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Aussi loin que je me souvienne...

Depuis aussi loin que je me souvienne, j’aime les histoires.

 

Ce goût m’a conduit vers l’Histoire, grâce aux manuels de l’école primaire des années 60 qui nous entraînaient dans ces tentatives de reconstitution de la vie quotidienne des Gaulois et autres Vikings.

 

Les illustrations étaient sommaires et l’auteur concédait quelques incursions dans les biographies stéréotypées de ces héros qui ont fait la France : Vercingétorix, ce noble perdant, Jeanne d’Arc, cette fille du peuple qui remet son roi sur le trône ou bien ce jeune révolutionnaire de 15 ans qui sera assassiné par ces Vendéens obtus pour avoir clamé avec défi : « vive la République, à bas le Roi ».   

 

Vers l’âge de 14 ans, j’ai accompagné les premiers pas de ma mère dans la généalogie, à travers les registres paroissiaux de la petite mairie du village natal de bon nombre de ses ancêtres.

 

Je crois que j’aimais à la fois l’enquête poursuivie et le déchiffrage de ces actes d’état civil, me prenant sans doute un peu pour Champollion qui a trouvé les clés pour décrypter un monde lointain d’histoires quotidiennes.

 

Si loin et si proche, à l’instar de ce que nous racontent les graffitis de Pompéi.

 

Les actes notariés ont permis ensuite d’entrevoir un peu plus les personnes cachées derrière ces lignées et ces dates et m’ont amené à chasser les singularités au-delà des formules très classiques que l’on y trouve. Cette quête permet parfois de glaner quelques pépites comme cette lettre de Paris d’un orfèvre à sa femme aux fins de l’autoriser à prendre un bail et dans laquelle il se répand sur ses déboires judiciaires.

 

A partir de ces éléments épars, je trouve passionnant d’échafauder et d’ajuster des hypothèses à partir des éléments rassemblés et confrontés avec la grande histoire, dans un constant va-et-vient.

 

Dans ce travail, certains détails initialement négligés prennent un sens particulier tandis que d’autres n’ont pas le relief qu’ils promettaient au départ.

 

Ces très modestes assemblages permettent de donner un peu de chair à ces noms et d’esquisser certaines histoires singulières. C’est ce que je me propose de faire très modestement dans ce blog, tenter d’éclairer des fragments de vie de mes ancêtres, à la lumière de la grande histoire.

 

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28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 21:28

  

 

 

L’histoire de ce département ramène immanquablement aux guerres de Vendée et renvoie à l’image d’un territoire peuplé de paysans soumis à leur noblesse et à leurs prêtres et qui s’embarquèrent dans de vaines équipées contre la république naissante.

 

Au-delà de cette image au demeurant totalement réductrice des guerres de Vendée, ce territoire a été traversé par le mouvement des idées de la Renaissance et par une vie intellectuelle brillante. On oublie qu’un mathématicien comme François Viète y est né et que la Vendée deviendra aussi un bastion de la Réforme.

 

 

  carte réforme modif

 

  Carte de l'implantation protestante en France au 17ème siècle (Samuel Mours)

 

poitou réforme 17

 

Présence protestante en Poitou (agrandissement de la carte précédente en prenant pour base les trois départements actuels)

 

Eléments préalables de géographie et de sociologie

 

Le département de la Vendée actuelle correspond au bas Poitou de l’ancien régime.

 

Géographiquement, cette partie de la province de Poitou se décompose en trois terroirs distincts.

 

D’abord, les zones de marais occupées au Nord-ouest par le marais breton et au sud par le marais poitevin. Ce dernier qui s’étend en lisière de la Charente Maritime et se prolonge jusque dans les Deux Sèvres comprend le marais mouillé et le marais desséché, résultat d’aménagements mis en œuvre dès le 11ème siècle. Ces territoires sont à l’époque pauvres et peu peuplés et sont consacrés à l’élevage de chevaux (marais breton et marais mouillé) ou à la culture céréalière.

 

Au nord de la partie vendéenne du marais poitevin et parallèle à celui-ci, s’étend une plaine fertile rejoignant le moyen Poitou dédiée surtout à une monoculture céréalière avec deux villes, Luçon et Fontenay le Comte, qui comptent à l’époque respectivement environ 2000 et 7000 habitants. Une bonne partie des terres appartient à la noblesse et au clergé.

 

Le mode d’exploitation de la terre est basé sur le métayage ou la borderie, systèmes dans lesquels l’exploitant apporte uniquement sa force de travail et partage les récoltes à parité avec le propriétaire foncier, la seule différence étant la taille de l’exploitation (de dix à cinquante hectares pour les métairies et de deux hectares en moyenne pour la borderie).

 

Enfin, l’essentiel du département est occupé par un paysage de bocage. Au Nord-est, le haut bocage qui s’étend approximativement jusqu’au sud de la ville de Pouzauges est un bocage très vallonné tandis que le bas bocage est une plaine.

 

Le bas bocage est peu fertile. Il y est pratiqué l’élevage (engraissage de bétail ensuite exporté vers d’autres provinces) ainsi qu’une culture de céréales pauvres (seigle). Sur sa frange côtière, il existe une importante activité liée aux marais salants.

 

Le haut bocage et le bas bocage (qui s’étend en son sud immédiat) sont également des terroirs dédiés surtout à l’élevage. On y trouve toutefois également une activité textile importante (Breuil-Barret, Saint Mesmin, Pouzauges, Moncoutant) qui s’étend aussi sur une bonne partie du nord des Deux-Sèvres (Parthenay et Bressuire).  tondeur de draps 

Le tondeur de draps (Jan Luiken "le livre des métiers" 1694)

 

La présence protestante sous l’ancien régime est particulièrement marquée dans la moitié est de l’actuel département de la Vendée, le protestantisme s’étant  diffusé à partir de Fontenay le Comte et Maillezais pour s’étendre dans le haut et le bas bocage et se fixer dans quelques localités proches du littoral (Saint Gilles, La Chaume, Talmond notamment).

 

L’implantation de la Réforme dans le Poitou se fait à travers l’adhésion de des élites et de la petite bourgeoisie urbaine à la nouvelle doctrine ainsi que de la noblesse locale et du monde paysan. Elle connaîtra un grand succès dans le milieu de l’artisanat du textile, particulièrement florissant dans une partie du bocage comme on l’a vu mais également dans le moyen Poitou dont c’est une activité économique importante.

 

L’emploi des prénoms tirés de l’ancien testament dans les registres paroissiaux permettent d’ailleurs de conforter la géographie du protestantisme, à défaut de toujours désigner des protestants eux-mêmes[1].   

 

S’agissant de l’adhésion de la paysannerie poitevine au protestantisme, elle est fréquemment reliée à une adhésion forte de la noblesse et à la présence de nombreuses églises de fief.

 

Dans un document anonyme de 1618 intitulé « Estat de la religion en Poitou », l’auteur déplore tout à la fois la corruption des mœurs du clergé catholique et la mainmise des seigneurs locaux sur l’église, les nobles huguenots obligeant notamment leurs paysans à aller au culte réformé, à coup de bâton le plus souvent. 

 

En 1665, Colbert de Croissy estime que la moitié de la noblesse poitevine est huguenote[2]. Le même constate également que nombre de nobles catholiques ou protestants de la province se comportent parfois encore comme des seigneurs féodaux à l’égard d’une population qu’ils considèrent comme leurs sujets.

 

tiers-etat 

Le tiers état accablé par la noblesse et le clergé

 

Pour certains auteurs, ces traits particuliers du protestantisme poitevin expliqueraient à la fois une adhésion initiale forte, puis, un reflux au milieu du 17ème siècle (qui n’est cependant pas une spécificité du Poitou) pour aboutir enfin à la veille de la révocation, à une minorité religieuse moins armée que dans d’autres régions du royaume pour affronter la période du désert.

 

Peut être ces éléments peuvent-ils donner quelques clés d’explication.

 

Toutefois, la dépendance réelle entre ces bordiers ou ces métayers à l’égard des potentats locaux devait revêtir des formes plus complexes et n’impliquait pas forcément l’exercice d’une contrainte systématique en matière religieuse.

 

Ainsi, peu après des mesures d’interdiction du culte à Saint Hilaire des Loges prises en 1655, le seigneur de la Baugisière qui est catholique consent pourtant au rétablissement du culte protestant sur ses terres.

 

A l’inverse, lorsqu’en septembre 1685 les dragonnades se déroulent sur les terres de M. de Toucheprès à Pouzauges et dans sa proche région, celui-ci demande que l’on loge des dragons chez ses propres métayers[3].

 

Dans la deuxième moitié du 17ème siècle, la politique d’étouffement du pouvoir royal et la contre-réforme menée par le clergé catholique en Poitou comme ailleurs, ont plus sûrement participé à un certain reflux[4] qui n’est d’ailleurs pas, semble-t-il, massif.

 

Après la révocation, la tentation de l’émigration de la paysannerie protestante ne devait certainement être qu’un vœu pieux pour des raisons évidentes.

 

Ce qui est certain, c’est que ce sont ces paysans qui dans le Poitou de l’après révocation vont être parmi les premiers acteurs de la période du Désert, persistant dans une foi qui était probablement le reflet d’une de leurs rares libertés.

 

Il est curieux de constater d’ailleurs que pour une partie du bocage vendéen, la détermination religieuse des paysans des guerres de Vendée fait écho à la ténacité de leurs voisins protestants du désert.

 


 

[1] En Vendée notamment, des Daniel, des Gabriel ou des Suzanne et des Elisabeth sont baptisés dans des familles apparemment catholiques avant la révocation de l’Edit de Nantes. Est-ce une tradition de familles converties ou bien un signe que les protestants sont à l’origine d’une habitude qui a connu un certain succès auprès de catholiques? Peut-être un peu des deux.

[2] Il affirme également que les trois quart de noblesse huguenote se trouvent dans le diocèse de La Rochelle (ce diocèse comprenait une part notable de l’est de la Vendée et de l’ouest des Deux Sèvres actuelles avec une limite septentrionale fixée au nord de Cholet). 

[3] Ainsi l’intendant Foucauld chargé de préparer la révocation de l’Edit en Poitou note dans son journal «  Il y avait 250 familles de religionnaires dans la ville de Pouzauges dont le temple a été démoli depuis un mois : ces familles ont été presque toutes converties  à quoi ont beaucoup contribué les soins de M. le marquis de Toucheprès, qui en est seigneur, qui a même voulu que l’on mit des dragons chez ses métayers. »

 

[4] Notamment, dans une région d’habitat dispersé comme le bocage, l’interdiction pour les pasteurs d’exercer en dehors de leur lieu de résidence ne devait pas simplifier la participation au culte. Cette situation devait requérir une certaine ténacité.

  

Les persécutions en bas Poitou de 1681 et 1685

 

Dans cette partie de la province, les dragonnades opérées en 1681 sous l’impulsion de l’intendant Marillac ont vraisemblablement produit des effets, même si l’épicentre des persécutions se trouve en moyen Poitou et dans ces marges.

 

Ainsi, seul l’extrême sud-est du bas Poitou (entre Foussais et Benet) subit les persécutions des dragons, ceux-ci intervenant à Foussais et à Payré- sur-Vendée en août 1681.

 

Ces informations sont corroborées par la liste des persécutés par l’intendant Marillac en 1681 établie par Elie Benoist[1] (cf. page 1020) qui ne mentionne apparemment que deux personnes du bas Poitou (« Bienaimé et sa femme » et Elisé Foribaud de Benet).   

 

Elles semblent également confirmées par le rolle des nouveaux convertis à la foi catholique depuis février 1681 dont le contenu bien que sujet à caution[2], permet de mesurer que les listes du moyen Poitou sont plus fournies que celles du bas Poitou[3]. Ainsi dans son ouvrage « les protestants du Poitou au XVIIIème siècle (1681-1789) », Yves Krumenacker relève que dans le bas Poitou ont recense 4880 abjurations (27% de la population réformée avec des chiffres compris entre 2% pour une localité comme La Chataigneraie et plus de 50% pour la Meilleraie et Mareuil), alors que c’est près de 60% de la population qui est concernée en moyen Poitou (27 700 personnes).  

 

Rolle NC page garde 

 (rolle des nouveaux convertis - BPF)

  

 Plus sûrement les dragonnades menées en 1685 dans le bas Poitou aussi bien que dans le reste de la province, vont achever pour un temps le travail d’éradication de la religion protestante. Cette fois ci, toutes les couches sociales sont visées. La noblesse protestante ne sera pas épargnée comme cela avait été le cas en 1681.

 

 


[1] Etablie sur la base de témoignages, elle fait état très probablement des protestants objets des persécutions les plus spectaculaires. Sa liste indique parfois les persécutions endurées (bras brûlés, tortures, coups de bâton, pendaisons, femmes subissant des « indignités qui ne s’expriment point »)

[2] Cette liste avait pour finalité d’interdire l’accès des nouveaux convertis recensés au temple, sous peine que l’exercice du culte y soit immédiatement interdit (après 1681 et sur 34  temples interdits en Poitou, 22 le sont pour la raison qu’un nouveau converti y a pénétré). Elle contient des listes de personnes malgré tout fournies pour le bas Poitou (Pouzauges, Bazoges, Les Touches, Cheffois, Tillay, Sainte Gemme, Montsireigne, Le Boupère etc). Plusieurs explications sont avancées, une plus forte imposition sur la taille devait être une incitation aussi forte que les violences sur des populations plutôt pauvres et l’existence d’un activisme particulier de la part de cadres locaux a pu générer un fort accroissement d’abjurations. Enfin, la violence des dragonnades a été probablement très publicisée. 

[3] A l’exception notable encore une fois de localités comme Foussais et Payré, pour lesquelles j’ai relevé des abjurations de familles me concernant plus particulièrement comme les GUILLEMET ou bien les GABORIT


 

La mise en place de mesures de contrainte pas toujours appliquées

 

Au lendemain de la révocation, si l’écrasante majorité des protestants est convertie, il demeure une minorité d’entre eux qui a réussi à y échapper.  

 

En témoigne par exemple cette étonnante abjuration[1] d’un certain Jacques Vincent le 4 avril 1694 dans le registre paroissial de Mervent qui abjure pour se marier quelques jours plus tard. 

 
la tentation de saint antoine
La tentation de saint Antoine (détail du tryptique d'Issenheim - Mathias Grunewald)

Le pouvoir royal se rend vite compte également que les nouveaux convertis s’abstiennent d’adhérer franchement à la religion catholique ou bien se coulent de très mauvais gré dans ce nouveau moule.

 

C’est dans cette perspective qu’un certain nombre de textes seront adoptés. Quelques préoccupations transparaissent qui seront assénées  à plusieurs reprises, signe que les mesures qui les traduisent sont peu ou mal appliquées. 

  

Il s’agit d’abord d’instruire les anciens protestants dans la religion catholique, parfois sous la contrainte, certaines femmes « opiniâtres » étant envoyées au couvent.

 

Une vigilance particulière s’exprime concernant les enfants des nouveaux convertis. Il est prévu que des écoles soient instituées dans les paroisses afin qu’ils y apprennent à lire et à écrire et qu’ils reçoivent une éducation religieuse. En cas de négligence, les enfants sont placés d’autorité dans des collèges ou des couvents, au frais des parents. 

 

Il est également impératif que les nouveaux convertis donnent des gages d’adhésion à la religion catholique. Par mesure de sûreté, l’enregistrement du baptême doit se faire dans les 24 heures après la naissance.

 

Ils doivent assister à la messe et se comporter avec révérence à l’égard de leur nouvelle religion et du clergé catholique.

 

Les impiétés et les irrévérences doivent être punies avec rigueur. Au delà de l’atteinte ostentatoire à la religion et donc à l’autorité du roi, le souci sous-jacent est peut-être d’éviter que des « grandes gueules » soient de mauvais exemples pour leurs ex-coreligionnaires[2].

 

L’émigration constitue également une de ces préoccupations. Les textes se succèdent pour rappeler régulièrement qu’elle est interdite et que la vente des biens des nouveaux convertis ne peut se faire sans permission.

 

Enfin, ceux qui font assemblée ou exercice de leur ancienne religion sont punis de mort, tandis que les participants à ces assemblées du désert subissent la même peine en cas de flagrant délit ou sont condamnés aux galères si leur arrestation intervient ultérieurement. Les femmes sont quant à elles promises à l’enfermement à perpétuité dans un tel cas.

 

La même peine des galères est appliquée aux relaps, c'est-à-dire les nouveaux convertis qui redeviennent protestants.

 

Ces mesures s’accompagnent d’une surveillance des nouveaux convertis avec toujours la menace du retour des dragons.

 

NC P 207 dont Tillay

  Extrait du registre des nouveaux convertis (N.C. de la Meilleraie, Tillais, Montournais, Réaumur et Mouilleron)

 

En effet, la répression continue à s’exercer à travers le logement des troupes. En 1686, six compagnies de dragons sont annoncées en Poitou. En 1687, les troupes sont à Pouzauges et à Moncoutant, après avoir sévi à Mouchamps à la demande du curé du lieu qui désigne les maisons des nouveaux convertis peu assidus.

 

Pendant ces années, les troupes battent la campagne pour débusquer les assemblées. Il s’agit d’entretenir un climat de crainte par des exemples qui frappent les esprits des récalcitrants. La troupe intervient violemment dans les assemblées du désert. Elle y fait des prisonniers, des pendaisons et des peines de galères sont prononcées.

 

Lorsque des assemblées présidées par Jean Bigot qui est l’ancien lecteur du temple de Pouzauges réapparaissent aux environs en 1687 dans des maisons isolées, celui-ci est arrêté et pendu tandis que deux de ses trois complices sont condamnés aux galères et le dernier est banni.

 

En mars 1698, de nouvelles troupes sont envoyées en Poitou afin de « contenir les religionnaires et les punir de leurs contraventions ». Mais le roi n’approuve pas « de loger les religionnaires pour les obliger à aller à l’église. Il faut se contenter de punir ceux qui causeront du scandale par leur conduite et surtout empescher les assemblées ».

 

 

 

  ("Cantique de Jean Racine" - Gabriel Fauré)

 

On perçoit que la politique royale en la matière est partagée entre répression et persuasion. Il faut que les lois effrayent et dissuadent et que se mettent en place parallèlement les mécanismes propres à rallier définitivement les brebis égarées.  

 

Elle semble aussi marquée par une vision très manichéenne. La dissidence serait menée  localement par les détenteurs du pouvoir économique et du prestige social et ce sont donc ces fauteurs de troubles qu’il convient de condamner.

 

Les relais locaux font parfois preuve d’une rigueur fanatique comme ce curé de Mouchamps mais certains curés sont aussi enclins à fermer les yeux.

 

Au demeurant, les demandes d’intervention de l’église auprès des cadres locaux ne sont pas toujours suivies d’effets.

 

Ainsi en 1686,  Foucault est averti que les personnes qui refusent les derniers sacrements ne sont pas punies  «par le refus que font les juges du lieu de recevoir les plaintes des curés ». En 1698, ce sont les juges seigneuriaux des évêchés de Luçon et de La Rochelle qui sont soupçonnés de protéger les nouveaux convertis. Lorsque des peines sont prononcées, l’on s’émeut de leur légèreté et de l’indulgence dont font preuve certains magistrats.

 

La population catholique ne participe pas ou peu à la mise en œuvre de ces mesures. Nombre de catholiques savent où se déroulent les assemblées sans les dénoncer. Certains d’entre eux y assistent même par curiosité.

 

Dans ce contexte, si la politique d’éradication du protestantisme menée dans les années qui ont suivis la Révocation a porté en partie ses fruits c’est peut-être grâce à une sévérité ciblée à l’encontre des protestants qui participent à la renaissance du culte réformé.

 

En bas Poitou, la difficulté de renouer avec un exercice un tant soit peu régulier du culte pendant de longues années a dû également jouer. La réorganisation d’une église clandestine s’est peut être heurtée au grand isolement des anciens protestants. Minoritaires et dispersés, ils auront eu à affronter « des combats encore plus durs tout en les dotant d’une volonté encore plus marquées de résistance » selon J. Rivierre[3]. 

 



[1] « Aujourd’huy Jacques Vincent de cette paroisse ayant demeuré caché dans la R.P.R. a abjuré ladite religion R.P.R. en présence de René Gaillard, Jacques Robin, Philippe Grain Mathurin Bichon et Julien Duxandeau ».

[2] « Quoy que l’intention du Roy soit que lon areste tous les religionnaires qui ne sont pas convertis, néanmoins sa Majesté désire que lon donne plus d’attention à ceux qui (contrarient) les nouveaux catholiques » Lettre de Louvois à Foucault du 14 mars 1686.

[3] J. Rivierre « la vie des protestants du Poitou après la révocation » (1685-1700)

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24 août 2010 2 24 /08 /août /2010 12:23

Bref état des lieux de la population réformée et de leurs églises en Poitou au 17ème siècle

La population réformée

Selon des estimations[1], la population réformée du royaume se chiffre au tournant du siècle à un peu plus de 900 000 personnes  (Béarn non compris qui aurait réuni 125 000 fidèles de la religion réformée, soit à l’époque la totalité de la population, le protestantisme ayant été déclaré religion d’Etat dans le royaume de Navarre par la mère d’Henri IV).

 

Entre 1660 et 1670, la population protestante du Poitou[2] est estimée à 77500 personnes sur une population protestante totale de 787000[3] personnes (voir article précité – chiffres révisés à partir des estimations de Samuel Mours), soit environ 10% de la population protestante du royaume.

  

Ces 77000 protestants seraient répartis de la manière suivante : environ 18000 pour le bas Poitou, le même total pour le haut Poitou et environ 40000 pour le moyen Poitou, soit un peu plus de la moitié de la population totale pour ce territoire.

 

Le protestantisme poitevin apparaît surtout ancré dans les communautés rurales (bourgs et villages), seuls 16% d’entre eux vivent dans les villes (pour une moyenne nationale de 23% de protestants citadins).

  


 

[1] Voir en particulier l’article de Benedict Philip « La population réformée française de 1600 à 1685 ». In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 42e année, N. 6, 1987. pp. 1433-1465.

[2] Approximativement, les départements actuels de la Vendée, les Deux-Sèvres et la Vienne.

[3] Voir article précité. A l’instar de nombreux spécialistes qui se sont penché sur la question de la démographie du protestantisme, l’auteur relève une baisse du nombre de protestants entre 1600 et 1670. Il note en particulier une diminution relativement marquée de la population protestante du Centre-Ouest au cours du siècle qu’il analyse, non comme une conséquence démographique (croissance démographique globale positive dans l’élection de Niort alors que le nombre de baptêmes protestants  diminue dans des églises importantes de ce territoire) mais comme une désaffection d’une partie des fidèles non expliquée. Yves Krumenacker note pour sa part une baisse notable du nombre de protestants à Chizé et Chef-Boutonne sur cette période, un déclin important à Loudun à partir de 1650, une stabilité de la population réformée à Exoudun et à la Mothe Saint Héray, une stagnation à Niort (depuis 1630).

 

  Carte-de-la-Reforme_protestante.jpg

 

La réforme protestante au XVIème siècle (source "La Documentation française")

 

Les églises du Poitou



A la veille du 17ème siècle, le rôle des églises du Poitou pour assurer les subsides annuels des ministres mentionne 20 églises. Ce chiffre est porté à 50 lors du synode provincial de Saint Maixent en 1598[1].



« Jusqu’à la révocation de l’Edit de Nantes, la province synodale du Poitou est divisée en trois colloques : haut, moyen et bas-Poitou comprenant au total 49 églises. Le colloque du bas Poitou correspond à peu près au département actuel de la Vendée et au nord ouest des Deux Sèvres, les églises les plus importantes étant dans un triangle allant de Mouchamps à Courlais et Maillezais ; les autres situées plus à l’ouest, son la plupart des églises seigneuriales. Le haut Poitou (la Vienne, ses marges sud-est et la partie nord des Deux-Sèvres) comprend deux grandes églises de ville, Poitiers et Châtellerault et deux fortes églises rurales, Lusignan et Couhé, et une dizaine d’églises éparses, surtout urbaines. Enfin, le moyen Poitou constitue l’ensemble le plus important, non par le nombre d’églises (douze), mais par celui du nombre de protestants (…), groupés principalement autour de Niort, allant vers l’est jusqu’au-delà de Saint-Maixent et Melle, à la limite du haut Poitou[2] ».(Yves Krumenacker « les protestants du Poitou au XVIIIème siècle (1681-1789) » éditions Honoré Champion).



Vers 1660[3], le partage des différentes églises du Poitou entre les trois colloques s’opère de la manière suivante : 22 églises pour le bas Poitou (37 prêches et 20 pasteurs), 10[4] églises pour le moyen Poitou (18 prêches et 14 pasteurs) et 15 églises pour le haut Poitou (21 prêches et 16 pasteurs).



Après 1665, le nombre de lieux de cultes autorisés en Poitou va cependant être réduit drastiquement suite aux décisions prises à partir de l’enquête menée par les commissaires de l’Edit[5].

  

 

En effet, sous l’impulsion d’un Louis XIV attentif aux exigences du clergé catholique, ces commissaires chargés de faire respecter strictement l’application de l’Edit de Nantes procéderont à partir de 1660 à une élimination drastique des lieux de culte protestants dans le royaume.

   

Ainsi, chaque communauté doit prouver l’existence d’un culte régulier avant l'Edit de Nantes mais les preuves exigées sont de plus en plus difficiles à fournir. Par ailleurs, le rapport de Colbert de Croissy (voir lien dans la note de bas de page 8 (page 320 du document)) montre une interprétation pour le moins spécieuse de l’Edit pour justifier la destruction de temples : les églises de fief ne doivent pas seulement être des seigneuries de haute justice mais doivent en plus relever « nûment et immédiatement du roy », seul un lieu d’exercice par baillage est retenu alors que l’Edit en prévoit deux.

   

Il en résultera donc en 1665, la démolition de temples et,subséquemment, de la disparition au moins théorique d’un nombre important de lieux de culte[6].

 

 Au synode provincial en 1678, on ne comptera plus que 23 églises.



Officiellement car les résistances s’avèrent fortes tout au long du siècle de la part des communautés, tant sur le plan juridique (contestation des décisions) que dans les faits (non application des décisions prises à leur encontre).



Pour ne citer qu’un exemple, la tenue d’une session des Grands Jours à Poitiers en 1634 entreprend notamment de vérifier la validité de l’exercice du culte dans certaines localités[7]. Elle ordonne notamment la démolition de plusieurs temples dont celui d’Exoudun, jugé trop proche de l’église. Les protestants du lieu sont sommés de n’assister à aucun service religieux, (« la messe exeptée »), ailleurs qu’au chef-lieu du bailliage, soit à Lusignan, localité distante d’une vingtaine de kilomètres.



Or, jusqu’en 1665 - date à laquelle le temple fut définitivement détruit malgré une résistance locale - , les protestants d’Exoudun continuèrent à vraisemblablement à assister secrètement au culte à la Mothe saint Heray et non à Lusignan.



Le pasteur d’Exoudun Jean Vatable prêcha, quant à lui, en secret. Il fut dénoncé en 1645 par l’évêque de Poitiers pour avoir prêché parfois à Bois Sec en l’eau à coté de Lezay.



Beze-embleme.gif

 Devise de Théodore de Bèze ("Plus à me frapper on s'amuse, tant plus de marteaux on y use")


 

[1] SHPF, bulletin historique 1911 page 48.

[2] Comme le relève l’auteur, Loudun  relève alors du colloque d’Anjou, Mauzé (actuellement en Deux-Sèvres) relève du colloque d’Aunis et Villefagnan dépend du colloque d’Angoumois.

[3] Le synode provincial de Châtellerault tenu en juin et juillet 1663 recense 47 églises et leurs annexes.

[4] Les dix églises recensées pour le moyen Poitou sont les suivantes : Saint Maixent, Niort, Exoudun, Melle, Chef-Boutonne, Mougon, Champdeniers, Saint-Christophe, Saint Gelais et Cherveux. A souligner toutefois que le nombre est variable sur une aussi longue période, d’autant que l’existence de certaines églises est remise en cause régulièrement.

[5] Le commissaire catholique est Colbert de Croissy tandis que le commissaire protestant et La Noue seigneur de Montreuil-Bonnin. En réalité, cette double représentation censée assurer la neutralité est plutôt de façade, les arbitrages en cas de désaccord se faisant surtout en faveur de la position du commissaire catholique. Dans son rapport au roi, Colbert de Croissy juge favorablement La Noue (« procédant dans les sentimens d’honneur et de franchise qui lui sont naturels, (il) avoit donné déjà donné les mains à la destruction des temples qu’il avoit jugé lui-même insoutenables ») tout en précisant que les récriminations du parti huguenot contre lui ont conduit finalement La Noue à demander un arbitrage concernant la destruction de 74 temples ("rapport au roi concernant la province de Poitou" pages 319 et suivantes)

 

[6] Le lien entre les deux notions existe sans conteste dans l’Edit (article 16 : « permettons à ceux de ladite religion de bâtir des lieux pour l’exercice d’icelle, aux villes et places où il leur est accordé ») mais les juristes du parti catholique opéreront une distinction absurde, considérant que si le droit de s’assembler pour le culte peut exister dans une localité, cela ne justifie pas forcément que le culte se déroule dans un temple (cf. l’argument développé en particulier de l’avocat général Talon lors des Grands Jours de Poitiers de 1634 et qui donnera lieu à un arrêt du 16 septembre). Au nom de cette subtile distinction le temple de Saint-Maixent pourra être démoli (un autre temple sera construit dans les faubourgs en 1636). 

[7] Voir en particulier « Histoire des protestants et des églises réformées du Poitou » de Pierre DEZ (1936),  pages 276 et suivantes, ouvrage qui constitue par ailleurs une référence sur le protestantisme en Poitou. L’auteur note que les arrêts subséquents aux Grands Jours prennent aussi d’autres mesures vexatoires à l’encontre des protestants dont : l’interdiction de sépulture dans les cimetières paroissiaux, l’interdiction pour les pasteurs de prêcher en dehors du lieu de culte de résidence (ce qui conduisait à interdire de fait le culte dans des lieux d’exercice voisins pourtant reconnus par l’Edit) et la fermeture d’écoles.



La structure de l’église et ses attributions[1]



Chaque église ou communauté est dirigée par un consistoire composé du pasteur, d’anciens et de diacres renouvelés tous les quatre ans par tiers.

 

Leur nombre varie selon l’importance de la communauté. Ainsi, à Niort dont la communauté protestante est évaluée entre 5000 et 6000 personnes au 17ème siècle, le consistoire comprend 18 membres et 2 pasteurs.



Assemblée de fidèles, le consistoire avait en charge « l’ordre, l’entretien et le gouvernement » de la communauté.



A cet égard, il était investi de différentes missions aussi bien d’ordre administratif et financier que spirituelles et morales :



- il collectait des fonds qu’il gérait pour financer notamment les gages du pasteur (les deniers du ministère), l’aumône (le denier des pauvres), l’éducation et l’entretien du temple ;

- il représentait et défendait les intérêts de l’église dans les synodes et face aux autorités administratives et judiciaires (via les procureurs syndics dans ces deux derniers cas) ;

- Sur le plan spirituel, il préparait la cène, recevait les méreaux et établissait la liste des fidèles admis à communier ;

- Sur le plan moral, le consistoire assurait la surveillance du troupeau contre « les superstitions papistes » et les écarts de conduite qu’il sanctionnait.

 

Pour mener à bien ses missions, le consistoire de Niort s’est réuni 830 fois entre 1629 à 1684, soit un peu plus d’une fois par mois.

 

La mobilisation de fonds pour payer le pasteur et financer l’assistance aux pauvres



L’entretien du pasteur



En effet, si le clergé catholique est financé par la dîme et les bénéfices ecclésiastiques, rien de tel pour les réformés qui bénéficièrent un temps de subventions royales - versées au demeurant très irrégulièrement jusqu’en 1610 - avant qu’elles ne disparaissent puis soient supprimées.



Pour l’église de Niort, cette charge financière (gages des deux pasteurs mais aussi du lecteur du temple) a représenté 60% des dépenses  des dépenses globales sur la période étudiée (1629 à 1684).



Ces gages sont versés en principe chaque trimestre par quartier au pasteur, mais le versement dépendant étroitement de la collecte effectuée[2] (retards de paiement éventuels dus aux contestations individuelles ou collectives des fidèles des montants requis, aux difficultés économiques etc.) ou encore de conflits entre le consistoire et son pasteur, il peut se produire que ce dernier soit payé irrégulièrement.



Si l’on en juge par les cas particuliers d’Antoine et de Jean Vatable, l’apurement des comptes entre une communauté et un pasteur qui change de paroisse n’est pas simple non plus.



Le premier a réclamé, semble-t-il en vain, les arrérages de gages dus par l’église de Luneray tandis que le second connaît un différend durable avec l’église de Coulonges.



Ainsi au Synode de Thouars en juin 1645, Jean Vatable réclame des arrérages de son ancienne église de Coulonges (163 livres). Représentée par un de ses anciens (Benjamin Geay sieur de la Caillerie), cette dernière conteste la somme et ajoute au contraire que c’est Vatable qui lui doit de l’argent.



Cette affaire est renvoyée devant le consistoire de Niort qui diffère sa décision lors de sa séance du 10 août 1645, « la compagnie (ayant) jugé n’avoir pas assés de lumières dans cette affaire au regard des demandes dudit sieur Vatable dont le dit député de l’église de Coulonges prétend justifier de quittances, pourtant l’affaire a été remise au premier jour de décembre prochain ».



Déjà probablement malade (« pour l’indisposition de M.Vatable »), Jean Vatable demande à ce que le règlement du conflit soit différé à une date ultérieure. Le consistoire décide de renvoyer l’affaire à la date de la foire de la sainte Agathe, cette décision étant signifiée au pasteur de Coulonges (le sieur Mestivier) désormais chargé d’agir pour le compte de l’église de Coulonges.



Le mardi 8 mai 1646 Jean Vatable est déjà décédé et ce sont ses héritiers qui comparaissent devant le consistoire face à Mestivier et Benjamin Geay.

 

Au vu des justificatifs présentés par l’église de Coulonges, le consistoire décide que les sommes dues ont bien été payées, y compris le paiement de la location de son logis.

 

L’église de Coulonges présente par contre une reconnaissance de dette signée par Vatable selon laquelle il a reçu une somme de 78 livres qui avait été affectée au paiement de l’aumône. Les héritiers n’ayant aucune preuve du remboursement de cette somme, le consistoire de Niort décide que les 78 livres doivent être payés par ceux-ci à l’église de Coulonges. Les héritiers décident de faire appel de la décision au prochain synode.



Ces chicaneries sont le reflet des relations pas toujours évidentes entre un consistoire et son précédent pasteur.

 

Compte-tenu du rôle assigné par Calvin au pasteur qui se démarque radicalement de celui du prêtre dans la religion catholique, le pasteur et la communauté se retrouvent dans une relation quasi contractuelle.



D’ailleurs, si le ministre préside le consistoire, il n’en est pas moins nommé par ce dernier qui peut aussi en demander le départ, les colloques et synodes jouant un rôle de régulation et d’arbitrage important dans cette dernière hypothèse.



En conséquence, on peut gager que quand la relation se détériore entre les deux acteurs, on a affaire à un divorce dans lequel tous les griefs ressurgissent.



Au-delà de cet aspect, il y a la santé financière de certaines églises qui se révèle mal en point dans les années 1660 et qui ne contribue probablement pas à faciliter les relations avec le pasteur qui devient alors très irrégulièrement payé.



Sur ce point, le synode de 1663 tenu à Châtellerault montre à la fois les efforts financiers requis pour parer aux remises en cause futures des commissaires de l’Edit (pourvoir notamment les annexes de pasteurs réguliers notamment) et la pauvreté de certaines communautés pour y faire face.



L’assistance aux pauvres



Pour l’église de Niort sur la période, l’assistance aux pauvres a constitué le deuxième poste budgétaire. Le financement de ce poste provient des quêtes, des legs et de la levée occasionnelle du « quint des pauvres » (pour faire face à des situations de crise).



Les comptes révèlent que les recettes sont fréquemment supérieures aux dépenses jusqu’en 1665.



Cette gestion parcimonieuse conduit l’auteur à conclure qu’elle reflète le souci de la communauté de ne pas multiplier les cas d’assistance et de concentrer l’aide sur les « vrais pauvres ».



Selon le discours réformé qui ne diffère pas en cela de la vision de l’époque, le pauvre susceptible d’assistance est digne et travailleur mais il est rare, tandis que la pauvreté de la majorité résulte de ses propres déviances, à savoir paresse, oisiveté et malice.



A partir de 1665, les dépenses d’assistance augmentent à Niort, l’auteur y décèle la survenance de difficultés économiques mais aussi une réponse probable aux assauts du pouvoir royal qui met en place dans ces années une caisse de conversion destinée à rallier les protestants à la religion catholique moyennant finances.

 

Il est possible en effet que la communauté de Niort ait conçu alors la nécessité de faire pièce à cette initiative en distribuant plus largement l’assistance aux pauvres religionnaires.



 brueghel la danse de noces

 

Pieter Brueghel le Jeune (1564-1638) "la danse des noces"

 

La surveillance du troupeau



La nouvelle religion enjoint les fidèles à avoir une conduite vertueuse individuelle et collective. Il convient que ceux-ci s’approprient cette nécessité de changement sur le plan personnel et qu’ils la diffusent.

 

« Le protestant, libéré de son angoisse post mortem se révèle plein de force et d’énergie pour vivre sa vie terrestre. Les gens de la réforme construisent dès lors leur existence comme on édifie une entreprise destinée à supporter l’épreuve du temps et à s’accroitre au fil des générations. Ils s’éprouvent donc – et l’Histoire, qui les a faits minoritaires n’a cessé de les conforter dans cette appréciation – comme les militants d’un ordre terrestre, antichambre imparfaite de l’impeccable ordre divin.

Ce projet implique un perfectionnement continuel des individus et de leurs rapports sociaux selon les règles données aux hommes de Dieu, à travers la Bible. Chaque être s’engage ainsi dans une dynamique ; il transmet la vie certes, mais par l’exemple d’une conduite conforme à l’éthique évangélique, il se doit aussi de diffuser l’exemple contagieux de la vertu. Selon la parabole des Talents, l’individu, homme ou femme, possède en ce bas monde une importance exceptionnelle : il doit se perfectionner en même qu’exercer un rôle d’éducateur ». (« Les protestants au XVIème siècle » Janine Garrisson)

 

Toutefois, pour conduire ce changement qui relève du combat quotidien, il faut que les institutions prennent en main la communauté.

 

« … il faut la main de fer des ministres et des anciens. Persuadés d’être dans le droit-fil des prescriptions divines, ils luttent pied à pied pour imposer aux fidèles, la « vraye religion » dont ils sont les premiers militants. Combat difficile, acharné, car les ouailles renâclent souvent devant ce corsetage pointilleux et inédit » (in ouvrage précité).



Il s’agit en particulier que le fidèle ait une conduite conforme au décalogue et qu’il ne succombe pas aux mensonges et aux excès ni ne s’adonne au vice qui prend des formes extrêmement variées (fréquenter la taverne, danser, jouer aux jeux de hasard, etc). Acteur de terrain, le consistoire veille au grain et sanctionne les entorses commises par les fidèles dans leur quotidien, selon une échelle de sanction qui va du repentir (devant le consistoire ou public) à l’admonestation disciplinaire.

 

La surveillance englobe la lutte contre les superstitions papistes dont le consistoire est le garant. Même vertueux, le fidèle doit se prémunir contre les traditions héritées du catholicisme et les pratiques de ses voisins papistes (carême, processions, fêtes votives etc).

 

Le consistoire joue également un rôle arbitral dans les conflits et disputes de tout ordre qui peuvent émerger au sein de la communauté. Il est nécessaire en effet que les rapports sociaux soient apaisés et que l’harmonie règne au sein de la communauté.

 

Si le protestantisme participe d’un long processus de pacification des rapports humains[1] entamé depuis deux siècles par les sociétés de l’Europe de l’ouest, le contrôle social exercé par la communauté à travers ses institutions constitue un puissant marqueur religieux et identitaire pour les protestants de l'époque.

 

C’est aussi pourquoi la lutte contre les déviances individuelles et collectives de la communauté est une priorité, surtout dans les premiers temps du protestantisme où il s’agit de modeler en quelque sorte cet homme nouveau détaché des influences néfastes du « papisme ».

 

En moyen Poitou, il est noté qu’à une période dogmatique d’application stricte des règles qui va des débuts jusqu’aux années 1630 succède une surveillance plus relâchée.

 

L’ordre des urgences change, il s’agit de maintenir la cohésion de la communauté contre les attaques conjuguées du pouvoir et du clergé.

 



[1] Voir sur la lutte contre les violences et brutalités et l’appropriation progressive d’une vision pacifique des rapports humains « Une histoire de la violence » de Robert Muchembled.

 

teniers scène de cabaretDavid Teniers "scène de cabaret"

[1] L’essentiel des informations rassemblées dans ce paragraphe est tiré de l’article de  S. Bertheau « le consistoire dans les églises réformées du moyen Poitou au XVIIème siècle (BSHPF, 116 (1970) p. 332 à 359 et d’une présentation intitulée « les finances des églises réformées au XVIIème : l’exemple de Niort » de Didier Poton (G.E.R.H.I.C.O. (université de Poitiers)) à l’occasion d’un colloque.

[2] Un ou plusieurs anciens sont désignés comme receveurs et collectent les cotisations des fidèles sur la base d’un rôle d’imposition révisé en tant que de besoin. A Niort, ils présentent annuellement les comptes de la communauté.


Une surveillance délicate à mener

 

Ce combat pour établir le paradis sur terre n’a probablement pas été simple pour bien des raisons.

 

D’abord, la communauté protestante s’insère dans un royaume majoritairement catholique régi par ses propres règles construites à partir de la tradition canonique. Contrairement à leurs coreligionnaires des Etats réformés d’Europe, les protestants français sont des sujets catholiques soumis à la législation royale et au droit coutumier. Seules les institutions judiciaires chargées d’appliquer le droit sont partiellement différentes puisque les protestants sont jugés par les chambres de l'Edit (dites « chambres mi-parties » mises en place par l’Edit de Beaulieu en 1576.

 

Par ailleurs, les tentations de « déviance » sont grandes dès lors que les communautés huguenotes sont imprégnées d’une culture populaire traditionnelle héritée du catholicisme, ponctuée de fêtes votives et des cérémonies de rogations, particulièrement importantes dans le monde rural.

 

Sans compter le fait que les protestants voisinent (et se marient éventuellement !) avec des catholiques et doivent donc être à ce titre traversés par une allégeance contradictoire probablement parfois difficile à gérer entre, d’une part leur communauté religieuse et ses règles et,  d’autre part, la collectivité villageoise ou citadine à laquelle ils appartiennent et dont ils sont partie prenante.

 

Dans ce contexte, on imagine que « l’administration morale » de la communauté a nécessité tout à la fois fermeté et doigté de la part du consistoire.

 

Dali

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Enfant géopolitique assistant à la naissance de l'homme nouveau" Salvador Dali

  

 Les convocations et injonctions du consistoire ont dû susciter des résistances passives de la part des coupables ainsi que des négociations sur les modalités d’exécution de la peine[1].

   

Pour autant et malgré un environnement compliqué, les mécanismes mis en place ont bien fonctionné.

 

L'organisation presbytéro-synodale donnait une grande autonomie aux églises locales dans un cadre fédératif, sans pour autant qu’elles ne soient livrées à elles-mêmes dans leurs décisions.

 

Il existait par ailleurs une communication importante entre les différentes églises, ne serait ce qu’à travers la réunion régulière des colloques et des synodes provinciaux et nationaux.

 

Les règles régissant l’église réformée qui étaient adoptées et modifiées uniquement dans le cadre des synodes nationaux, constituaient la loi commune et donc le support d’une partie des décisions des consistoires.

 

En particulier en matière d’excommunication, l’application d’un corpus commun était requis, au risque sinon que la sanction n’ait été limitée qu’à une communauté et donc non susceptible d’atteindre l’objectif de la punition.

 

Ces règles se sont aussi enrichies au fil des synodes nationaux afin d’encadrer des situations nouvelles, tout en demeurant adossées au droit canon. La Discipline des églises réformées de France publiée en 1666 par le pasteur Isaac d’Huisseau montre ainsi combien la discipline des origines adoptée dès 1559 s’est complétée.

 

Il faut souligner enfin que le respect des injonctions de ce tribunal de mœurs qu’était finalement le consistoire était probablement motivé par le prestige social et moral des anciens qui le composaient. Dans bien des cas, le fidèle est admonesté par le « haut du panier » de la société locale.

 

Si la régulation de la communauté a fonctionné de manière satisfaisante, a-t-elle pour autant réussi à créer une identité particulière ?

 

Plutôt qu’une identité culturelle protestante spécifique qui n’aurait aucun sens pour les raisons développées ci-dessus, un article de Thierry Wanegffelen évoque, lui, une sous-culture réformée.

 

Il conclut à cet égard que « Si certains symboles forts, croyances et pratiques, ont le pouvoir de représenter la communauté et de lui permettre de subsister en procurant à ses membres des critères non ambigus d’appartenance, si des traits culturels sont nettement originaux, ils sont loin de couvrir tous les domaines de la vie pratique, religieuse et intellectuelle ».

 



[1] Ainsi, la femme d’un marchand de Nîmes à qui le consistoire ordonne de s’agenouiller devant lui afin de demander pardon  pour être allée à la messe et qui refuse cette humiliation et obtient que le pardon soit demandé debout  (cf. « la construction de l’identité réformée au XVIème et XVIIème siècle : le rôle des consistoires » de Raymond A. Mentzer).

 

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