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Aussi loin que je me souvienne...

Depuis aussi loin que je me souvienne, j’aime les histoires.

 

Ce goût m’a conduit vers l’Histoire, grâce aux manuels de l’école primaire des années 60 qui nous entraînaient dans ces tentatives de reconstitution de la vie quotidienne des Gaulois et autres Vikings.

 

Les illustrations étaient sommaires et l’auteur concédait quelques incursions dans les biographies stéréotypées de ces héros qui ont fait la France : Vercingétorix, ce noble perdant, Jeanne d’Arc, cette fille du peuple qui remet son roi sur le trône ou bien ce jeune révolutionnaire de 15 ans qui sera assassiné par ces Vendéens obtus pour avoir clamé avec défi : « vive la République, à bas le Roi ».   

 

Vers l’âge de 14 ans, j’ai accompagné les premiers pas de ma mère dans la généalogie, à travers les registres paroissiaux de la petite mairie du village natal de bon nombre de ses ancêtres.

 

Je crois que j’aimais à la fois l’enquête poursuivie et le déchiffrage de ces actes d’état civil, me prenant sans doute un peu pour Champollion qui a trouvé les clés pour décrypter un monde lointain d’histoires quotidiennes.

 

Si loin et si proche, à l’instar de ce que nous racontent les graffitis de Pompéi.

 

Les actes notariés ont permis ensuite d’entrevoir un peu plus les personnes cachées derrière ces lignées et ces dates et m’ont amené à chasser les singularités au-delà des formules très classiques que l’on y trouve. Cette quête permet parfois de glaner quelques pépites comme cette lettre de Paris d’un orfèvre à sa femme aux fins de l’autoriser à prendre un bail et dans laquelle il se répand sur ses déboires judiciaires.

 

A partir de ces éléments épars, je trouve passionnant d’échafauder et d’ajuster des hypothèses à partir des éléments rassemblés et confrontés avec la grande histoire, dans un constant va-et-vient.

 

Dans ce travail, certains détails initialement négligés prennent un sens particulier tandis que d’autres n’ont pas le relief qu’ils promettaient au départ.

 

Ces très modestes assemblages permettent de donner un peu de chair à ces noms et d’esquisser certaines histoires singulières. C’est ce que je me propose de faire très modestement dans ce blog, tenter d’éclairer des fragments de vie de mes ancêtres, à la lumière de la grande histoire.

 

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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 17:18

 

 

 Concerto Brandebourgeois n°3 (Jean Sébastien Bach)

 

Quelques repères préalables

 

A la fin 17ème siècle, le territoire de l’Europe centrale (Allemagne en particulier) était constitué d’un ensemble de principautés rassemblées dans le Saint empire romain germanique, dont l’empereur était élu par les princes électeurs.

 

Bien que réorganisé à la fin du 15ème siècle sous le règne des empereurs de la famille de Habsbourg[1], le saint empire était une entité juridique plutôt lâche que l’on peut considérer au mieux comme une confédération dotée de quelques règles communes.

 

A mesure que la réforme religieuse de Luther se répandit dans l’empire, celui-ci connu une période troublée faite de confrontations entre l’empereur catholique et les princes protestants.

 

Ben qu’ayant gagné sur le terrain militaire, Charles Quint se vit contraint de négocier avec les princes protestants, compte-tenu notamment de pressions extérieures fortes (revendications françaises concernant les trois évêchés lorrains de Toul, Verdun et Metz[2]). Ce sera la Paix d'Augsbourg.

 

En énonçant le principe « cujus regio ejus religio » (tel prince, telle religion), la paix d’Augsbourg en 1555 reconnaissait que l’empire était constitué de principautés catholiques et luthériennes, fondé sur le droit pour le prince d’imposer sa religion à ses sujets.

 

Cette paix religieuse précaire éclata en 1618 à la suite de l’épisode de la "défenestration de Prague" qui déclencha la guerre de Trente ans.

 

Ce conflit religieux qui mit aux prises les princes catholiques et l’empereur contre les princes protestants, se révéla être aussi sur le plan politique un conflit entre féodalité et absolutisme.

 

Ce fut également le premier conflit européen, les puissances européennes se jetant dans la mêlée non sans arrières pensées territoriales (France, Suède, Danemark et Espagne notamment).

 

Le Traité de Westphalie (1648) qui mit un terme à cette guerre terrible confirma la perte de pouvoir de l’empereur au profit des princes allemands, aucune décision ne pouvant être mise en œuvre sans le consentement de la Diète impériale. Le traité confirma le principe de la liberté confessionnelle des princes tout en limitant la possibilité pour un prince d’obliger l’ensemble de ses sujets à changer de confession religieuse en même temps que lui. Le même traité alla au-delà de la paix d’Augsbourg (reconnaissance de la religion luthérienne) en reconnaissant aussi les religions réformées dont le calvinisme.

 

Lors du second refuge, les principautés allemandes subissaient encore le contrecoup de la guerre de Trente ans  qui avait ravagé le saint empire.

 

Durant cette guerre en effet, les provinces furent régulièrement parcourues et pillées par les armées, les populations décimées ou accablées par les épidémies et la disette.

 

On estime ainsi qu’environ 3 à 4 millions de décès sur une population initiale de 17 millions d’habitants[3].

 

L’exil des huguenots français apparu donc dans ce contexte pour certains princes allemands comme une aubaine et permit de repeupler des régions encore exsangues avec des populations dotées de savoir-faire.

 

[1] Ils en renforcèrent le cadre institutionnel (Diète de l’Empire qui constituait une forme de Parlement), instituèrent un impôt commun et mirent en place la paix perpétuelle (prohibition des guerres privées entre principautés) ainsi que la Chambre impériale (règlement des conflits sur une base juridique et non pas militaire).

[2] Ces trois villes dépendirent du royaume de France à partir de 1552 puis furent définitivement intégrées au royaume au moment du Traité de Wesphalie en 1648.

[3] Henry Bogdan, La Guerre de trente ans, Perrin, éd. 2006, pp. 279-280.

 

 

refuge-allemagne.jpg

 Implantation des réfugiés (source "le refuge huguenot" de M. Magdelaine et T. von Thadden - Armand Colin 1985)

 

Des zones d’implantation déterminées par des volontés princières

 

La nécessité de repeuplement et de redressement économique a conduit à l’adoption de cadres juridiques favorisant l’établissement des huguenots français en Allemagne.

 

La religion a pu jouer un rôle plus marginal, soit parce que le prince était lui-même calviniste, soit parce que des communautés calvinistes minoritaires existaient déjà dans les territoires d’accueil (allemands convertis et huguenots français installés à l’occasion du premier refuge).

 

Dans ce dernier cas pourtant, l’installation s’avéra plus difficile, étant donné la compétition économique entre les habitants et les nouveaux arrivants et l’existence d’un clergé luthérien peu enclin à permettre l’installation d’un culte dissident sur certains points de doctrine.

 

Une famille réformée divisée sur le plan doctrinal

 

Sur le plan de la réforme, si l’Allemagne constitua naturellement la terre d’élection de l’approche luthérienne, le calvinisme bien qu’arrivé postérieurement exerça une certaine influence en s’imposant par « en haut » (par le prince) ou par « en bas » (les églises se constituant par l’adhésion de la population et l’apport des premiers refuges) du 16ème siècle.

 

Il est à noter à cet égard qu’au-delà des conflits entre princes catholiques et protestants, des divergences profondes apparurent au sein de la famille réformée allemande au début du 16ème siècle et eurent une résonnance politique à mesure de ralliements très minoritaires de principautés au calvinisme[1].

 

Le calvinisme s’imposa dans certaines petites communautés donnant naissance à une église réformée originale dont témoigne le catéchisme d’Heidelberg (1563) rédigé sous le patronage de Frédéric III prince électeur du Palatinat qui devint ainsi le premier prince calviniste de l’empire.

 

Au cours du 16ème siècle, d’autres princes adhérèrent à un protestantisme non luthérien, comme le prince de Hesse-Marbourg (Philippe le Magnanime) - qui est l’un des grands princes promoteur de la réforme en Allemagne - ou bien des principautés rhénanes (Nassau, Wittgenstein réunies dans l’association des comtes de Wetterau).

 

Enfin, plus tardivement, le prince électeur du Brandebourg se convertit au calvinisme en 1613. Il renonça à imposer sa nouvelle religion à ses sujets et le calvinisme s’imposa simplement comme la religion de la Cour.

 

[1] Des controverses théologiques se développèrent entre Luther puis ses héritiers, d’une part, et Zwingli (important réformateur suisse allemand) et les tenants d’une approche calviniste, d’autre part. Ces divergences eurent une influence en particulier sur la religion applicable en Hesse-Marbourg, la scission de cette principauté entre héritiers conduisant au début du 17ème à une Hesse-Cassel dirigé par un prince plutôt calviniste tandis que la Hesse-Darmstadt était revenue dans le giron luthérien.

 

la-dispute-entre-juifs-et-chretiens.jpg

  La dispute religieuse entre savants juifs et chrétiens (Johannes von Armssheim - 1483)

 

  brandebourg

  Carte représentant le Brandebourg et la Prusse et les acquisitions du royaume de Prusse au 18ème siècle

 

Des flux orientés majoritairement vers le Brandebourg et la Hesse-Cassel

 

Si ces territoires devinrent les terres d’émigration des huguenots français lors du second refuge, l’essentiel d’entre eux s’orienta vers les principautés qui promurent activement l’installation des réfugiés à savoir, le Brandebourg avec Berlin comme pôle principal d’attraction et la principauté de Hesse Cassel.

 

Ces deux destinations furent privilégiées étant donné l’importante publicité faite concernant l’installation possible outre Rhin dans les principautés en question.

 

C’est le Brandebourg qui remporte malgré tout la palme, le grand Electeur Fréderic-Guillaume n’ayant pas lésiné sur les moyens pour attirer les protestants français en faisant diffuser très largement l’Edit de Postdam[1] tant en France qu’en Allemagne et en Suisse.

 

Pour parvenir à Berlin et au-delà en Prusse (qui faisait partie de l’Etat brandebourgeois), le relais était d’ailleurs aussi bien organisé. Les réfugiés arrivant à Francfort sur le Main étaient accueillis par la communauté calviniste de la ville et pris en main par le Bâlois Christophe Merian qui recrute, délivre les passeports et organise les convois sous la conduite d’un guide.

 

Cette efficacité conduisit la majeure partie des 45000 fugitifs vers le Brandebourg et la Prusse[2].

 

Ainsi, Berlin comptait en 1700 environ 30000 habitants dont 18% d’entre eux étaient originaires de France.

 

Ils vivaient surtout dans les faubourgs ouest de la ville dans les nouveaux quartiers de Friedrichstadt et de Dorotheenstadt, constituant de fait une société particulière dont les plus influents occupèrent des postes importants à la cour du prince.

 

berlin-18eme.jpg

  Berlin au 18ème siècle

 

S’agissant de la Hesse-Cassel, le prince Charles Ier (1671-1730) n’est pas moins actif dans la perspective de repeupler sa principauté. Il promulgue à cet effet trois Edits, deux avant la révocation en avril et août 1685 et enfin un Edit du 12 décembre 1685. Dans ce dernier Edit écrit en français qui est le plus important, sont récapitulés les concessions et privilèges, afin d’attirer les réfugiés de la religion réformée et luthérienne à s’installer dans la principauté « pour y exercer ou faire faire des manufactures  qui ne s’y trouvent point encore et autres arts, ouvrages et métiers utiles et nécessaires quels qu’ils puissent être ».

 

Il fonda deux villes pour les accueillir : la nouvelle ville haute de Cassel ainsi qu’en 1699 la ville de Karlshafen qui comprendra aussi une colonie rurale.

 

Vingt sept colonies rurales furent également développées regroupant à la fois des agriculteurs et des artisans développant en particulier le travail de la laine.

 

Au total, on estime à 4000 le nombre de protestants réfugiés en Hesse-Cassel.

 

Il faut citer aussi la Franconie dont le Margrave Christian Ernst choisit d’accueillir des huguenots français dans la ville nouvelle d'Erlangen fondée pour l’occasion, après qu’il eut hésité face à l’opposition du clergé luthérien.

 

[1] Adopté en octobre 1685 en réponse à la révocation de l’Edit de Nantes, cet Edit rédigé dans les deux langues allemande et française garantit aux huguenots français, la liberté de culte dans leur langue natale, une exemption générale d’impôt, le droit à la nationalité et le droit de bourgeoisie, l’ensemble accompagné de mesures visant à la prise en charge matérielle des volontaires dès Francfort sur le Main (assistance matérielle, passeports et convoyage jusqu’au Brandebourg).

[2] Le duché de Prusse dépendait du Brandebourg depuis 1618 par succession. L’électorat de Brandebourg et la Prusse allemande  furent érigés en royaume de Prusse en 1701, concession due à Léopold 1er de Habsbourg afin d’obtenir l’aide militaire de l’Electeur de Brandebourg. Frédéric III de Brandebourg devint ainsi Fréderic 1er roi de Prusse.

 

HesseCassel1844map

 

Hesse-Cassel (1844)

 

L’origine des réfugiés et leur contribution économique

 

Une provenance des zones frontières et des régions du sud-est

 

Pour des raisons de proximité, la majorité des protestants persécutés partis au refuge vers l’Allemagne provenaient de régions frontalières.

 

Une forte émigration vint de Metz et de sa région qui comptait une communauté protestante très importante. Cette population s’installa de préférence au Brandebourg à Berlin où David Ancillon ancien pasteur de Metz favorisa l’installation des Messins, constituant au début près d’un quart des réfugiés[1].

 

Des réfugiés originaires d’autres régions frontalières s’installèrent en Allemagne, notamment en provenance de la Picardie, de la Champagne, du Sedanais et du Dauphiné.

 

Au-delà de ces régions, les Cévennes et le Languedoc fournirent un lot important de réfugiés, la route vers la Suisse et l’Allemagne étant pour eux de loin la plus praticable.

 

Enfin, les réfugiés qui s’étaient installés dans le Palatinat furent contraints de fuir devant les troupes de Louis XIV qui ravagèrent cette principauté en 1689.

 

L’apport économique des réfugiés

 

C’est probablement pour Allemagne que l’apport économique des protestants français du refuge a été le plus décisif, leur arrivée répondant à une nécessaire revitalisation économique et démographique de territoires souffrant encore à l’époque des séquelles de la guerre de Trente ans.

 

Dans ce contexte, le cadre juridique favorable dont les réfugiés bénéficièrent en Brandebourg et en Hesse-Cassel a permis de stimuler fortement le développement économique, de manière plus déterminante semble-t-il que les commerçants et les manufacturiers réfugiés et leurs capitaux qui s’orientèrent en général plutôt vers les Provinces unies et l’Angleterre.

 

Les réfugiés bénéficiaient ainsi de privilèges pour la création de manufactures, ils étaient dispensés du paiement de l’impôt pendant un certain nombre d’années et étaient admis automatiquement dans les corporations d’artisans.

 

Les paysans se voyaient attribuer les terres et fermes abandonnées et étaient exemptés du paiement de redevances pendant une période de six années.

 

Sur le plan agricole, les nouveaux arrivants introduisirent des cultures comme le tabac ainsi que les principes de la culture maraîchère, développant ainsi la culture du haricot (à Berlin les huguenots étaient qualifiés de « mangeurs de haricots »), du petit pois, de l’artichaut, l’asperge et même le melon sous serre. Ils développèrent également la culture des fleurs.

 

En matière d’industrie et d’artisanat, l’apport fut déterminant surtout pour un Etat pauvre comme le Brandebourg dont l’économie dépendait beaucoup de l’importation de denrées manufacturées. L’industrie textile s’y développa (laine produite sur place ou bien soie importée) fondant les bases d’une industrie du luxe.

 

Le travail du cuir fut encouragé (développement de la ganterie) tandis que l’exploitation de mines de fer et de cuivre et la fabrication de produits dérivés permit de se dispenser de coûteuses importations.

 

 Enfin, il faut noter que l’armée de l’Electeur du Brandebourg profita de l’installation d’officiers protestants de l’armée du roi de France (300 sur les 5000 qui émigrèrent).

 

 

[1] Voir article « Deux sociabilités berlinoises des Lumières : les juifs et les huguenots » Dominique Bourel (in « Berlin 1700-1929 : sociabilités et espace urbain).

 

 

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Published by F. Brillanceau - dans Les Protestants et le Refuge
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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 21:51

 

 
provinces unies-copie-1

  Carte des Provinces unies au XVII ème siècle

 

Les Provinces Unies[1] (aujourd’hui les Pays Bas) naissent à la fin du 16ème

siècle à l’issue d’une guerre de sécession d’avec le royaume d’Espagne.

 

Deux raisons essentielles conduisirent ces sept provinces[2] à vouloir sortir des Pays-Bas espagnols (soit l’équivalent de la Belgique et des Pays Bas actuels) : une mainmise de plus en plus lourde des Habsbourg sur les Pays Bas espagnols et une persécution à l’encontre des protestants calvinistes qui étaient nombreux dans les provinces septentrionales.

 

A cet égard, il faut souligner que les églises française et néerlandaise étaient marquées par une confession de foi commune et une organisation ecclésiastique similaire.

 

Des conditions propices sur les plans religieux, économique et intellectuel

 

Etant donné l’existence d’une religion commune, c’est assez naturellement que les Provinces unies devinrent dès l’indépendance acquise de fait[3] en 1579, une terre de refuge pour les protestants voisins venus des provinces méridionales des Pays Bas espagnols (Hainaut, Brabant, Artois et Flandre) et du nord du royaume de France.  

 

Ces réfugiés des premiers refuges s’organisèrent au sein d’une église qui prit le nom d’Eglise wallonne[4] et qui comptait 26 églises à la fin du 17ème siècle.

 

Lors du second refuge, les communautés francophones déjà émigrées intégrèrent donc facilement en leur sein ces nouveaux venus. Trente cinq nouvelles églises se créèrent pour absorber ce flux énorme que l’on chiffre entre 50 000 et 70 000 personnes.

 

De nombreux Néerlandais de l’élite sociale rejoignirent même les communautés francophones, pris d’une fascination pour la culture française qui agaçait certains de leurs compatriotes.

 

Au motif religieux s’ajoute l’intérêt économique.

 

 Dès leur avènement, les Provinces unies connurent un dynamisme et une prospérité  économique, en témoigne la fondation en 1602  de la compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oost-Indische Compagnie ou VOC) qui s’imposa comme une des premières entreprises capitalistes du monde moderne. Par ailleurs en 1609, la première banque de dépôt fut créée à Amsterdam, faisant de cette ville la place financière de l’Europe avant d’être détrônée par Londres.

 

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Navire de la V.O.C.

 

A la fin du 17ème siècle, cette prospérité connaissait un certain déclin et les autorités municipales et provinciales des sept provinces, au sein desquelles la bourgeoisie industrieuse était bien représentée, virent tout l’intérêt qu’il pouvait y avoir à accueillir les protestants français, leur savoir-faire artisanal et leurs capitaux par le biais de législations favorables.

 

Si la compassion et l’altruisme à l’égard de leurs coreligionnaires français a joué un rôle premier, l’intérêt économique n’était donc pas absent.

 

Pour les protestants français, cette terre d’exil que Pierre Bayle appellera « la grande arche des fugitifs » constituait aussi un îlot de liberté et de tolérance au sein de l’Europe.

 

Descartes déclare à cet égard, qu’il n’existe aucun pays « où l’on puisse jouir d’une liberté si entière, où l’on puisse dormir avec moins d’inquiétude » et où il y ait moins de dangers à craindre[5].

 

Cette liberté d’opinion constitua le terreau d’un apport intellectuel déterminant de la part des hommes de lettres réfugiés.

 

Ainsi en 1700, Amsterdam comptait pas moins de 80 libraires huguenots. L’activité journalistique via les gazettes profite de l’émigration tandis que des intellectuels et des pasteurs[6] de renom, obtinrent des postes d’enseignement dans des écoles et universités.

 

Les Provinces Unies devinrent aussi un centre de diffusion d’ouvrages passés clandestinement en France à l’attention des protestants demeurés au royaume, ouvrages qui traitaient de la politique anti-protestante du roi de France, attisant les opinions publiques protestantes et leurs princes contre Louis XIV.

 

En particulier, à travers les « Lettres pastorales » (il en publiera pas moins de 69 à partir de 1686), Pierre Jurieu théorise que la politique absolutiste de Louis XIV légitime la contestation car le contrat est rompu entre le peuple et son souverain, entamant une longue et violente polémique avec Pierre Bayle qui, tout en condamnant la répression et en prenant le parti de la tolérance à l’égard de toutes les religions (y compris de l’athéisme), considère quant à lui qu’un tel appel est contraire à la loyauté due par des sujets l’égard de leur souverain et dangereux.

 

C’est aussi le lieu de la publication de L’histoire de l’Edit de Nantes et de sa révocation d’Elie Benoist qui contribue à faire entrer l’événement de la révocation dans l’histoire immédiate.

 

[1] A lire, le Tome II de l’Histoire des réfugiés protestants de France de la révocation jusqu'à nos jours de Charles Weiss publié en 1853 qui commence par le refuge aux Pays Bas.

[2] (Hollande, Zélande, Utrecht, Frise, Groningue, Gueldre et Overijssel)

[3] Elle sera définitivement reconnue par l’Espagne par le traité de Münster (1648).

[4] Au cours du 16ème siècle et avant la création des Provinces unies, cette église wallonne rassemblait des protestants des Pays Bas espagnols et du nord de la France qui avaient en partage une culture commune, par opposition aux protestants du reste du royaume de France. L’Eglise Wallonne devint  spécifiquement francophone et le culte aujourd’hui des églises wallonnes de Pays Bas actuels (Waalse Kerk) est effectué en français.

[5] Citation reprise de l’article « Le refuge dans les Provinces Unies » de Han Bots (dans « la Diaspora des Huguenots » de Eckart Birnstiel) dont cet article s’inspire largement.

[6] 40 % des pasteurs français choisirent de s’installer dans les Provinces Unies

 

 

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 Le changeur et sa femme (Quentin Metsys)

 

Un élan de solidarité à l’égard des émigrés du second refuge

 

Les premiers mouvements de migration s’opérèrent dès les dragonnades en Poitou.

 

Le 24 septembre 1681 et à l’instar de certains princes protestants d’Europe, le bourgmestre d’Amsterdam annonça que le droit de bourgeoisie et de maîtrise serait accordé à tout réfugié protestant et que des aides financières  seraient apportées pour leur subsistance.

 

Sur un fond de réprobation marquée de l’opinion publique à l’égard de la politique française, des élans de générosité se manifestèrent en faveur des émigrés[1] sous forme financière et par des mesures facilitant l’installation. 

 

Une émulation s’instaura ainsi, les villes des Provinces Unies rivalisèrent en matière d’avantages accordés aux réfugiés tandis que des mesures particulières associant autorités ecclésiastiques et civiles furent prises pour organiser le financement de l’accueil.

 

Le Synode wallon de septembre 1681 insista auprès des Etats généraux afin que soit organisée une collecte générale et proposa aux églises locales qu’elles demandent la mise en place de telles collectes auprès des autorités municipales.

 

Pendant les premières années, les sommes recueillies sont impressionnantes : 10 000 florins à Amsterdam à l’occasion d’une journée de jeûne et de prières en 1683 et 15 000 florins à Leyde en 1685 par exemple. Par la suite, les loteries organisées prirent le relais de la charité publique. 

 

Ces ressources étaient complétées par des fonds municipaux (la ville d’Amsterdam versant pas moins de 55000 florins annuels de 1688 à 1703 au diaconat de l’église wallonne) et par la contribution d’entreprises commerciales comme la compagnie des Indes.

 

[1]  Alors qu’ils avaient été longtemps rétifs à toute politique anti-française, les négociants d’Amsterdam furent sensibilisés par la révocation et l’impact produit par celle-ci sur l’opinion publique. Ils basculèrent en faveur du ralliement à la ligue d’Augsbourg prôné par Guillaume d’Orange et de l’invasion de l’Angleterre pour déposer Jacques II, ce roi catholique et favorable au roi de France qui apparaissait donc comme une menace potentielle.

 

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  Les régents de l'hôpital sainte Elisabeth de Haarlem (Frans Hals - 1641)

 

Lieux d’installation

 

Les émigrants arrivaient soit par la voie maritime en provenance de la Normandie, le Poitou, l’Aunis la Saintonge et la Guyenne, soit par la voie terrestre en remontant le Rhin à partir de la Suisse.

 

Selon Charles Weiss, Lorsqu’ils venaient par bateau, ils s’installaient de préférence dans les provinces maritimes de Hollande, Zélande, Frise et à Groninguen. L’arrivée par la voie terrestre les orientait plutôt vers les provinces de Gueldre (Arnheim, Nimègue, Zutphen) ou d’Overijssel (Deventer).

 

Ce sont surtout les grandes villes qui reçurent l’essentiel des réfugiés, à savoir Amsterdam (quartiers de Jordaan et Nordsch bosch), Rotterdam et La Haye.

 

D’autres villes de la province de Hollande constituèrent des destinations privilégiées.

 

Ainsi, Leyde et Haarlem accueillirent quant à elles des réfugiés spécialisés dans le textile, les deux villes renforçant une industrie textile préexistante par l’apport de techniques nouvelles.

 

Dans la même province, le nombre de pasteurs rétribués permet d’avoir une idée des lieux d’implantation. Ainsi en 1686, les Etats de Hollande rémunéraient 16 pasteurs à Amsterdam, 7 à Dordrecht, 7 à Haarlem, 6 à Delft, 8 à Leyde et 5 à Gouda.

 

En Zélande, les réfugiés s’installèrent essentiellement dans les villes de Middelburg, Vlissingen, Tholen et Goes.

 

La Frise, plus rurale, attira moins de réfugiés et la province de Groningen accueillit surtout des réfugiés dans la ville éponyme.

 

Reconstituant en quelque sorte la société qu’ils avaient quitté, les réfugiés originaires de certaines régions où de villes s’installèrent ensemble dans des localités bien précises. Ainsi par exemple, les protestants de Sedan se réfugièrent à Maastricht.

 

D’autres territoires d’accueil se révèlent au gré des circonstances.

 

Ainsi, lors de l’annexion de la principauté d'Orange par Louis XIV, les protestants furent accueillis dans les terres du prince d’Orange (Bois le Duc et Breda).

 

Au moment du second ravage du Palatinat par les troupes du roi de France en 1689, les protestants français repartirent à nouveau pour d’autres Etats allemands ou bien en direction des provinces orientales des Provinces unies.

 

 Profil professionnel des réfugiés

 

Si le refuge a constitué aussi une opportunité économique pour les provinces d’accueil avec l’apport de populations formées dotées de capitaux, le bilan économique est aujourd’hui mitigé, aussi bien dans les Provinces unies que dans d’autres territoires[1].

 

Ainsi, les quelques exceptions de négociants protestants fuyant le royaume avec des milliers d’écus et la contribution très conséquente des réfugiés à l’expédition de Guillaume d’Orange en Angleterre (500 000 écus sur 4 millions selon l’ambassadeur de France de l’époque) ne doivent pas masquer que la grande majorité des réfugiés avaient peu ou pas de capitaux et de faibles qualifications[2].

 

La masse des immigrants était pauvre et souvent sans formation professionnelle, comme en témoignent notamment les besoins financiers sans cesse croissants au profit de l’assistance.

 

Des recherches menées dans quelques villes néerlandaises (Bois le Duc et Leyde) montrent que seuls 15 à 20% des réfugiés possédaient un métier bien spécifique.

 

Cette difficulté à s’insérer dans la société d’accueil se manifeste aussi peut-être par une mobilité relativement importante, 20% des réfugiés à Amsterdam ayant quitté la ville pour s’installer ailleurs et notamment dans d’autres pays.

 

Certains s’embarquèrent pour Londres ou s’installèrent en Allemagne tandis que d’autres rejoignirent l’Afrique du Sud (voir les listes des passagers huguenots pour cette destination).

 

Progressivement les avantages attribués par certaines villes s’amenuisèrent voire disparurent. Face à des communautés parfois isolées et fermées, des conflits naquirent parfois entre les autochtones et les réfugiés mais l'intégration fonctionna malgré tout.

 


[1] à l’exception notable des principautés allemandes et notamment de l’apport économique de l’émigration installée dans le Brandebourg. Aujourd’hui les historiens considèrent en effet que le déclin économique de la France et le décollage des pays du refuge relève en partie d’un mythe, illustrant surtout l’inanité de la décision de révoquer l’Edit de Nantes.

 

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Portrait de Cornelia Voogt (Frans Hals)

 

L’exil singulier de Marie Liège

 

L’exil d’une personne comme Marie Liège à Amsterdam ne constitue pas une exception parmi une masse de réfugiés souvent impécunieux et sans qualification, si ce n’est toutefois une histoire singulière que l’on décèle à travers les actes.

 

Issue d’une vieille famille protestante, fille et femme de procureurs au Présidial de Poitiers, Marie Liège eu comme nombre de ses contemporains, une foi sans compromis qui l’a contraignit à s’exiler.

 

Cette foi inébranlable se manifeste notamment dans son renoncement tardif à la religion protestante.

 

Ainsi, elle abjura après la révocation le 6 janvier 1686 avec l’une de ces deux filles alors que son mari Pierre Beaupoil avait abjuré déjà en octobre 1685. Ce couple avait en outre pris le risque de cacher, la veuve du pasteur Drelincourt de Niort qui fut contrainte d’abjurer quatre jours plus tard.

 

Un autre élément montre cet engagement religieux, c’est le fait que sa fille se trouvait placée au couvent en 1698 d’après le rôle des nouveaux convertis de Poitiers, une « opiniâtre » selon les termes de l’époque qui avait peut être de qui tenir.

 

Marie Liège devait être la plus déterminée du couple car en 1688, elle rejoignit Amsterdam en éclaireuse, étant venue probablement par bateau avec des coreligionnaires poitevins. Elle est ainsi répertoriée dans le livre des admissions à l’église wallonne d’Amsterdam en date du 25 juillet 1688.

 

Elle débarqua seule. Elle était âgée d’environ 45 ans et n’avait aucune qualification particulière.

 

L’on peut gager que compte-tenu de son milieu social, elle n’avait pas quitté le royaume avec beaucoup d’argent. D’ailleurs dans le grand livre des réfugiés d’Amsterdam qui retrace l’assistance financière donnée aux exilés, Marie Liège « femme de Beaupoil » se vit attribuer pour les années 1695 à 1698 des sommes régulières tous les deux mois (en moyenne neuf florins). Cette régularité démontre que sa subsistance dépendait de l’assistance financière qui lui était prodiguée.

 

Il est possible que son mari ait eu l’intention de la rejoindre. Ils eurent peut-être de rares échanges épistolaires à ce propos.

 

Pierre Beaupoil savait en tout cas où sa femme se trouvait comme le démontre son témoignage dans le rôle des nouveaux convertis de 1698 dans lequel il affirma que sa femme était réfugiée à Amsterdam.

 

Elle a ainsi probablement attendu son mari, espérant que les conditions seraient réunies pour qu’il émigre à son tour.

 

Pourtant, il ne la rejoignit jamais. En février 1700, il se remariait avec Jeanne Bourceau dans la paroisse de Cissé (86).

 

L’acte n’évoque pas un quelconque veuvage concernant Pierre Beaupoil  ce qui est pour le moins étrange, une telle vérification étant obligatoire pour faire obstacle à tout velléité de bigamie.

 

Par ailleurs, aucun acte de décès concernant Marie Liège permettant de déterminer si ce remariage a eu lieu après le décès de celle-ci n’a été retrouvé pour l’instant, ni à Amsterdam ni en Angleterre, un nouveau départ pour Londres ayant pu être envisageable dès lors qu’une partie de sa famille y résidait[1].

 

Il est possible que l’obtention d’un certificat de décès en provenance d’Amsterdam ce soit révélé une gageure et que Pierre Beaupoil ait eu finalement recours à la complaisance d’un curé peu regardant.

 

Autre élément curieux, les deux filles du couple Beaupoil Liège ne figurent pas dans l’acte de remariage, non plus que leurs maris respectifs.

 

Leur absence pourrait s’interpréter comme une forme d’hostilité sourde à l’égard du remariage de leur père.

 

Peut être est ce la marque de la désapprobation d’un choix ressenti comme une trahison face à des promesses non tenues. 

 

 

[1] En effet, sa belle sœur Marguerite Lecand, l’épouse de son frère Philbert Liège vivait à Stepney (alors aux portes de Londres à l’est) comme en témoigne un testament du 22 septembre 1692 tandis qu’une partie de la famille Liège de Lusignan vivait également dans la même paroisse.

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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 17:00

 

PropagandeBirobidjan

Affiche de propagande soviétique incitant les Juifs à s'installer dans la république du Birobidjan (1929)

 

Les Pays du refuge 

 

Les quatre pays principaux dans lesquels les protestants français s’installèrent sont dans l’ordre d’importance le Royaume Uni et les Pays Bas (dans les mêmes proportions) puis l’Allemagne et la Suisse.

 

Dans d’autres pays Europe, des installations plus anecdotiques en nombre se produisirent en Irlande (à partir de l’Angleterre), la Suède, le Danemark et la Russie.

 

L’Angleterre et les Provinces Unies  accueillirent respectivement entre 50 000 et 70 000 personnes.  L’Allemagne reçut environ 45 000 réfugiés essentiellement en Brandebourg puis en Hesse-Cassel et la Suisse dans laquelle s’installèrent de 20 000 protestants français[1].

 

Cette première émigration fut pour certaines familles une étape vers les colonies américaines à partir de l’Angleterre, tandis que d’autres réfugiés résidant dans les Provinces Unies émigrèrent en Afrique du sud.

 

Au-delà de l’émoi des cours européennes suscité par la révocation de l’Edit de Nantes,  parmi les raisons qui motivèrent ces Etats à accueillir les protestants français on en retient en général deux principales.

 

En premier lieu, c’est la communauté de religion entre les persécutés et les Etats d’accueil, ces derniers ayant adopté une religion issue de la Réforme (luthérianisme,  calvinisme et anglicanisme). Pour la Suisse, les Provinces Unies et l’Angleterre d’ailleurs, l’accueil des protestants français avait commencé dès le premier refuge.

 

La deuxième motivation fut d’attirer une main d’œuvre qualifiée et notamment dans le domaine du luxe, secteur dans lequel la France possédait une certaine avance.

 

Au-delà de ces raisons, il y a pour les principautés allemandes protestantes l’opportunité de se relever des conséquences humaines et économiques dramatiques de la guerre de Trente ans[2]. 

 

[1] Ces chiffres sont tirés d’un article De Myriam Yardeni (« un évènement pivot : la révocation de l’Edit de Nantes » dans « L’Etat classique, 1652-1715 », textes réunis par Henry Mechoulan et Joël Cornette), à l’exception de celui retenu pour la Suisse qui est issu d’un ouvrage de Marie Jeanne Ducommun et de Dominique Quadroni, ces deux auteurs estimant que le nombre de réfugiés installés en Suisse est probablement inférieur à 20 000 personnes.

[2] Le territoire allemand aurait perdu un tiers de sa population au cours de cette guerre religieuse et politique ayant opposé l’empire des Habsbourg et les princes protestants, avant que la Suède puis la France se jettent dans la mêlée contre les troupes impériales. Elle s’achève en 1648 par la conclusion des traités de Westphalie.

 

 

 

 

Le refuge anglais

 

Un terreau religieux favorable à l’émigration

 

Jusqu’en 1547, le contexte religieux anglais était peu favorable à l’accueil de réfugiés.

 

En effet, si la scission avec Rome fut opérée par Henri VIII (roi d’Angleterre de 1509 à 1547) après son excommunication par la papauté, il s’agissait avant tout d’une question politique et non pas religieuse.

 

Ainsi ce roi sécularisa les biens monastiques, imposa les traductions de la bible en anglais et plaça la hiérarchie ecclésiastique sous son contrôle, tout en maintenant cette nouvelle doctrine sous le dogme catholique[1].

 

C’est au cours du règne d’Edouard VI (1547-1553), que les réformateurs s’installèrent en Angleterre, à l’instigation du Conseil de régence et de l’archevêque de Canterbury (le roi n’avait que 9 ans lorsqu’il accéda au trône).

 

Le règne d’Edouard VI correspondit ainsi à la première installation de réfugiés protestants français vers 1548 à Londres, ville dans laquelle le temple de Threadneedle street fut fondé 1550.

 

Marie Tudor qui succéda à son demi-frère opéra une brusque restauration du catholicisme. Toutefois, son règne fut court (1553-1558) et l’accession au trône d’Elisabeth 1ère pour un long règne de quarante quatre ans permit à la fois  l’élaboration de la doctrine anglicane[2] à l’intérieur et un soutien aux réformés à l’extérieur.

 

Elisabeth 1ère soutint ainsi le parti protestant en France lors des guerres de religion et son règne fut  propice au premier refuge en Angleterre.

 

Dès 1562, une communauté de réfugiés existait à Rye. En 1565, l’église française de Norwich fut créée tandis que celle de Southampton fut établie en 1567. Au 16ème siècle, on comptait également une communauté française à Canterbury et à Winchelsea. Dans la première moitié du 17ème, Douvres abritait aussi des réfugiés.

 

 

[1] Henri VIII condamna les idées de Luther.

[2] La mise en place de l’église anglicane a été inspirée à la fois de la réforme (Luther, Calvin et Bucer) tout en gardant des traces de catholicisme (mode d’organisation notamment).

 

threadneedlestreet.jpg

 

Temple de Threadneedle Street à Londres

 

Concilier unité religieuse et accueil des réfugiés protestants

 

La politique anglaise favorable notamment à l’égard des calvinistes (Français mais aussi Wallons et Flamands) conduisit les différents souverains anglais à reconnaître et préserver les particularismes d’une organisation ecclésiastique peu compatible avec la hiérarchie de l’église anglicane.

 

En outre, cette tolérance s’accommodait mal avec les frictions existantes entre l’église anglicane d’une part, et l’église presbytérienne d’origine écossaise et d’inspiration calviniste, d’autre part. 

 

Juste avant la guerre civile anglaise, cet avantage de ne pas avoir à se plier à la discipline de l’église anglicane fut contesté par l’épiscopat anglais. Celui-ci argua que ces privilèges accordés aux églises réformées fragilisaient l'épiscopat anglican et que le parti presbytérien pourrait invoquer un jour un tel précédent pour réclamer un traitement dérogatoire de même nature.

 

Les membres des églises réformés nés en Angleterre durent se conformer au rite anglican mais les églises françaises résistèrent et plusieurs ministres furent emprisonnés.

 

L’intervention de la guerre civile et l’arrivée au pouvoir de Cromwell mit un terme à ces exigences.

 

En 1662 après la guerre civile, le « Uniformity Act » exigea l’adhésion à la pratique des rites et cérémonies de l’Eglise anglicane et l’ordination épiscopale pour tous les ministres du culte, sous peine d’être écarté de toute charge publique ou religieuse.

 

Ce souci de renforcer la suprématie de la religion d’Etat induisit une classification entre églises dites « conformistes » rattachables à l’église anglicane et les églises dites « non-conformistes » relevant d’une religion autre qu’une religion chrétienne ou encore toute religion non-anglicane.

 

L’approche admettait toutefois une tolérance à l’égard des communautés protestantes non conformistes, le point commun étant le rejet de la papauté.

 

Les communautés françaises d’Angleterre relevèrent ainsi, soit des églises dites « non-conformistes » ayant conservé les règles d’organisation et la liturgie de la discipline française, soit des églises dites « conformistes » ayant adapté la liturgie anglicane traduite en français et le principe de nomination par l’évêque anglican.

 

Toutefois, les nouvelles communautés créées après 1662 sont incitées à se placer sous l’autorité de l’église anglicane si elles veulent pouvoir bénéficier des dons royaux et de l’accès aux charges royales et municipales pour leurs membres. Il en sera ainsi pour le temple de la Savoie à Londres. Les églises existantes sont quant à elles fortement encouragées à rejoindre le conformisme et l’église anglicane à partir du début du 18ème siècle[1].

    

Contexte politique du second refuge

 

Les premières dragonnades en Poitou et les pressions de l’opinion publique et du Parlement conduisirent Charles II à accorder des privilèges aux réfugiés français venant s’installer dans son royaume dès 1681.

 

Le règne de Jacques II (1685-1689) qui était converti au catholicisme fit craindre la réinstauration du catholicisme comme religion d’Etat.

 

De fait, sa politique fut pour le moins ambigüe sur la question.

 

Ainsi, la déclaration d’indulgence qui consacrait la liberté religieuse notamment au profit des églises dissidentes et des catholiques et un rapprochement avec Louis XIV et la papauté, n’encouragèrent pas les protestants français à se réfugier en Angleterre.

 

Pourtant un édit similaire à celui de son prédécesseur fut promulgué en faveur des réfugiés quittant le royaume après la révocation de l’Edit de Nantes.

 

Par ailleurs, il organise la levée de fonds en faveur des réfugiés (« royal bounty ») mais fait brûler publiquement le livre du pasteur Claude « Les plaintes des protestants cruellement persécutés dans le royaume de France » (1686)  à la demande de Louis XIV.

 

Cette politique qui illustrait au demeurant une position peu lisible à l’égard de la religion anglicane, conduisit les grands seigneurs anglais à faire appel à Guillaume d’Orange[2], Stadhouder de Hollande et gendre de Jacques II qui envahit l’Angleterre en novembre 1688 et déposa son beau-père. c’est la « Glorieuse Révolution ».

 

Or, celui qui deviendra Guillaume III d’Angleterre était clairement protestant ce qui conforta désormais l’Angleterre comme une terre d’accueil privilégiée pour les protestants français.


[1] L’église de Southampton deviendra conformiste après 1711, date à laquelle un acte du Parlement est passé afin de décourager les églises non-conformistes protestantes.

[2] C’est la naissance d’un héritier mâle de Jacques II qui fit craindre que l’enfant, placé en premier dans la liste de la succession fut baptisé catholique, conduisant à un retour du catholicisme comme religion d’Etat.

 

 

Les destinations anglaises du second refuge

 

Le deuxième refuge renforça en nombre les communautés préexistantes et donna naissance à de nouvelles communautés.

A la fin du 17ème siècle, l’écrasante majorité des protestants était installée dans le sud-est de l’Angleterre (Londres, Canterbury, Ipswich, Colchester, Thorpe-le-Soken, Faversham, Douvres, Southampton) et dans une moindre mesure dans le sud-ouest (Bristol, Exeter, Barnstable, Bideford, Dartmouth et Plymouth) à l’exception notable d’une petite communauté vivant à Edimbourg et des réfugiés installés dans les îles Anglo-Normandes.

 

C’est à Londres que vivait l’essentiel de la population réfugiée et, en particulier, dans  le quartier de Threadneedle Street qui s’imposa comme le centre de cette émigration[1].

 

Avec l’afflux massif de réfugiés d’autres localisations furent privilégiées, en particulier dans les faubourgs où la vie était moins chère et les règles des corporations moins contraignantes.

 

A l’est Spitalfields dont un premier temple[2] fut fondé sous le règne de Jacques II, accueillait des spécialistes de l’industrie textile et en particulier de la soierie (20000 réfugiés).

 

A l’ouest, à Soho[3], ce sont les artisans du luxe (parfumeurs, perruquiers, horlogers etc.) qui s’installèrent donnant lieu à une implantation socialement plus riche.

 

A la fin du 17ème, on estime que les refugiés français représentaient un peu moins de 5% de la population de Londres qui comptait à peu près 500 000 habitants, cette ville ayant 24 à 25 églises protestantes dont 8 à 9 étaient conformistes et le reste non-conformiste.

 

 

localisationprotestantslondres.jpg

 

 Carte de Londres en 1688 - Localisation des quartiers des réfugiés: A l'ouest Westminster (point parme), Picadilly, Soho et Leceisterfields (bleu foncé et clairs). Au centre, Long Acre, Seven Dials (en violet). Threadneedle Street (point noir). A l'est, Spitalfields (blanc), Bishopgate et Algate (jaune et orangé) et Shoreditch (vert). Rive sud de la Tamise, Southwark.

 

 

Dans le reste du pays et si l’on excepte les îles anglo-normandes, un tiers des protestants français vivait à Canterbury. Ensuite, Southampton, Douvres et Bristol abritaient des communautés importantes tandis qu’une dernière partie vivait dans le Devon (Plymouth et Exeter pour l’essentiel).

 

En Angleterre comme dans tous les pays du refuge, l’arrivée dans la communauté d’accueil nécessitait de montrer un témoignage garantissant le protestantisme du récipiendaire, ceci afin d’éviter les infiltrations de la part d’espions. Ce témoignage était en général fourni par le pasteur de l’église d’origine.

 

Souvent pourtant, il était impossible de témoigner autrement que par sa bonne foi.

 

Les personnes ayant été contraintes d’abjurer la religion protestante procédaient à une nouvelle abjuration, cette fois-ci de la religion catholique.

 

Les réfugiés arrivaient souvent dans un dénuement total aussi des structures permettant une assistance financière et alimentaire se mirent en place.

 

Les dons provenaient des membres de la communauté mais aussi des collectes publiques ainsi que des sommes versées par le roi (royal bounty). Un hospice français fut créé au nord de Spitalfields à l’initiative de Jacques de Gatigny afin d’y accueillir les huguenots pauvres.

 

Tous n’étaient cependant pas dans le besoin et l’on estime que 10% des dépôts effectués pour fonder la banque d’Angleterre provenaient de familles huguenotes réfugiées.

 

L’intégration des réfugiés passa par deux types de statuts juridiques.

 

D’abord, la « denization » accordée par la couronne pour la première fois en 1681 par Charles II qui donnait certains attributs de la citoyenneté (droit de propriété et de transmission de la propriété) mais qui soumettait ses titulaires au paiement de certaines taxes et à l’exclusion du droit de vote.

 

Ensuite, en 1708, le premier acte de naturalisation fut pris à l’égard des protestants français qui devinrent ainsi pleinement des sujets anglais.

 

[1] Si le temple de Threadneedle street est le plus important et le plus ancien (strictement calviniste), un autre temple existe déjà dans Londres à cette époque, c’est le temple de la Savoie qui est, lui, conformiste. Pour le détail des églises créées à Londres voir « Histoire des réfugiés protestants de France depuis la révocation de l'Edit de Nantes jusqu'à nos jours » Charles Weiss, 1853, Tome I).

[2] Dans Spitalfields, plusieurs autres églises furent fondées (Bell Lane, la Patente en Spitalfields (ou nouvelle patente), Wheeler Street).

[3] Le temple de La Patente y est fondé en 1689

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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 20:47

 

 

La solution de l’exil

 

A l’occasion de  périodes de persécutions religieuses, l’émigration à l’étranger est apparue à bon nombre de protestants français comme étant une solution privilégiée.

 

Ce choix du départ constituait d’ailleurs la seule alternative afin de demeurer dans la « vraie religion », selon Calvin et Pierre Bayle. En effet, il ne peut être question de se révolter contre son souverain au motif qu’il combat une religion dissidente à celle qu’il impose dans ses Etats, non plus qu’il est admissible de vivre caché dans un prudent nicodémisme[1]. La persécution est vécue comme une épreuve envoyée par Dieu à ceux qu’il aime afin qu’ils puissent témoigner de leur ferveur.

 

Cette solution de l’exil s’imposa dès le 16ème siècle après l’affaire des Placards en 1534 puis de manière plus significative à l’issue du massacre de la Saint Barthélémy en 1572 qui fut déclenché à Paris mais s’étendit à de nombreuses villes du royaume. C’est ce que les historiens appellent le premier refuge.

 

Pour les protestants français du 17ème siècle, cette réponse aux persécutions religieuses n’est donc pas nouvelle et elle est même quelque peu facilitée par l’existence de petites communautés issues du premier refuge dans les Etats protestants d’Europe.

 

Si les atteintes à la relative liberté religieuse dont jouissaient les protestants générèrent des mouvements d’émigration sporadiques au siècle de Louis XIV, ils apparurent avec les premières dragonnades intervenues en 1681.

 

Ces migrations que l'on qualifie de second refuge, culminèrent après la révocation de l’Edit de Nantes (1685-1688) puis s'amenuisèrent pour reprendre fortement après la guerre de la Ligue d'Augsbourg (à partir de 1698), jusqu'à l'échec de révolte des Camisards dans  les années 1704-1705 qui produit le dernier mouvement important d'émigration, celle-ci devenant plus sporadique jusqu'à la deuxième moitié du 18ème siècle.

 

Au total, c’est quelques 180 000 protestants qui quittèrent le royaume entre 1680 et 1715 constituant ainsi le plus massif mouvement de migration de l’histoire de la France moderne[2].

                                                               

Interdit par des législations renouvelées, cet exil était envisagé par la majorité des exilés comme une solution temporaire, le retour en France ayant pu intervenir comme ce fut le cas au 16ème siècle, à l’occasion des périodes d’accalmie entre deux conflits[3].

 

De fait, les protestants du second refuge ont pu croire en 1697 et à nouveau en 1713 que les négociateurs des Etats protestants des traités de Ryswick et d’Utrecht réussiraient à faire fléchir Louis XIV sur la question protestante, afin que les exilés puissent rentrer en France[4].

 

En vain, la question fut à chaque fois à peine abordée et conduisit à un refus net du souverain français. C’est à partir de ce moment là que l’exil temporaire se transforma en émigration définitive.

 

[1] Terme popularisé par Calvin qui caractérise la dissimulation religieuse en référence à Nicodème qui vint rendre visite à Jésus le jour de Pâques afin, semble-t-il de ne pas être vu de ses coreligionnaires.

[2] Ce chiffre fait l’objet aujourd’hui d’un consensus chez les nombreux historiens qui se sont penchés sur la question. La base de données du refuge huguenot conçue par des chercheurs est un outil précieux qui permet de suivre une partie des trajectoires et de l’installation des réfugiés à travers près de 250 000 notices individuelles.

[3] Au 16ème siècle, on recense pas moins de huit guerres de religion : la première (1562-1563) conclue par l’Edit d’Amboise, la deuxième (1567-1568) conclue par l’Edit de Longjumeau, la troisième (1568-1570) conclue par l’Edit de Saint Germain, la quatrième (1572-1573) conclue par l’Edit de Boulogne, la cinquième (1574-1576) conclue l’Edit de Beaulieu, la sixième (1576-1577) conclue par l’Edit de Poitiers, la septième (1579-1580) conclue par la paix de Fleix et la huitième (1585-1598) conclue par l’Edit de Nantes

[4] Histoire des réfugiés protestants de France de la révocation de l’Edit de Nantes jusqu’à nos jours (tome second) – Charles Weiss 1853 – pages 30 et 31

 

 

accueil-brandebourg.jpg

Accueil des réfugiés français par le prince électeur de Brandebourg

 

Des départs clandestins en famille ou seuls

 

Au moment du départ, le souci d’un retour était très certainement aussi alimenté par le sentiment d’arrachement qui naît d’un exil forcé, d’autant que la  séparation des familles fut fréquente.

 

Ainsi entre 1684 et 1686, plus de la moitié des réfugiés recensés à Genève sont des hommes seuls, les femmes seules représentent 18% tandis que les couples rassemblent seulement 12%[1].

 

Si, l’espérance du caractère temporaire de l’exil ou de la séparation pouvait conduire à envisager plus sereinement cet éclatement de la famille, ces séparations devaient être le fruit de choix compliqués et douloureux.

 

Ces séparations ont eu probablement de multiples raisons.

 

On peut imaginer que le coût du voyage a pu être un des facteurs, ce périple clandestin mené avec l’aide de passeurs devait être onéreux, d’autant plus lorsque la province d’origine était éloignée de la destination finale.

 

Le choix de l’émigration impliquait aussi une part de saut dans l’inconnu, les plus jeunes ou bien les plus déterminés d’une famille devaient partir en éclaireurs pour ouvrir la voie au reste de la famille.

 

Egalement, il est possible que les réfugiés n’aient tout simplement pas pu envisager de devenir catholiques, tandis que certains de leurs proches pouvaient mieux s’en accommoder.

 

Comment expliquer sinon pourquoi Catherine Drault, la veuve de Paul Vatable, quitta Foussais à un âge probablement avancé[2]? Ou encore, pour quelle autre raison, Marie Liège quitta son mari et ses filles pour rejoindre Amsterdam, apparemment seule, âgée de plus de 40 ans, sans profession et sans fortune particulière[3]?

 

Il ne faut pas négliger non plus que certains candidats potentiels au départ faisaient l’objet d’une vigilance accrue de la part des autorités, ce qui a pu inciter à des départs échelonnés dans le temps.

 

Dans certains cas, il fallait aussi pouvoir organiser la liquidation des biens, à l’instar de Jean Migault qui quitte la France en avril 1688 après la mort de sa femme en laissant sa fille aînée se charger de la vente des biens avant qu’elle ne rejoigne la famille un peu plus tard en Hollande[4].

 

Ces séparations permirent d’organiser la gestion du patrimoine sur un plus long terme. A cet égard, Madeleine Delacroix qui est veuve de Philippe Liège de Lusignan, s’enfuit en Angleterre  avec son fils aîné Jacques Liège et la famille de celui-ci, sa fille Catherine et son plus jeune fils Jacob Liège.

 

Son fils Philippe, sieur des Touches, resté au pays, se vit confier le logis de la Fond de Cé avec quatre borderies tandis que son gendre Gédéon Bobin qui avait épousé Françoise Liège se vit attribuer la métairie des touches de Cloué[5].

 

Lorsqu’une famille était partie sans avoir pu vendre ses biens au préalable[6], les biens furent dans un premier temps affermés.

 

Par la suite, un édit de 1688 réunit au domaine royal les biens des consistoires, des pasteurs et des protestants fugitifs. Des listes des biens furent dressées afin de procéder à une mise aux enchères.

 

Face à la complexité de l’opération (identification des biens, coût de gestion,  procès entamés par les héritiers directs ou les proches parents), un édit de 1689 conduisit à la restitution des biens aux héritiers ou à la famille proche, sous réserve de confiscation si ceux-ci n’effectuaient pas leur devoir de catholiques.

 

A partir de 1700, les biens saisis furent administrés par une régie qui se chargea d’affermer les biens. 

 

[1] Genève et la Révocation de l’Édit de Nantes, Genève, Paris, 1985.

[2] Si l’on admet que Catherine Drault a eu son premier enfant à l’âge de 16 ans (Marie Vatable  a été baptisée en juillet 1639), elle avait déjà 65 ans en 1688 au moment où elle quitte la France.

[3] La suite de l’histoire prouva qu’elle ne fut jamais rejointe. Même si, elle s’est peut-être engouffrée dans l’aventure munie de cette espérance, son départ révèle une détermination certaine.

[5] « Le livre d’or des protestants du Poitou » Jean Rivierre.

[6] Ce qui était souvent le cas car la vente des biens des nouveaux convertis ne pouvait se faire sans autorisation, afin d’éviter que les sommes ainsi réunies ne permettent la fuite à l’étranger.

 

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Affermage des biens de Catherine Drault veuve de Paul Vatable par la Régie des biens des Religionnaires nouveaux convertis sortis sans permission du Royaume

 

 

Les réfugiés et leurs provinces d’origine

 

Toutes les provinces du royaume furent touchées par les départs mais pas avec la même intensité.

 

Les départs concernèrent une partie très importante des populations protestantes des provinces côtières comme l’Aunis ou la Normandie ou bien de celles situées aux frontières du royaume (Dauphiné, Champagne, Picardie notamment).

 

Des régions plus enclavées comme les Cévennes ne connurent vraisemblablement pas des départs aussi massifs.

 

Les historiens estiment que l’exil pourrait avoir concerné environ 40 % des protestants de la France du Nord et 25% pour la France du sud.

 

L’émigration aurait touché environ 18000 protestants du Poitou, soit 25% de la population protestante d’alors.

 

Au sein d’une même province, les taux de départ ont été variables. Ainsi l’émigration aurait plutôt concerné les populations urbaines que rurales, le lien à la terre des laboureurs en particulier ayant pu être un frein.

 

En Poitou, l’émigration aurait davantage touché les villes du haut Poitou (Poitiers, Châtellerault, Loudun) et le nord du bas Poitou et elle se serait orientée de préférence vers l’Angleterre et les Provinces unies, ce dernier pays ayant des liens commerciaux anciens avec la région et donc des connections.

 

S’il est difficile de déterminer quelles catégories sociales furent le plus représentées parmi la population des réfugiés, toutes ont été attirées par l’émigration, même les paysans pour qui l’exil représentait encore une fois une gageure.

 

Les routes de l’émigration furent ainsi parcourues aussi bien par des artisans pauvres, des professionnels du luxe, des nobles, des négociants ou bien des laboureurs, sans qu’ils aient tous les mêmes chances de succès.

 

Rien de commun en effet entre les réseaux et les capacités d’insertion à l’étranger d’un noble ou d’un négociant ayant des contacts commerciaux à l’étranger et un petit artisan ou un paysan, plus susceptibles d’être ballotés d’un Etat à un autre et d’entrer en concurrence sur le marché du travail avec les ouvriers et journaliers locaux.

 

L’on sait enfin que 80% des pasteurs s’exilèrent, conséquence probable du fait que l’alternative entre la conversion et l’exil leur avait été offerte (articles 4 et 5 de l’Edit de Fontainebleau), contrairement à leurs fidèles.

 

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Réfugiés républicains espagnols au col du Perthus

 

Les routes de l’exil

 

Si le voyage était dangereux et compliqué, on peut concevoir qu’il a été rendu plus facile par une église protestante très structurée au sein du royaume et au travers des liens religieux[1] et commerciaux entretenus avec les Etats protestants.

 

Au demeurant, les initiatives des Etats protestants en faveur de l’installation des réfugiés favorisent l’immigration tandis que le mouvement de sympathie suscité par cette catastrophe contribue à la mise en place progressive d’infrastructures d’accueil et d’assistance.

 

Ce sont les bourses françaises de Suisse et l’assistance des Eglises françaises à l’étranger qui bénéficient d’importantes subsides.

 

La route de l’exil est parcourue à l’aide de passeurs qui connaissent des itinéraires et des points d’étape sûrs. On peut imaginer que dans ces cas là les candidats à l’émigration aient eu affaire à des protestants réfugiés qui en ont fait leur métier[2].

 

Ainsi Pierre Michaud qui fut arrêté en 1715 alors qu’il guidait la famille Sauzeau de Lusignan à destination de Jersey, expliqua qu’il a effectué le voyage à trois reprises et connaissait des auberges et des hôtes sur la route[3]. Il tenait son itinéraire d’un certain Thébault avec lequel il avait effectué son premier voyage vers Jersey, ledit Thébault étant réfugié à Londres.

 

L’interrogatoire de Pierre Michaud révéla deux itinéraires possibles à partir du moyen et du haut Poitou qui aboutissent tout deux à Granville en Normandie, soit via Parthenay, Angers et Laval ou bien via Pouzauges, Nantes, Chateaubriand et Fougères. De là, les candidats à l’exil appareillaient pour Jersey puis l’Angleterre.

 

Pour les provinces maritimes, l’embarquement dans des ports comme Bordeaux, La Rochelle, Nantes où bien les ports normands étaient privilégié pour rejoindre les Provinces unies où bien l’Angleterre. Les ports étaient toutefois très surveillés et certains furent pris lors de perquisitions dans les auberges des villes portuaires.

 

C’est ce qui arrive d’ailleurs à Jean Migault qui est interpellé à La Rochelle sur le port et se trouve emprisonné avant d’être dans l’obligation d’abjurer. Sa deuxième tentative sera la bonne et dix-neuf jours après avoir embarqué, il arrive en Hollande (sa fille ne mettra que cinq jours de navigation).

 

La prudence n’est parfois pas de mise étant donné la facilité avec laquelle les protestants avaient pu fuir la France par le passé. Ainsi, Isaac Dumont de Bostaquet mentionne dans ses mémoires qu’un groupe d’environ 300 protestants normands dont il faisait partie chercha à s’embarquer avant d’être intercepté par les troupes du roi.

 

Les travaux des historiens[4] sur les itinéraires empruntés au-delà des frontières permettent de tracer plusieurs routes terrestres à partir de la Suisse.

 

Sous la conduite de guides, la route conduisait de Bâle via la descente du Rhin, jusqu’à Francfort puis soit la Hollande ou Cassel et le Brandebourg. De Schaffhouse à la frontière suisse, une route terrestre s’orientait vers Francfort via Heidelberg ou bien, plus à l’est, vers la principauté de Bayreuth puis le Brandebourg. Au-delà et dans certains cas plus rares, le mouvement migratoire s’est orienté vers la Russie ou le Danemark et la Suède.

 

Francfort constituait alors la plaque tournante du refuge et elle hébergeait des vagues de réfugiés pris en charge par l’église française de la ville.

 

[1] Cette « internationale calviniste » ancienne englobant notamment la Suisse, l’Angleterre et les l’église wallonne des Provinces unies déplaisait fortement au pouvoir royal, malgré l’allégeance répétée des protestants français. D’ailleurs, ce qui est vécu comme une immixtion de l’étranger dans le domaine religieux est combattu sur le plan légal, par exemple, en 1627, nul ministre d’origine étrangère ne peut exercer en France.

[2] D’autres candidats partent avec des informations codées comportant les personnes à contacter (voir en particulier « les protestants de la Vienne de Calvin à nos jours » jacques Marcadé, page 49.

[3] BSHPF – 1900 – page 281 «les routes de l’exil du Poitou vers les îles normandes et l’Angleterre »  Théodore Maillard

[4] Voir en particulier les travaux de Michelle Magdelaine en la matière.

 

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Le gué ou la fuite (Paul Gauguin)

 

De l’exil à l’errance

 

Pour beaucoup d’entre eux, l’émigration prit la forme d’une errance et le lieu d’installation définitif ne fut atteint qu’après des pérégrinations, faites d’aller et retours et de séjours temporaires entre différentes localités allemandes ou suisses, pour des raisons matérielles (recherche d’une assistance ou d’un travail) ou afin de demeurer proche des frontières en cas de revirement de la politique du roi à l’égard des protestants ou tout simplement après des échecs en matière d’installation[1].

 

Cette errance est manifeste pour le cas particulier de Claude Bonnemain et de sa famille. Ce vigneron champenois de Bertignolles arriva en juin 1688 à Schaffhouse pour rejoindre rapidement Francfort, avant de tenter d’aller à Marbourg puis à Brême. Ces tentatives d’installation furent infructueuses et en 1691 soit près de 4 ans après son arrivée, il bénéficiait toujours de l’assistance à Francfort.

 

S’ajoutent d’autres facteurs qui ont pour origine l’importance numérique du mouvement d’émigration et la précarité matérielle des réfugiés, refroidissant la compassion des débuts des populations des localités traversées.

 

Au quotidien, la charité coûtait cher. Les situations de précarité entraînaient certains réfugiés vers la marginalité tandis que d’autres faiblement qualifiés ou en concurrence avec les artisans locaux acceptaient de travailler pour des prix jugés trop bas.

 

Cette errance pouvait être aussi la conséquence d’une certaine forme (déjà !) « d’immigration choisie ».

 

Ainsi, les princes allemands accueillaient volontiers les réfugiés mais préféraient néanmoins ceux d’entre eux qui étaient jeunes et qualifiés, moins à même de constituer une charge comme les femmes, les vieillards et les enfants.

 

Pour des raisons géographiques et historiques, les cantons suisses protestants ont été quant à eux des territoires de flux et de transit (60 000 réfugiés sur l’ensemble de la période avec un pic de 15 000 personnes à Genève pour la seule année 1687).

 

Pour différentes raisons qui ne sont pas développées ici[2], les réfugiés furent encouragés à quitter la Suisse, bien que l’installation ait pu y apparaître idéale pour des questions linguistiques et de proximité avec la France.

 

Pour autant, certains réfugiés refluèrent vers les cantons protestants (guerres et notamment ravages du Palatinat par les troupes de Louis XIV, échecs dans l’installation, recherches de membres de famille demeurés en arrière, misère etc.). D’autres circulèrent à l’intérieur de la Suisse, à l’occasion de changement de domicile, ou bien à cause de ressources insuffisantes ou de la misère, la nécessité les conduisant d’une bourse française à une autre.

 

En définitive, les traces laissées par l’exil des protestants français et les interprétations que l’on peut en tirer sont probablement à examiner en lien avec les exils d’aujourd’hui et de demain. Cette fuite des  persécutions dans la recherche courageuse et obstinée d’une vie meilleure. 

 

 

 

 

 

  « Ya Rayah »  interprété par Rachid Taha 

Ô toi qui t'en vas, où pars-tu? Tu finiras par revenir

Combien de gens naïfs l'ont regretté avant toi et moi

Combien de pays surpeuplés et de régions désertes as-tu vu ?

Combien de temps as-tu gaspillé? Combien vas-tu en perdre encore et que laisseras-tu ?

Ô toi qui t'absentes, tu ne cesses de courir dans le pays des autres

Le destin et le temps suivent leur course mais toi tu l'ignores

 

[1] Voir notamment l’article de Michelle Magdelaine « voyage et errance : l’exil des Huguenots », BPF, BR 144/21 qui contient également le développement concernant les pérégrinations de Claude Bonnemain et de sa famille.

[2] Ces éléments seront développés dans un article à venir sur les pays du refuge (sur la situation dans le Vaudois voir refuge protestant en pays de Vaud (fin 17ème et début du 18ème siècle) de M-J Ducommun et D. Quadroni). Selon ces auteurs, la Suisse accueillera moins de 20 000 protestants français sur son sol.

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Published by F. Brillanceau - dans Les Protestants et le Refuge
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