Edit de Nantes, l’on assiste à la mise sous surveillance des communautés protestantes et de leur cantonnement, avec des interdictions d’exercice et des destructions de temples qui se multiplient au nom d’une interprétation vétilleuse de l’édit[1].

 

Cette politique qui affronte sur le terrain juridique une communauté socialement puissante et organisée ne pourra mettre un terme au fait protestant. C’est l’instauration d’une politique de terreur, d’abord expérimentale puis systématique qui y conduira.



[1] Les mesures vexatoires ne se limitent pas à l’exercice du culte, la législation prise à l’encontre des protestants étant hallucinante (voir en particulier dans le  Recueil général des anciennes lois françaises par Isambert Decrusy et Taillandier).

 

 

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  Jacques Callot - les horreurs de la guerre

 

Ainsi, les premières dragonnades menées en Poitou au printemps 1681 par l’intendant Marillac à la demande de Louvois ouvrent une période de répression qui prépare en quelque sorte la révocation de l’édit de Nantes, ce délicat équilibre presque unique en Europe qui a permis pendant près d’un siècle de faire coexister bon gré mal gré deux religions au sein d’un même royaume.

 

Selon Elie Benoist[1], Marillac commença par mobiliser des fonds pour monnayer la conversion des protestants. Comme cette stratégie ne portait pas ses fruits, il donna l’ordre que le paiement des rappels de taille leurs soient imputés. Cette politique de persécution économique va se poursuivre avec l’imputation de l’essentiel du coût de la taille aux protestants[2] puis se doubler d’une politique de terreur par le recours au logement des gens de guerre.

 

Le logement des gens de guerre en campagne se faisant chez l’habitant et à ses frais, les soldats envoyés en moyen Poitou seront donc logés uniquement chez les protestants. Munis d’un billet de logement, les dragons se présentent chez les protestants souvent désignés par le curé du lieu. Outre la fourniture du gîte et du couvert, ceux-ci doivent leur verser une solde journalière.

 

Destinée à hâter leur conversion, cette première campagne menée en Poitou qui dure du printemps jusqu’en septembre 1681 se déroule dans un tel climat de pillage et de sauvagerie que nombre de Protestants poitevins se convertissent[3], tandis que d’autres prennent le chemin de l’exil[4].



[1] Histoire de l'édit de Nantes (de 1661 à 1683) et Histoire de l'édit de Nantes (depuis 1683) Elie Benoist, publié en 1695 en 5 tomes. Cet ouvrage probablement très partial d’un pasteur protestant publié seulement dix ans après la révocation, m’a paru toutefois intéressant sur le plan chronologique.  

[2] Dans les paroisses, les catholiques sont soumis à la moitié de ce qu’ils doivent habituellement, les nouveaux convertis sont exemptés et les protestants supportent le reste.

[3] Les témoignages sont très nombreux, les plaintes individuelles ayant été consignées soit devant notaire (Abraham Papot par exemple) soit à des fins familiales (le journal de Jean Migault). Au total on estime à environ 38 000 le nombre de conversions forcées en Poitou jusqu’à la fin du siècle.

[4] Une lettre du roi du 14 juillet 1682 interdit aux religionnaires de s’établir à l’étranger et la vente de leurs biens est annulée

 

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Dans la même année les dragonnades se répandent dans les provinces voisines de la Saintonge et de l’Aunis, province dans laquelle l’intendant De Muin sévit particulièrement.

 

Marillac sera démis de ses fonctions en février 1682, la violence de la méthode ayant crée quelques remous mais la même technique sera développée plus tard à l’encontre des Protestants en Vivarais, Dauphiné, Cévennes et Bas-Languedoc (1683),  dans le baillage de Selz en Alsace[1] (décembre 1684), puis de manière décisive et systématique dans l’année 1685 avant et après la révocation de l’édit de Nantes (Béarn, le Languedoc, Guyenne, Aunis, Saintonge, Poitou, Cévennes, la vallée du Rhône, Dauphiné, Pays de Gex, Normandie) et en novembre dans le nord et l’est de la France (Brie, Champagne, Nantes) avant d’achever le siècle par des dragonnades à Metz en juillet 1686.

 

Parallèlement, ces dragonnades se sont accompagnées du recensement des nouveaux convertis à travers le "rolle des nouveaux convertis à la foi catholique"; une liste dont l'objectif est de contrôler ceux d'entre eux qui sont relaps, c'est à dire qui retombent à nouveaux dans l'hérésie par leur fréquentation du temple.

 

Le "rôle" permet ainsi d'identifier et de punir les relaps (condamnation à l'amende honorable, une amende voire un emprisonnement avant d'être bannis - Déclaration du 13 mars de 1679) et, à travers eux, le pasteur qui les a admis au culte (interdiction d'exercice par arrêt du Conseil du 17 juin 1682) et la communauté toute entière (démolition du temple au frais de la communauté protestante).

 

C'est cette logique qui conduit la démolition du temple de Niort, telle que relatée par le curé Bobinet de Buxerolles[2] le 22 octobre 1684 "par jugement souverain de M. de Lamoignon et les Pierre Chataigneau et Jean Boisseau, relaps condamnés à faire amende honorable à l'ordinaire; Bossatran et Misson, ministres interdits pour toujours de toute fonction".

 

Le même raconte également la démolition du temple de Poitiers, peut-être pour les mêmes motifs : "le 8 juin (1685), le temple des hugenots (sic) de Poitiers fut condamné par M. de Basville, qui avait succédé à M. de Marillac (...) à être démoli à leurs frais, les ministres interdits et condamnés à 100 livres d'amende (...) le 27 juin suivant l'on commença la démolition laissant les quatre murs qui en faisaient la clôture qu'on appelait les Quatre Piquets[3] et la place fut attribuée à l'hôpital général qui y a fait planter une vigne. Les chanoines de Notre Dame en achetèrent la chaire".  

 

L'étau s'est donc considérablement resserré. En 1685, ce qu’il me semble justifié d’appeler un « terrorisme d’Etat » s’exercera à l’encontre de tous les protestants, touchant y compris la population non assujettie à la taille et donc jusqu’alors préservée des dragonnades[4] (dont les nobles protestants).



[1] En Alsace nouvellement conquise, le culte protestant luthérien était admis même après l’Edit de Fontainebleau mais pas le culte calviniste.

[2] Voir pages 1382 à 1384 du manuscrit de Bobinet (manuscrit 347 (142) Médiathèque de Poitiers), celui-ci ayant repris (jusqu'à l'année 1557) et continué (jusqu'à 1730), les Annales d'Aquitaine de Jean Bouchet avocat à Poitiers. A vocation historique, le manuscrit qui ne sera jamais publié entrecroise de manière chronologique, la chronique locale et l'histoire du royaume.

[3] Nom donné au temple de Poitiers

[4] Le siècle suivant reprendra cette méthode par intermittence (Millau et Rouergue en 1744-1745, et Béarn et Guyenne en 1758) jusqu’en 1759 en Charente …

 

 

 

dragonnades 

  

 Pour en savoir plus sur les dragonnades

 

Contexte des abjurations intervenues à Poitiers en 1685

 

Lors des dragonnades menées en Poitou en 1681, Elie Benoist mentionne à plusieurs reprises des paroisses du moyen Poitou durement touchées comme Exoudun, Mougon, Saint Gelay, Sainte Maxire, Cherveux ou bien plus à l’est, Lusignan et Couhé, il évoque également Niort.

 

Apparemment cependant, certains endroits ne sont pas ou bien faiblement concernés par cette première campagne.

 

Ainsi pour Châtellerault, M. Tulot  précise que si René Marillac « fit passer sans difficultés sous les fourches caudines les officiers de justices et marchands des villes de Lusignan et Civray, (Il) reçu un sévère rappel à l'ordre pour avoir voulu procéder de même à Châtellerault; les réformés de cette ville avaient des membres de leurs familles à Paris qui intervinrent auprès du Roi. »[1]

 

S’agissant de Poitiers, le même auteur précise que  les dragonnades ont également épargné la population protestante de Poitiers dans cette première période, étant donné la présence de réformés dans l’administration provinciale[2]. D’une manière générale, les dragonnades de Marillac n’ont pas véritablement contribué à convertir au-delà des territoires ravagés.

 

Toutefois, si en 1681 elles ont été utilisées de manière expérimentale et ont dû requérir quelques accommodements avec les cadres protestants de l’administration provinciale, le contexte de l’année 1685 sera bien différent, le pouvoir royal ne tolérant plus le protestantisme dans le royaume.

 

L’acte d’abjuration de Jean Liège intervient le 20 août 1685 tandis que celui de ses deux enfants le 3 octobre 1685, soit peu avant la révocation de l’Edit de Nantes qui est signée le 18 octobre.

 

Il abjure avec nombre de ses coreligionnaires au moment du retour des dragonnades en Poitou, les troupes du Marquis d’Asfeld arrivant dans le Poitou en août 1685 dans la perspective de perpétrer à nouveau des dragonnades tandis qu'un autre régiment de dragons opère dans la région à cette période (régiment de Pinsonnet).

 

Le curé Bobinet[3] précise pour cette dernière période que "M. L'evesque et M. l'intendant s'étant employés à faire des missions dans le diocèse et généralité, procurèrent 15000 abjurations avant qu'il parut les dragons, entre lesquelles il y eu plusieurs gentilshommes, une des plus considérable fut M. le marquis de Vérac, seigneur de Couhé. Le régiment d'Asfeld envoyé par le roi le 20 août commença sa garnison chez les religionnaires. Quelques uns se convertirent les autres s'enfuirent. La ville de Saint Maixent se convertit en trois jours. Puis ceux de Niort, Poitiers et Châtellerault. On en compta 6000".

 

Les dragonnades de 1681 étaient probablement dans toutes les mémoires si l'on en juge par les conversions rapides et massives que générèrent la venue des dragons.

 

Bobinet relate le témoignage fataliste d'un nouveau converti de 1685 "à qui on avait dit qu'il n'avait pu soutenir la présence des dragons sans embrasser la religion catholique répondit, que voulez vous c'est que nous ne croions pas que votre religion soit si méchante qu'on soit obligé de mourir plutôt que d'en faire profession".

 

De fait, sur les deux paroisses de Saint Didier et de Saint Cybard à Poitiers (première liste complétée pour la période 1681-1700 sur les autres paroisses de Poitiers), une accélération du processus de conversions se produit en 1685 et particulièrement du mois d'août jusqu’au mois d’octobre[4].

 

Selon le pasteur Rivierre, l’été 1685 va conduire à des dragonnades importantes à Pamproux le 20 août, Rouillé et Saint Maixent à partir du 23 du même mois. Dans le courant du mois de septembre, Chef Boutonne est dragonné tandis que les troupes du marquis d’Asfeld opèrent dans le bas Poitou (Moncoutant, Pouzauges).

 

Payré et Foussais sont aussi ciblés si l'on en juge par les conversions massives de septembre de 1685.

 

Pour ce qui est du haut Poitou, le même auteur précise que des visites domiciliaires systématiques ont lieu à Châtellerault chez les protestants non convertis (17 août).

 

S’agissant des dragonnades tenues à Poitiers en 1685, le pasteur Rivierre rapporte également un témoignage selon lequel « les habitants de Poitiers de la religion ont abandonné la ville à cause des logements de gens de guerre » (manuscrit Morin – non trouvé).

 

A part ce témoignage, une lettre du 16 octobre 1685 de Louvois à Foucault[5] montre qu’il y eut des logements à Poitiers.

 

Si rien n’indique avec certitude que les dragonnades aient été massives à Poitiers en 1685, il est très probable que le caractère systématique du recours à la conversion forcée à travers l’ensemble du royaume a constitué le signal de la fin pour les protestants de Poitiers.

 

Acculés comme leurs coreligionnaires, ils ont dû prendre conscience trop tard qu’ils n’avaient d’autres options que de se soumettre ou fuir.



[1] In « Essai pour une histoire de l’Eglise réformée de Poitiers au temps de l’Edit de Nantes ”de Jean-Luc Tulot  Cahiers du Centre de Généalogie Protestante, N° 69, Premier trimestre 2000, p. 32-47

[2] A partir du même recensement que celui décrit dans la note ci-dessus, il est notable que pour l’année 1681 au moment où se déroulaient les dragonnades à moins de 50 kilomètres de Poitiers, il n’est relevé aucune abjuration à Saint Didier et seulement 7 à Saint-Cybard ce qui confirme l’analyse de M. Tulot.

[3] Voir référence ci-dessus, note de bas de page n°7

[4] J’ai opéré un recensement des abjurations prononcées à Poitiers dans les registres paroissiaux (environ 350 personnes originaires de Poitiers mais aussi des protestants de la région ou de provinces voisines : Châtellerault, Lusignan, Deux Sèvres, d’Aunis et de Saintonge). L'essentiel des actes concernent les paroisses de Saint Cybard (184) et de Saint Didier (86), les autres paroisses rassemblant 78 personnes. Sur ces deux paroisses, l'essentiel des abjurations intervient au cours de l'année 1685 (64 sur 86 pour Saint Didier et pour Saint Cybard 123 sur 184) et plus particulièrement dans la période comprise entre juillet et octobre 1685 (un bon tiers de l'ensemble des abjurations de Saint Cybard et 75% des abjurations du registre de Saint Didier).

[5] "Sa Majesté a appris avec chagrin que l'on a logé à Poitiers chez une femme une compagnie et demie de dragons pour l'obliger à se convertir. Je vous ai mandé tant de foi que ces violences n 'étoient point du goût de Sa Majesté que je ne puis que m'étonner beaucoup que vous ne vous conformez pas à ses ordres, qui vous ont été si souvent réitérés; vous avez grand intérêt de n'y pas manquer à l'avenir" cité dans « Essai pour une histoire de l’Eglise réformée de Poitiers au temps de l’Edit de Nantes ” précité.

 

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