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Aussi loin que je me souvienne...

Depuis aussi loin que je me souvienne, j’aime les histoires.

 

Ce goût m’a conduit vers l’Histoire, grâce aux manuels de l’école primaire des années 60 qui nous entraînaient dans ces tentatives de reconstitution de la vie quotidienne des Gaulois et autres Vikings.

 

Les illustrations étaient sommaires et l’auteur concédait quelques incursions dans les biographies stéréotypées de ces héros qui ont fait la France : Vercingétorix, ce noble perdant, Jeanne d’Arc, cette fille du peuple qui remet son roi sur le trône ou bien ce jeune révolutionnaire de 15 ans qui sera assassiné par ces Vendéens obtus pour avoir clamé avec défi : « vive la République, à bas le Roi ».   

 

Vers l’âge de 14 ans, j’ai accompagné les premiers pas de ma mère dans la généalogie, à travers les registres paroissiaux de la petite mairie du village natal de bon nombre de ses ancêtres.

 

Je crois que j’aimais à la fois l’enquête poursuivie et le déchiffrage de ces actes d’état civil, me prenant sans doute un peu pour Champollion qui a trouvé les clés pour décrypter un monde lointain d’histoires quotidiennes.

 

Si loin et si proche, à l’instar de ce que nous racontent les graffitis de Pompéi.

 

Les actes notariés ont permis ensuite d’entrevoir un peu plus les personnes cachées derrière ces lignées et ces dates et m’ont amené à chasser les singularités au-delà des formules très classiques que l’on y trouve. Cette quête permet parfois de glaner quelques pépites comme cette lettre de Paris d’un orfèvre à sa femme aux fins de l’autoriser à prendre un bail et dans laquelle il se répand sur ses déboires judiciaires.

 

A partir de ces éléments épars, je trouve passionnant d’échafauder et d’ajuster des hypothèses à partir des éléments rassemblés et confrontés avec la grande histoire, dans un constant va-et-vient.

 

Dans ce travail, certains détails initialement négligés prennent un sens particulier tandis que d’autres n’ont pas le relief qu’ils promettaient au départ.

 

Ces très modestes assemblages permettent de donner un peu de chair à ces noms et d’esquisser certaines histoires singulières. C’est ce que je me propose de faire très modestement dans ce blog, tenter d’éclairer des fragments de vie de mes ancêtres, à la lumière de la grande histoire.

 

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Ludwig Van Beethoven - Symphonie n°7

Les éléments qui suivent sont tirés du livre de famille d’un protestant de Rochechouart nommé Jean de la Brunie (vers 1622-1684) et qui fut continué par ses descendants jusqu’en 1788.

 

Jean de la Brunie commença ce journal vers 1644 mais y relata aussi des faits antérieurs qui ont trait à sa propre famille ou bien à la communauté protestante de Rochechouart.

 

On y trouve en particulier la relation parfois violente entre les deux communautés protestante et catholique.

 

 

Quelques éléments de contexte

 

La première communauté protestante de Rochechouart apparaît dans les années 1558-1559.

 

Il s’agit d’une église dont l’exercice public fut reconnu après l’Edit de Nantes et dont la validité fut confirmée en 1601, appartenant tantôt au synode du Limousin ou au synode du Poitou.

 

Cette église se développa et subsista jusqu’à la révocation, malgré bien des difficultés, l’opposition des seigneurs locaux demeurés catholiques se manifestant par la chicane judiciaire et la violence à l’encontre des représentants de la communauté protestante.

 

C’est ce qui se produisit à Rochechouart et qui est relaté par le livre de famille de Jean de la Brunie et repris par Elie Benoist dans son histoire de l’Edit de Nantes (tome III première partie).

 

Peu avant la série d’évènements relatés par Jean de Brunie, l’église de Rochechouart avait été remise en cause lors des Grands jours[1] de Poitiers en 1634 puis rétablie par arrêt du Conseil en 1639. 

 

Au moment des faits, l’exercice public à Rochechouart faisait toujours l’objet d’un procès qui sera réactivé en 1653.

 

Par ailleurs, le livre de famille de Jean de la Brunie fait état d’un autre procès devant la cour des Aides[2] concernant vraisemblablement la répartition de la taille entre sujets catholiques et protestants de Rochechouart.

 

Ces procédures judiciaires entraînent des coûts financiers pour la communauté protestante dont de la Brunie se fait l’écho (emprunts divers et répartition des coûts entre les différents membres de la communauté).

 

[1] Les sessions des Grands jours ont pour origine la volonté de remédier aux lenteurs de la justice provinciale, grâce au concours des magistrats du Parlement de Paris et de conseillers d’Etat envoyés par le roi dans une province donnée pour y juger en un temps limité les procédures laissées en souffrance. Très utilisées pendant la guerre de Cent ans pour pallier la désorganisation des justices locales. Vers la fin du 16ème siècle, les Grands jours se spécialisent dans les affaires pénales, dès lors qu’il est jugé plus urgent de « juger des crimes impunis que des héritages disputés » (Arlette Lebigre dans « la justice du roi » (1988)). La session des Grands jours de 1634 à Poitiers s'inscrivit dans un contexte religieux particulier : pourvoir "au grand désordre qui estoit en la province de Poictou, au sujet des entreprises faictes par ceux de la religion prétendüe réformée" (J.P. Andrault "les protestants de Poitiers au XVIIème et les pouvoirs urbains" dans Catholiques et Protestants dans l'Ouest de la France du 16ème siècle à nos jours" (colloque GHERICO - publication S.A.O)

[2] Les Cours des Aides sont sous l’ancien régime, des juridictions d’appel dans le cadre du contentieux fiscal (tant en matière civile que criminelle). Sur le plan administratif, les Cours des Aides participaient à la répartition de la taille.

 

 

 

justice-brueghel.jpgPierre Brueghel l'ancien ("la justice" vers 1559) 

 

 

Le fait générateur et le déroulé des faits

 

En avril 1653, le pasteur Daniel Barthe qui prêchait à Rochechouart et à Limoges décède.

 

28 avril 1653 : Quatre jours après le décès de leur pasteur et afin d’éviter que cette vacance puisse être utilisée pour remettre en cause l’exercice public de la religion protestante à Rochechouart, les protestants décident de faire appel au pasteur Férand, exerçant à Saint Claud sur le Son pour bénir des mariages.

 

Marie de Rochechouart, marquise de Pompadour, convoque les anciens et déclare que ce remplacement ne peut se faire sans sa permission. Ceux-ci rétorquent qu’ils tiennent ce droit confirmé par l’arrêt du Conseil (probablement celui de 1639).

 

Elle fait alors sonner le tocsin afin d’ameuter la population catholique. La populace armée se rend aux portes du temple et fait du tapage pour interrompre le prêche.

 

Après avoir parlementé, les protestants renoncent à poursuivre la cérémonie et décident que le prêche et les mariages se dérouleront le jour suivant à La Sudrie (église de fief voisine). Tant que dura le conflit, le culte des protestants de Rochechouart sera vraisemblablement déplacé à La Sudrie.

 

Début mai 1653 : les protestants de Rochechouart décident d’envoyer un avocat à Paris (Daniel de la Chaumette) pour porter plainte auprès du roi. Selon Elie Benoist, le marquis de Pompadour qui est alors à Paris tente  parallèlement de réactiver un procès en cours contre les protestants de Rochechouart (l’arrêt de mai 1639 avait vraisemblablement été contesté).

 

Le 13 mai 1653 : un arrêt pris sur requête de Pompadour reporte le jugement définitif de l’affaire et interdit dans l’attente tout exercice public de la religion protestante à Rochechouart. Il est annoncé publiquement le 30 mai à Rochechouart mais la communauté protestante l’avait appris par courrier comme en témoigne Jean de la Brunie.

 

Chacun active ses réseaux. Les protestants s’appuient sur le pasteur Drelincourt de Charenton et ses relations à Paris tandis que Pompadour joue de ses propres relations, dont fait partie le Chancelier Séguier qui est un proche parent.

 

La procédure judiciaire au 17ème siècle était en effet aussi marquée par les relations, l’argent et le pouvoir. Par ailleurs, les exactions d’un potentat local ne font que rarement l’objet de plaintes comme en témoigne Elie Benoist qui fait remarquer que les abus commis par le marquis de Pompadour tout au long de cette affaire ne firent l’objet d’aucune plainte car celui-ci était puissant.

 

8 août 1653 : un arrêt du Conseil décide que l’affaire serait renvoyée à la Chambre de l’Edit du Parlement de Paris. S’il ne tranche pas la question de l’exercice public à Rochechouart pendant la période intérimaire, il remet en cause implicitement l’interdiction édictée par l’arrêt du 13 mai.

 

En effet, Jean de la Brunie note que l’arrêt en question «renvoya les parties à la Chambre de l’Esdit pour juger en déffinitive et sans que l’arrest donné sur requeste du 13ème jour de may 1653 tire à conséquence » il précise également que le « dimanche 19ème jour d’octobre 1653, ceux de la relligion refformée s’assamblèrent dans leur temple pour faire la prière, en vertu de l’arrêt donné au Conseil du 8ème d’aout 1653 ». Leur droit est donc reconnu dans l’attente du jugement définitif.

 

Le même jour, le marquis ayant appris la tenue du culte se précipite avec ses serviteurs et des catholiques à la maison des Chaumette et fait battre Théodore de la Chaumette (pasteur, frère de l’avocat) qui se trouvait en visite dans sa famille. Celui-ci réussit à s’enfuir après avoir subi de nombreuses violences.

 

Pompadour va ensuite chez un avocat du nom de Jean Fourgeaud[1]  « & après les avoir pillez et battus, l’on mena le mari prisonnier au château où l’on ne voulut pas permettre à sa femme de l’accompagner. Cette femme étoit grosse (enceinte) ; & quoiqu’elle ne fut pas à terme, la frayeur et le mauvais traitement la firent accoucher deux jours après » (Elie Benoist).

Après deux jours de cachot, le mari est fouetté puis relâché.

 

Toujours selon Elie Benoist, la femme Fourgeaud et la femme de la Chaumette sont sommées de quitter la ville sous la menace d’être violées et Pompadour offre en vain à un maître de camp nommé La Millière qui passait à proximité de Rochechouart avec son régiment de cavalerie de loger chez les protestants de la bourgade[2].

 

Jean de la Brunie témoigne quant à lui qu’« Il se fit diverses menaces mesme d’envoyer gens de guerre dans les maisons de ceux qui avoient assisté à la dicte prière. Ceste crainte et peur fit diviser les membres de ce corps, (ce) qui causa la discontinuation de s’assambler. »  

 

Le culte protestant n’est donc toujours pas rétabli à Rochechouart et se déroule toujours à La Sudrie.

 

[1]  Il est probable que cette violence aussi dirigée contre Fourgeaud est motivée par sa collaboration avec de la Chaumette pour la défense de communauté protestante.

[2] L’esprit des dragonnades était déjà bien présent, le logement impliquant bien évidemment le lit et le couvert pour des soldats souvent proches des soudards.

 

goya sommeil de la raison

 

Francisco Goya "Le sommeil de la Raison"

 

29 mai 1654 : un arrêt du Conseil confirme le renvoi de l’affaire devant la Chambre de l’Edit du Parlement de Paris, tout en rétablissant l’exercice public de la religion protestante à Rochechouart en attendant l’arrêt définitif. Cet arrêt fait dire à Jean de la Brunie qu’ « apprès avoir constamment attendeu de l’Eternel la vollonté, il se tourne de nostre costé, et apprès longtemps avoir esté affligés, il nous a consolés et relevés ».

 

Pour autant, la situation n’a vraisemblablement pas évolué sur le terrain dans la période qui suit. Les exactions du marquis Pompadour conduisent en pratique à ne pas rétablir le culte à Rochechouart.

 

10 octobre 1654 : l’arrêt du Conseil du 29 mai est confirmé mais le lendemain, le Sénéchal s’oppose à la tenue du culte en faisant fermer les portes de la ville, ce qui conduit à un nouveau pourvoi contre l’entrave faite à l’exercice du culte.

 

Parallèlement, les protestants tentent d’obtenir à Paris l’application de l’arrêt.

 

15 décembre 1655 : l’intendant de la généralité de Limoges (Bochard de Champigny) est missionné et « se porte en la ville de Rochouard et en vertu de sa commission, a restably et remis lesdicts habitans faisans profession de la religion en l’exercice d’icelle, dans leur temple accoutumé ».

 

7 septembre 1656 : un arrêt de la chambre de l’Edit commissionne un enquêteur « pour faire enqueste de la possession, temps et lieu de la dicte religion », à savoir de vérifier  si l’exercice public du culte protestant à Rochechouart est légal au regard de l’Edit.

 

Trait caractéristique de la justice de l’ancien régime qui sans cesse remet en cause les décisions de juridictions de même niveau (l’exercice public avait été confirmé en 1639), cette nouvelle enquête est probablement motivée ici par le nouveau souci d’interpréter l’Edit de Nantes « à la rigueur » c'est-à-dire de manière restrictive afin de répondre aux plaintes du clergé catholique.

 

Le Conseiller François de Crest s’installe à Rochechouart le 24 octobre pour mener son enquête. Il est assisté du sieur Martin commis du greffier du parlement et substitut du procureur général et « du sieur Beslit procureur à Poitiers son adjoint qui estoit de la religion » (en réalité Besly qui appartient à une vieille famille protestante de Poitiers).

 

Le jeudi suivant, les auditions commencent et fut « donné assignation à ceux de la religion pour voir produire et jurer temoings ». Dix témoins se présentent accompagnés de leurs défenseurs, Fourgeaud et Boulesteys. Un dénommé Pierre Laborie, membre de la délégation protestante sort en premier du lieu de l’audition et est rossé par un laquai du marquis de Pompadour qui lui déclare « tu sais bien ce que tu as faict ».

 

Suite à l’agression, la plainte est relayée auprès de François de Crest dans un souci d’obtenir la condamnation si ce n’est du marquis lui-même (les protestants ne pouvaient se bercer d’illusions en la matière), au moins de son homme de main.

 

Pourtant après avoir entendu ledit Laborie, l’enquêteur déclare que l’affaire relève de la justice ordinaire.

 

Chaque camp surveille l’autre et l’enterrement d’une protestante le jour suivant est relevé par le camp catholique « et remonstré au dict sieur commissaire (de Crest) et mis dans les cahiers ».

 

Pompadour veut par ailleurs que les coûts de l’enquête soient mis à la charge de la communauté protestante, ce que les représentants de celle-ci refusent en indiquant «qu’ils ne debvoient estre tenus à aucun frais, n’ayans requis l’enquête (…) mesme qu’ils avoient faict protestation de ne plus procéder devant le dict sieur commissaire, d’autant qu’ils n’estoient en lieu d’assurance demandant une place royale et libre pour faire leurs information des excés qui leur avoyent été faict, ce qui ne fut accordé par appointement du dict sieur commissaire ».

 

De Crest précise que les protestants ne seront tenus qu’à la moitié des frais et les rassure qu’ils sont « mist soubz la protection et sauvegarde du roy et de la cour tant que besoin seroit ».

 

Nos protestants sont légitimement peu rassurés. D’ailleurs, Jean de la Brunie note que le commissaire enquêteur acheva son enquête le 31 octobre et partit pour Limoges tandis qu’« ont demeuré les seigneur et dame de Pompadour au dict Rochouard ». La justice royale part et les bourreaux restent.

 

  Louis14_conseil.jpg

Louis XIV en son Conseil (vers 1672)

 

Le harcèlement continue et une ordonnance du présidial de Poitiers, prise sur la requête du curé de Rochechouart et du procureur du roi, précise qu’à peine d’amende, les enterrements devront désormais se dérouler de nuit et avec des cortèges de moins de trente personnes.

 

3 mars 1657 : l’un des avocats du nom de Boulesteys obtient un arrêt de la Chambre de l’Edit qui confirme la possibilité de procéder comme avant aux enterrements à Rochechouart « avec deffense au dict procureur et curé de les poursuivre ailleurs qu’en la dicte Cour (la poursuite ne pouvait se faire que devant la Chambre de l’Edit) et leur fesans deffense sous peine de 6000 livres de les troubler dans leurs enterrements ».

  

Dans les années qui suivent, il semble que la situation s’améliore quelque peu. Jean de la Brunie note qu’un baptême est effectué dans le temple de Rochechouart par le pasteur Ferrand. Peut-être y en eut-il d'autres, l'auteur ne notant les naissances et décès de ses proches.

 

Enfin le 26 février 1661, un arrêt de la Chambre de l’Edit du parlement de Paris confirme l’exercice public de la religion protestante à Rochechouart.

 

Jean de la Brunie s’en réjouit à la manière d’un psaume de Marot « Apprès avoir constamment attendu de l’Eternel la vollonté, il s’est tourné de mon costé et a mon cri au besoin entendu. Dieu par sa bonté nous a donné un arrest favorable (…) ».

 

Ce rétablissement du culte sera suivi quelques années plus tard d’une nouvelle remise en cause au moment où les commissaires de l’Edit réexamineront scrupuleusement la validité des lieux d’exercice en Poitou.

 

Le droit de Rochechouart sera confirmé et l’interdiction définitive sera prononcée au moment de la révocation de l’Edit.

 

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