Aussi loin que je me souvienne...

Depuis aussi loin que je me souvienne, j’aime les histoires.

 

Ce goût m’a conduit vers l’Histoire, grâce aux manuels de l’école primaire des années 60 qui nous entraînaient dans ces tentatives de reconstitution de la vie quotidienne des Gaulois et autres Vikings.

 

Les illustrations étaient sommaires et l’auteur concédait quelques incursions dans les biographies stéréotypées de ces héros qui ont fait la France : Vercingétorix, ce noble perdant, Jeanne d’Arc, cette fille du peuple qui remet son roi sur le trône ou bien ce jeune révolutionnaire de 15 ans qui sera assassiné par ces Vendéens obtus pour avoir clamé avec défi : « vive la République, à bas le Roi ».   

 

Vers l’âge de 14 ans, j’ai accompagné les premiers pas de ma mère dans la généalogie, à travers les registres paroissiaux de la petite mairie du village natal de bon nombre de ses ancêtres.

 

Je crois que j’aimais à la fois l’enquête poursuivie et le déchiffrage de ces actes d’état civil, me prenant sans doute un peu pour Champollion qui a trouvé les clés pour décrypter un monde lointain d’histoires quotidiennes.

 

Si loin et si proche, à l’instar de ce que nous racontent les graffitis de Pompéi.

 

Les actes notariés ont permis ensuite d’entrevoir un peu plus les personnes cachées derrière ces lignées et ces dates et m’ont amené à chasser les singularités au-delà des formules très classiques que l’on y trouve. Cette quête permet parfois de glaner quelques pépites comme cette lettre de Paris d’un orfèvre à sa femme aux fins de l’autoriser à prendre un bail et dans laquelle il se répand sur ses déboires judiciaires.

 

A partir de ces éléments épars, je trouve passionnant d’échafauder et d’ajuster des hypothèses à partir des éléments rassemblés et confrontés avec la grande histoire, dans un constant va-et-vient.

 

Dans ce travail, certains détails initialement négligés prennent un sens particulier tandis que d’autres n’ont pas le relief qu’ils promettaient au départ.

 

Ces très modestes assemblages permettent de donner un peu de chair à ces noms et d’esquisser certaines histoires singulières. C’est ce que je me propose de faire très modestement dans ce blog, tenter d’éclairer des fragments de vie de mes ancêtres, à la lumière de la grande histoire.

 

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Lundi 11 novembre 2013 1 11 /11 /Nov /2013 00:20
 
 
"It's good to be the King"  (Mel Brooks dans le film "Folle histoire du monde") ... Je n'ai pas résisté
 
Dans le cadre de recherches généalogiques, certains de mes ancêtres se sont révélés avoir appartenu à ce que l'on appelle "la petite église".
Cette église dissidente qui rassemble encore aujourd'hui quelques centaines de fidèles dans le nord ouest du département des Deux Sèvres, a pris naissance dans les suites de la Révolution française, à l'occasion du Concordat signé en juillet 1801 entre la République française - dirigée alors par le premier consul Napoléon Bonaparte - et le Pape Pie VII.
 
Proposé par Bonaparte sans pour autant céder sur certains acquis[1], le Concordat fut  ce compromis ayant pour objectif de ramener la paix religieuse et, à travers elle, de pacifier définitivement un pays demeuré majoritairement catholique, malgré dix années de conflits dont l'insurrection vendéenne avait constitué l'épisode le plus sanglant.
 
Ainsi, après une décennie de relations tumultueuses entre la Papauté et la France révolutionnaire, cette dernière reconnaissait la religion catholique comme étant la confession de la majorité des Français, tandis que le Pape reconnaissait la jeune République.
 
Si sur le long terme, le Concordat atteignit l'objectif poursuivi par Bonaparte, le passage aux travaux pratiques ne se fit pas sans difficultés, notamment dans la partie de la Vendée militaire correspondant à l'ancien évêché de La Rochelle.
Le conflit religieux né lors de la révolution avait ainsi laissé des séquelles qui expliquent la naissance de la "Petite église".
 
Pourtant tout avait si bien commencé....
 
serment du jeu de Paume 
     
 Le serment du jeu de paume par David - musée Carnavalet 

[1] La nationalisation des biens ecclésiastiques (les biens nationaux), la nomination des archevêques et des évêques par le pouvoir avec confirmation par l'institution canonique, le serment à la République ainsi que la reconfiguration des diocèses seront acquis contre la reconnaissance d'une religion majoritaire, la liberté du culte et la fonctionnarisation du clergé (payé par l'Etat).
 
le temps passé 
     
Gravure de la révolution intitulée "le temps passé" - vers 1790
   

 

 

Une marge importante du clergé favorable à la révolution

 

Au début, le bas clergé accueille favorablement la révolution.

 

Ainsi et dès le premier acte, une part notable du bas clergé (148 des députés du clergé) joua ainsi un rôle déterminant en répondant à l'appel du Tiers Etat[1] afin de se constituer en une seule assemblée détentrice avec le Roi de la souveraineté de la Nation.

 

Ce ralliement qui fut préparé par des députés comme  l'Abbé Grégoire, Anne Thibault et Jean Louis Gouttes devenait possible car sur un total de 313 députés de l'ordre du clergé aux Etats généraux, 212 étaient issus du bas-clergé (curés, vicaires), dominant largement ceux du haut-clergé (évêques, archevêques, chanoines).

 

Cet enthousiasme recoupait une réalité sociologique, voire idéologique.

 

Bien qu'appartenant juridiquement au même ordre au sein des Etats généraux, un fossé séparait le bas et le haut clergé, à commencer par les origines sociales et le niveau de vie[2].

 

De fait, les curés de campagnes vivaient au milieu de leurs ouailles et en partageaient les difficiles conditions de vie, ce qui les rapprochait naturellement des préoccupations du peuple et des réalités sociales du siècle.

 

A l'opposé, les membres du haut clergé étaient issus pour un bon nombre d'entre eux de la noblesse[3] et adhéraient idéologiquement plutôt à cet ordre, un personnage comme Talleyrand constituant une rare exception.

 

Du reste, ces deux groupes ne s'appréciaient guère, le premier estimant que le luxe dans lequel vivait le haut clergé l'éloignait de sa mission pastorale tandis que ce dernier regardait avec mépris ces prêtres.

 

Fait significatif, lors du défilé des Etats généraux qui eut lieu le 4 mai 1789, le haut clergé demanda à défiler séparément du bas-clergé.

 

Le conflit entre le clergé et les révolutionnaires n'allait pas tarder toutefois à se réveiller en se cristallisant autour de la  fameuse "Constitution civile du clergé".


[1] Dès la convocation des Etats généraux, le tiers état refuse de jouer le rôle traditionnellement assigné à cette institution de l'ancien régime. Estimant que les Etats généraux représentent ensembles la Nation (et non plus seulement le Roi à lui seul), les députés du tiers état souhaitent la réunion des trois Etats en une seule assemblée (avec un vote individuel et non par Etat), qui aurait pour mission de doter le Royaume d'une Constitution. Le 17 juin 1789, le tiers Etat décide de prendre le nom d'Assemblée nationale et appel les autres ordres à le rejoindre. le 19 juin, les députés du Tiers sont rejoints par 148 députés du clergé ainsi que quelques députés de la noblesse. Réunis au jeu de Paume car la salle des séances avait été close, les députés réunis prononcent le serment du jeu de Paume le 20 juin. Ils jurent de ne pas se séparer avant d'avoir donné une nouvelle constitution au Royaume. C'est le 27 juin que le Roi fini par céder en demandant aux représentants de la noblesse et du clergé de se réunir au Tiers Etat.

[2]le bas-clergé est d'origine roturière, étant souvent constitué des rejetons de l'aristocratie villageoise.

[3] 78 des 119 représentants du haut clergé avaient un titre de noblesse.


assignat.jpg
Assignat de l'an II
 

 

Une réforme religieuse en partie liée à la crise financière

Cette réforme qui trouve en partie son origine dans la gestion de la crise financière que connaît alors la France témoigne aussi de l'œuvre réformatrice qu'entendit mener l'Assemblée constituante, en tant que titulaire de la souveraineté de la Nation. 

Forte de cette légitimité, l'Assemblée allait ainsi légiférer dans un domaine jusqu'alors encadré par le concordat de 1516 qui réglait les rapports entre l'Eglise catholique et le Royaume de France. 



C'est cette irruption unilatérale dans le domaine spirituel, sans que la Papauté n'en soit désormais partie prenante qui constituera le point de rupture avec une grande partie du clergé.



Vendre les biens nationaux pour éviter la banqueroute



Il convient de rappeler que la convocation des Etats Généraux était intervenue en janvier 1789 dans un contexte de quasi banqueroute de l'Etat, sur fond de crise économique.



Après avoir mené à bien des réformes politiques et jeté les bases constitutionnelles d'un nouveau gouvernement,  l'Assemblée constituante se trouva à nouveau confrontée à la crise financière dès septembre 1789. Les impôts rentraient mal et le déficit continuait à se dégrader. 



Dans la continuité des solutions adoptées par le passé, Jacques Necker proposa un nouvel emprunt qui fut consenti mais qui, à peine voté, était déjà considéré comme un expédient.



C'est à l'automne que l'idée selon laquelle les biens ecclésiastiques appartiennent à la Nation fut évoquée pour la première fois. Selon Talleyrand, le clergé était seulement usufruitier de ces biens pour servir le culte et assurer la charité ainsi que l'aide aux nécessiteux.



Ainsi, la nationalisation des biens du clergé (votée le 2 novembre 1789) était légitimée en droit, avec, pour contrepartie, la reprise des fonctions religieuses et d'assistance par la Nation.



Pour les constituants, l'achat de ce que l'on appela les "biens nationaux" par les particuliers[1] eut pour objectif d'assainir les finances publiques : à court terme, le patrimoine garantissait la dette de l'Etat auprès de ses créanciers (les assignats étant au début comme un titre de créance avec intérêt) tandis qu'à moyen terme, la vente des biens nationaux devait permettre d'apurer les dettes.



De manière indirecte, l'objectif était aussi que les acheteurs de biens nationaux lient leur sort à la Révolution et aient vocation à devenir ses plus fervents soutiens. Que la Révolution vacille et ce sont les acquisitions de cette bourgeoisie qui est remise ne cause.



La conséquence de cette nationalisation était évidemment que l'Etat remplisse à son tour sa partie du contrat. Désormais privé de revenus, le clergé devait désormais compter sur une rémunération de sa mission apostolique par l'Etat.



Ce fut l'une des questions que s'employa à régler la Constitution civile du clergé. Parmi d'autres, qui suscitèrent le conflit.




[1] Le système était censé fonctionner de la manière suivante : les futurs acheteurs de biens nationaux payaient en monnaie des assignats à l'Etat (deuxième expérience de papier monnaie en France depuis Law), cette monnaie fiduciaire devant servir à acheter prioritairement les biens nationaux avant d'être détruite une fois la transaction réalisée. Parallèlement, la Caisse de l'extraordinaire créée en décembre 1789 pour l'occasion encaissait les liquidités reçues. Les assignats constituèrent ainsi une avance sur la vente avec intérêt. En septembre 1790, ils cessent de produire des intérêts et deviennent une monnaie au même titre que la monnaie métallique. En réalité, les assignats émis ne furent pas détruits et leur émission s'accrut à un tel point qu'ils furent déconnectés de la la valeur sur laquelle ils étaient assis (les biens nationaux) et se dévaluèrent rapidement. Perte de valeur et faible confiance dans cette monnaie conduisirent à leur disparition en 1797. La mémoire familiale raconte que certains de mes ascendants perdirent l'essentiel de leurs pauvres économies ....

 

 

La religion vendue comme esclave

 La religion vendue comme esclave par Talleyrand et Rabaut de Saint Etienne - image issue et commentée sur le site "l'histoire par l'image" (cliquer sur le lien suivant)

 

La constitution civile du clergé: les points d'achoppement

 

Les travaux sur la question furent abordés d'abord au sein du comité ecclésiastique[1] à partir de 1789.

 

Au début, le comité composé de 15 membres fut marqué par un équilibre des forces qui l'empêcha de travailler efficacement pour atteindre un consensus. Un premier projet modéré proposé par Durand de Maillane est rejeté par les députés du clergé.

 

Elargi à 30 membres et doté d'une majorité réformatrice de patriotes le 5 février 1790[2], le comité va désormais travailler sur un projet plus radical, d'autant que les deux évêques ne siègent plus et que d'autres membres du clergé démissionnent, passant ainsi de l'obstruction au retrait.

 

Le projet présenté le 21 avril 1790 par l’avocat Martineau et qui sera finalement adopté par l'Assemblée en juillet 1790, comporte quatre titres: le premier traite des offices ecclésiastiques qui sont répartis selon la nouvelle carte calquée sur celle des départements (créés par la loi du 22 décembre 1789), le second titre organise le choix des évêques et curés par mode d’élection et l'institution canonique des évêques est conférée par le métropolitain (et non plus par le Pape). Le titre trois fixe les traitements et le titre quatrième rappelle la loi de résidence pour les pasteurs.

 

Pour les opposants, il y a d'abord un problème de forme.

 

En adoptant la constitution civile du clergé, l'Assemblée s'érige en concile et les députés débattent de questions qui ne relèvent pas de leur compétence, d'autant que la même Assemblée refuse que la religion catholique soit proclamée religion d'Etat.

 

Si la légitimité de l'Assemblée à régler des questions d'ordre spirituel est contestée, c'est que le fond de la réforme constitue pour ses détracteurs un empiètement de la nation sur l'institution de l'Eglise.

 

Ainsi, le schéma d'organisation de l'Eglise et le mode de désignation de ses desservants a été calqué sur l'administration révolutionnaire, transformant les curés, les vicaires et les évêques en fonctionnaires de l'Etat.

 

Il y aurait un diocèse par département et le corps électoral du district procéderait à l'élection de ses prêtres tandis que celui du département élirait  l'évêque.

 

Ce mode de désignation qui s'inspire des premiers temps de l'Eglise est aussi marqué par le principe de la souveraineté de la Nation, y compris dans le domaine spirituel, Martineau résumant cette approche de la manière suivante : "La Nation ne peut être dépouillée du choix de celui qui parle à Dieu en son nom".

 

Sanctionnée finalement par le roi contre son gré le 22 juillet 1790, la loi entrera en vigueur avec des difficultés, les libelles contre la constitution civile du clergé et la mobilisation des fidèles contre le texte se multipliant.

 

Excédée par cette contestation, la Constituante décide le 27 novembre 1790 d'obliger les fonctionnaires ecclésiastiques à jurer fidélité à la Constitution sous peine d'être déchus de leurs fonctions.

 

Il y aura désormais un clergé constitutionnel ("jureur" ou assermenté) et un clergé réfractaire (ou insermenté). La majorité des évêques et un peu plus de la moitié des prêtres refuseront de jurer.



[1] Spécialisés par domaine, les comités nommés par les bureaux de l'assemblée constituante occupèrent rapidement un rôle déterminant dans la préparation du travail législatif (élaboration des rapports, préparation de la loi), ramenant les bureaux à un rôle purement électif.

[2] Quelques jours plus tard, les ordres monastiques autres qu'enseignants ou hospitaliers sont dissous.

 

      le temps présent

  Gravure intitulée le "temps présent" vers 1790 

 

Qu'en est-il de la constitution civile du clergé dans les anciennes provinces du Poitou, de Saintonge et d'Angoumois ? ... Et la naissance de la petite église ? La suite dans le prochain chapitre ....

 

 

 

Par F. Brillanceau - Publié dans : révolution française et religion
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Dimanche 10 novembre 2013 7 10 /11 /Nov /2013 18:19
    

L'accueil contrasté de la réforme en Poitou, Saintonge et Angoumois

 

Le serment révélateur de lignes de fractures face à la révolution

 

Face au serment qui manifeste un adhésion au nouveau régime et à ses principes, "le curé se trouve face à un choix fondamental dépassant largement son option personnelle étant donné son rôle culturel et social essentiel dans la société française du XVIIIème siècle[1]".

 

Le milieu ambiant joua un rôle prépondérant dans le choix du prêtre de jurer ou de ne pas le faire. Ainsi, dans une région déchristianisée et favorable à la révolution, il ne pouvait que prêter serment, sous peine de se couper de sa paroisse et d'y perdre toute influence. Les curés citoyens "se convertissent en médiateurs sociaux, en tuteurs et en serviteurs de la communauté villageoise[2]"

 

Au contraire, dans des localités où une majorité hostile à la révolution commençait à se dégager, le curé suivit généralement ses paroissiens.

 

A Saint-Pierre-les-Echaubrognes dans la Gâtine deux-sévrienne, les paroissiens affirment que si leur curé prêtait serment, ils lui passeraient trois balles dans la tête.

 

Le choix des prêtres fut aussi influencé par certains de leurs confrères voire de leur évêque ou bien encore il fut effectué collectivement, se démarquant parfois d'une collectivité villageoise, qui a pu être elle-même violemment partagée sur cette question, donnant naissance dans certains cas à l'émergence de deux camps irréconciliables[3].

 

Le choix étant finalement individuel, des cas de conscience se révélèrent, tel le curé niortais Goizet qui affirma "j'ai prêché le patriotisme et l'ai fait envisager comme une grande vertu du christianisme. J'ai obéi à tous vos ordres et à ceux de l'Assemblée nationale. Je voudrais encore le faire en ce moment mais c'est un effort dont je suis incapable. Il m'est impossible de faire un serment contraire à ma conscience; car autant je suis attaché à la Nation à la Loi et au Roi, autant et plus je le suis à mon Dieu, à ma religion, à ma foi et à mon peuple".   



[1] Jacques Peret "La terreur et la guerre. Poitevins, Charentais et Vendéens de l'An II" page 43. Les développements qui suivent sont tirés de cet ouvrage.

[2] T. Tackett "La révolution, l'église et la France" mentionné par Jacques Péret dans l'ouvrage précité dans la note précédente.

[3] Dans les localités à forte densité de prêtres réfractaires de la future Vendée militaire selon Jacques Péret.

 

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Image satyrique de la révolution intitulée "moyen de faire jurer les évêques et les curés aristocrates

 

 

Une atteinte portée aux cadres traditionnels génératrice d'affrontements

 

    

La carte de l'opposition à la Constitution civile du clergé préfigure en grande partie la Vendée militaire qui se soulèvera au printemps 1793. Bien que la question religieuse n'est qu'un des éléments explicatifs de l'insurrection, elle n'en demeure pas moins une pièce importante.

 

 

En effet, plus qu'une réorganisation, cette réforme porta un coup aux structures traditionnelles de ces paroisses de l'Ancien régime qui n'avaient pas encore opéré les mutations dont était porteuse la révolution.

 

 

En fonctionnarisant le prêtre au nom de la souveraineté de la Nation, la réforme remettait profondément en cause le cadre culturel et social de certaines collectivités villageoises et le rôle essentiel joué par le curé en leur sein.

 

 

Aussi, la réaction des paroissiens sera à la mesure de cette perte et alimentera par contrecoup la réaction des cadres locaux de la révolution qui se méprirent sur le phénomène qu'ils analysaient comme un complot contre-révolutionnaire mené par les prêtres réfractaires.

 

 

Bon nombre de ceux-ci ne furent apparemment pas des agitateurs et ont tenté de calmer le jeu.

 

 

Ainsi ces prêtres réfractaires d'Anjou qui écrivirent au Roi en février 1792 "nous avons contenu le peuple et, honorés de sa confiance, nous l'avons jusqu'ici empêché de franchir les bornes d'une résistance passive. Mais Sire, si on nous éloigne de lui, si on l'abandonne à l'indignation et au désespoir que peuvent lui causer la nouvelle persécution qu'on nous prépare et une plus longue privation de tous les secours de la religion, qui peut prévoir et qui peut calculer les excès auxquels il peut se porter?"[1].

 

 

Au début, les prêtres réfractaires furent dans l'ensemble tolérés mais très vite et compte-tenu du soupçon de menées contre-révolutionnaires, ils firent l'objet de mesures particulières[2], puis ils furent expulsés pour être remplacés désormais systématiquement par des prêtres jureurs en 1792[3].

 

 

Venus de l'extérieur et parfois imposés aux paroissiens par la garde nationale[4], ces derniers furent ostensiblement rejetés. Leurs églises furent désertées (on passe de 12 mariages par an à 3 en 1791 à Chanteloup en Gâtine deux-sévrienne) et ils furent confrontés à des brimades, insultes et violences.

 

 

Il est utile de souligner qu'un mouvement de déchristianisation se met en place, appuyé par certaines mesures de la nouvelle Convention (1792-1795) qui auront pour but - sinon comme conséquence - de faire disparaître aussi en grande partie l'église constitutionnelle, avec des lois emblématiques comme la loi du 22 novembre 1793 (abjuration publique de la fonction ecclésiastique contre une pension annuelle) ou bien le décret du 18 septembre 1794 (suppression du budget du culte par décret, probablement pour des raisons budgétaires la priorité étant donnée à la guerre).

 

 

Ce n'est qu'en rétablissant la liberté de culte[5] par l'adoption du décret de février 1795, que la Révolution mit un terme à ces tentatives de refondation religieuse qui virent cohabiter culte de la Raison et de l'Etre suprême, culte des martyrs de la liberté  et Théophilantropie.

 

 

Parallèlement, certains paroissiens de la Vendée militaire se détournèrent non seulement de l'Eglise constitutionnelle mais aussi de l'enregistrement des actes auprès de l'état civil, nouvellement institué par décret du 20 septembre 1792.

 

 

L'enregistrement des actes par le curé réfractaire caché par ses paroissiens est effectué clandestinement, certains procédant aussi malgré tout à la déclaration auprès de l'officier d'état civil tandis que d'autres s'en abstenaient.

   

 

Mes ancêtres ayant appartenu à la Petite église semblent être dans ce cas là. Joseph Diguet et Jeanne Daniau son épouse se marièrent vraisemblablement vers 1797 sans que la trace de ce mariage soit identifiable à Cerizay où ils demeuraient. La naissance de leur premier fils, Joseph, est consigné uniquement dans le registre de catholicité de Combrand.

 

 

En revanche, lorsque naquit leur second fils Louis Auguste en 1805, il fut déclaré à l'état civil à Cerizay. Il est vrai qu'à cette époque, la Petite église se trouve à l'époque pourchassée par l'autorités administrative et épiscopale, ce qui explique peut-être le souci de passer inaperçu.

 


[1] Cité par Alain Gérard dans "La Vendée 1789-1793" (p.48).

[2] Décision du 19 juin 1791 de poursuivre tous les anciens fonctionnaires ecclésiastiques ayant continué leurs fonctions après leur remplacement et privation du traitement de ceux qui rétracteraient le serment - tous les réfractaires sont déclarés suspects et privés de la liberté de culte (loi du 29 novembre 1791).

[3] Une nouvelle mesure de serment est prise le 14 août 1792 qui impose le nouveau serment "liberté-égalité" imposé à tous les fonctionnaires dont les ecclésiastiques - loi du 26 août 1792 : les anciens et les nouveaux insermentés doivent quitter le pays dans les huit jours sous peine de déportation en Guyane.

[4] Successeur de la garde bourgeoise de l'ancien régime qui défendait les biens et les personnes, la garde nationale apparaît avec la révolution dans les villes et les bourgs et à pour vocation de défendre la révolution et de maintenir l'ordre public.

[5] Avec beaucoup de limites puisque les desservants ne peuvent être salariés, aucun local ne leur est affecté, leur culte ne doit pas concerner de signes extérieurs et ils sont surveillés par les autorités locales.

 

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Image satyrique allemande de Napoléon "Voici mon fils bien aimé qui m'a donné le plus de satisfactions"

Par F. Brillanceau - Publié dans : révolution française et religion
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Dimanche 10 novembre 2013 7 10 /11 /Nov /2013 16:29
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La signature du Concordat de 1801
 

Le refus du serment concordataire et ses suites

 

Une dissidence qui se construit dans une semi-clandestinité

 

Comme douze années auparavant, les curés ayant refusé de se soumettre au serment préparèrent leur entrée en clandestinité, s'attendant en effet à ce que le même épisode fut rejoué.

 

Face à cette situation, le pouvoir temporisa dans un premier temps, étant donné l'impossibilité qu'il y avait à retirer purement et simplement les curés concernés des paroisses dans lesquelles ils avaient nommés.

 

L'évêque de Poitiers ayant décédé peu après, il fut remplacé par un ecclésiastique nommé administrateur provisoire (de Barral) qui fut missionné pour ramené les brebis égarées dans le troupeau.

 

Parallèlement, Bonaparte s'employa à faire taire de Coucy, le fauteur de troubles réfugié en Espagne. Il fut contraint de se retirer dans un couvent espagnol sans n'avoir plus écrit de lettres à ses anciens curés[1]. Il en sortit en 1807, à la demande du cardinal Fesch.

 

La mission réussit à moitié. Dans son rapport, M. de Barral précisa que sur les 55 dissidents dénoncés par le Préfet, 24 s'obstinaient encore dans leur refus, le centre de la dissidence se trouvant autour de Cerizay (Saint André sur Sèvre, Brétignolles, Cirières, Combrand, Courlay, Montigny, les desservants de Saint Marsault et La Ronde ayant demandé un délai de réflexion).

 

Peu après, de Barral adopta une Ordonnance canonique selon laquelle la nomination des prêtres dissidents serait définitive s'ils prêtaient serment avant le 1er décembre 1804. Passé cette date et faute de serment, ils seraient déchus; il leur serait interdit de célébrer la messe et de procéder aux sacrements devenant ainsi schismatiques.

 

En 1805, le désormais empereur se montra très mécontent de la persistance de la dissidence dans la région.

 

Sommé d'agir, le Préfet des Deux-Sèvres amorça une politique de recherche active des prêtres dissidents qui se solda par deux arrestations (Barbarin, curé de Nueil, puis Proust (ancien desservant de Terves)).

 

Toutefois, les vrais chefs du mouvement étaient toujours en liberté[2], protégés qu'ils étaient par leurs fidèles qui les cachaient et continuaient pour certains à verser la dîme pour leur entretien.

 

Face à cette organisation de la dissidence, le clergé concordaire était découragé par une situation (peu de fidèles, des émoluments réduits et une absence de renouvellement des effectifs) à laquelle les deux évêques tentèrent de remédier avec des succès mitigés.

 

Par ailleurs et de manière certes isolée, des résistances à la conscription encouragées par les curés dissidents se manifestaient, donnant lieu à des violences comme à Courlay en 1806 où le transfert de deux insoumis (Bertaud et Point) donne lieu à un guet-apens qui entraîne la mort de deux gendarmes.



[1] Les lettres de Coucy qui circulaient alors étaient des faux vraisemblablement rédigés et colportés par des curés dissidents (Brion de Cirières (79) et Doussin de Dompierre (17)).

[2] il s'agissait de Brion à Cirières, Texier à Courlay, Guénivau à Combrand, Joubert à Boismé, Couillaud à Pierrefitte, Guerry à Cerizay, Lebreton à Clazay et Brunet aux Aubiers

 

  le diable l'emporte

 

   
Image satyrique de Napoléon inspirée de la figure d'Ugolin peinte par Michel Ange dans la Chapelle Sixtine
 

 

Ce fut l'occasion d'une relance de la politique de fermeté avec des moyens nouveaux (arrestations[1], amendes) qui porta ses fruits à l'égard des conscrits réfractaires seuls 5 des 63 insoumis demeurant cachés, tandis que l'on continuait à rechercher activement les curés dissidents.

 

 

1808 connut une vague de soumissions, lorsque certains curés apprennent que les instructions livrées par de Coucy depuis 1804 étaient en réalité des faux (Brunetière de Scillé, Ramier de Coulonges, Ballerault de Lhermenault en Vendée ainsi que Proust arrêté trois avant mais qui s'obstina à ne pas prononcer le serment malgré tout). A leur suite, un certain nombre de fidèles abandonna également la petite église (un quart selon un chroniqueur contemporain).

 

 

Le maintien dans la dissidence s'avéra une nécessité pour nombre de curés qui vivaient dans la dépendance de leurs ouailles et que la soumission aurait livré sans ressources.

 

 

Au demeurant et de 1809 à 1814, les guerres de l'Empereur et les besoins croissants de la conscription, sa politique menée à l'égard de Rome[2] et son divorce, renforcèrent la Petite Eglise dans son schisme, allant jusqu'à faire douter certains curés concordataires.

 

 

L'histoire ne démontrait-elle pas la pertinence de la fidélité de la Petite Eglise au catholicisme d'avant la Révolution?

 

 

Pour les dissidents comme pour beaucoup de monarchistes, le retour des Bourbons devait nécessairement s'accompagner d'un statu quo ante, y compris sur le chapitre religieux. Ce ne fut pas le cas et les espérances laissèrent place aux désillusions.

 

 


[1] Liste intéressante pour le généalogiste que l'on peut trouver dans l'ouvrage de Billaud aux pages 273 et suivantes.

[2] Les relations avec la Papauté se dégradèrent dès 1804 sur la question religieuse. Napoléon tenta ultérieurement de rallier Pie VII au blocus avec l'Empire puis face au souci de neutralité du souverain Pontife, l'Empereur envahit les Etats pontificaux puis fait prisonnier le Pape qu'il emprisonna à Fontainebleau

 

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Image satyrique sur le serment de 1791

 

 

 

 

La Restauration et après ....

   

Les espoirs nés à partir de 1815 furent entretenus par le terme mis à la persécution policière et la négociation d'un nouveau Concordat dont les dissidents attendaient qu'il consacra le retour à la situation de l'Ancien Régime.

 

 

Ils pouvaient espérer que toutes les nominations épiscopales ainsi que celles du clergé soient remises en cause et que l'ancien diocèse de La Rochelle soit rétabli.

 

 

Une renégociation du Concordat fut amorcée et aboutit à la signature d'un texte mais sa mise en œuvre échoua. Le Pape qui n'avait pas souhaité d'abord cette renégociation fut irrité par les tergiversations du nouveau régime pour le mettre en œuvre un fois le texte adopté (la loi présentée ne fut jamais discutée).

       

La valeur juridique du Concordat de 1801 et ses effets n'étaient après tout pas contestables puisqu'il avait été signé par le Saint Siège.

         

Par ailleurs, le leader des débuts, Mr de Coucy montra sa répugnance à soutenir ses anciens suiveurs puis finit en 1819 par rédiger un manifeste qui constitua un désaveu de la Petite Eglise. Le Pape lui-même se prononça contre le schisme.

         

La désillusion fut forte chez les prêtres dissidents furent contraints de se trouver un nouveau chef spirituel en la personne de l'ancien évêque de Blois demeuré farouchement anti-concordataire qui était réfugié à Londres.

 

Paradoxalement, la Petite église atteint à la Restauration, regroupée autour de quelques figures majeures : Lebreton à Clazay, Joubert à Boismé, Couillaud de Pierrefitte, Texier de Courlay, Guéniveau de Combrand, Perrière de Saint André sur Sèvre, Vigneron du Pin, Legrand de Montigny et Vion de la Chapelle-Largeau.

       

Si les tracasseries administratives et religieuses continuèrent de se manifester par éclipses, la situation n'eut désormais rien à voir avec la période du Consulat et de l'Empire.

       

Le dernier défi auquel devra faire face la Petite église est la disparition progressive de ses prêtres (le curé Texier fut le dernier) et l'impossibilité d'en trouver de nouveaux pour endosser la direction spirituelle de la communauté.

       

A la fin des années 1820, il fut nécessaire de prendre des mesures qui perdurent encore aujourd'hui.

 

 

Ce furent des laïcs dont la piété était reconnue (peu importa le statut social) qui prirent alors le relais et l'on choisit ceux-ci dans la famille Texier pour célébrer le culte.

 

   

Même sans prêtre, le dogme n'interdit pas l’administration des sacrements du baptême par un laïc ni le mariage, pourvu qu'il soit fait en présence de témoins et d’un laïc comme assistant.

       

C'est probablement selon ce rituel que fut célébré en février 1833 le mariage de mes ancêtres Louis Auguste Diguet et Marie Rose Birault[1], avant qu'il soit déclaré à l'état civil de la commune de Saint André sur Sèvre.

 

 

De manière significative, l'acte d'état civil cite nommément les parrains des deux époux comme témoins ce qui fait présumer qu'ils ont entendu donner un sens religieux à la formalité civile.

         

Au fil des années, le périmètre et le nombre de fidèles se réduisit considérablement mais il persiste encore aujourd'hui principalement à Courlay.

 

 


[1] Ils étaient tous les deux issus de familles ayant eu une implication avec les guerres de Vendée. Le grand-père maternelle de l'épouse était mort "par les effets de la guerre intérieure" tandis que le cousinage du père de l'époux avait participé, semble-t-il plutôt activement, à l'insurrection (famille Jadault de Montravers).

 

 

 

 

 

 

Par F. Brillanceau - Publié dans : révolution française et religion
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Dimanche 16 juin 2013 7 16 /06 /Juin /2013 14:01

 

  

 

 

 

 Extrait du film "Le Père noël est une ordure" -

 

 Sous l'Ancien Régime, l'honneur était une valeur essentielle que chacun était soucieux de défendre, exigeant que le tort causé soit réparé.

 

Le juriste François Dareau (1736-1784) n'affirme-t-il pas d'emblée dans son "Traité des injures dans l'ordre judiciaire ...." (1775) que de « de tous les biens, le plus précieux à soigner est sans contredit, celui d'une bonne réputation ».

 

Au nom de cette réputation, des paroles ou des faits qui nous paraîtraient aujourd'hui anodins ou, au pire, contrariants étaient,  systématiquement relevés par les victimes. Les nombreuses et mauvaises chicanes qui résultaient de cette susceptibilité exacerbée finissaient souvent devant la justice.

 

Parmi ces atteintes à l'honneur, l'injure constitue l'un délits les plus fréquemment rencontrés dans les archives des tribunaux de l'Ancien Régime[1] et donna lieu à une jurisprudence abondante et commentée.

 

Toutefois pour éviter les tribunaux, ce que l'on appelait "la réparation d'injure" pouvait se faire à l'amiable, devant notaire.

 

En introduction de son chapitre consacré à la réparation de l'injure, François Dareau précise ainsi qu'il existe deux grandes voies en matière de réparation : celle qui est volontaire (l'offenseur fait amende honorable) et celle qui est forcée et qui se résout par la voie judiciaire (l'offenseur ne veut rien entendre ou bien l'injure a porté atteinte à l'ordre public).

 

Avec la réparation volontaire l'auteur note que "l'on peut parvenir à une juste satisfaction de l'offensé sans que la justice soit obligée d'y suppléer" et précise le mode opératoire si l'injure n'est pas réparée au moment où elle est formulée. Ainsi, "si l'injure n'avoit pu être réparée sur le champ, on n'en seroit pas moins recevable à la réparer en tout tems et voici comment : en se transportant avec un Notaire, chez l'offensé pour avoir acte de la réparation qu'on lui ferait en personne, dans la forme ci-dessus, en lui offrant de plus une certaine somme pour dommages et intérêts, et une autre pour les dépends...".

 

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  voir le "Générateur d'insultes du capitaine Haddock"

 

Les faits

 

A travers l'histoire singulière rapportée dans cet article, un laboureur du nom de François Favre vivant au village de Boussay dans la commune de Vendeuvre du Poitou se retrouve en janvier 1791 devant le notaire pour faire amende honorable.

 

Son crime ? Il a traité de voleur l'huissier royal Emery Raymond Auclerc, à l'issue d'une virée au cabaret avec un compère de boisson du nom de Pierre Auger.

 

Dans l'acte notarié, François Favre précise que « s’étant trouvé un certain jour à boire chez Pierre Bertot cabaretier (…) avec le dénommé Pierre Auger, bordier, (…) ce  particulier lui raconta les faits d’une instance qu’il avait eu défendant contre le sieur Raymond Emery Auclerc huissier royal demeurant au même bourg de Vendeuvre pour l’avoir insulté et traité de voleur, que lui comparant, étant excité à boire par ce particulier Auger, se trouva ivre et qu’ayant perdu la raison, ledit Auger lui fit plusieurs instances pour le mettre dans son parti et lui faire également dire que ledit Auclerc était un voleur et en quoi il ne manqua pas de réussir par la vertu du vin qu’il lui avait fait boire. »

 

Mais l'infortuné laboureur regrette de s'être laissé emporté, d'autant que son petit forfait risque de lui coûter cher.

 

 « Depuis ce temps, ledit Favre ayant été informé que ledit Auclerc était sur le point de le poursuivre pour avoir de lui réparation des injures qu’il avait mal à propos proféré contre son honneur et réputation… » et pour éviter la poursuite judiciaire, François Favre « s’est transporté pardevant nous et a dit que c’est à tort qu’il a devant sa maison traité de voleur en ce qu’il n’a jamais éprouvé de sa part du service et ne s’est jamais aperçu qu’il a fait tort à qui que ce soit que s’il a proféré les mêmes injures contre lui s’en a été qu’à la pressante sollicitation dudit Auger qui l’avait pour cet effet enivrer » et qu’il est aujourd’hui repentant et « promet par les présentes de ne jamais récidiver lesdites injures reconnaissant ledit sieur Auclerc pour homme de Dieu et d’honneur non capable d’avoir trompé la confiance de qui que ce soit ».



[1] Hervé Piant "La justice au service des justiciables? La régulation de l'injure à l'époque moderne"

 

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Débordement au cabaret (à écouter : conférence de Mathieu Lecoutre "Le compromis du cabaret à Nantes au 18ème siècle")

 

Les protagonistes

 

Un laboureur qui a traité de voleur un petit bourgeois (juriste qui plus est) se trouve dans une situation d'autant plus embarrassante que l'injurié est susceptible et se soucie donc peu que le brave homme ait été ivre. 

 

L'injure est certes insignifiante (y en-t-il eu d'autres plus insultantes que l'acte tairait par pudeur?) mais elle a été lancée sous les fenêtres du petit notable, possiblement à une heure de grande écoute.

 

François Dareau souligne d'ailleurs dans son ouvrage que la réparation de l'injure est différente, selon que celle-ci émane d'une personne du peuple à l'encontre de quelqu'un qui lui est socialement supérieur, ou au contraire si c'est l'inverse avec un traitement allégé dans ce second cas[1].

 

Aussi, convient-t-il non seulement de préserver "l'honneur et réputation" mais aussi en filigrane, de réparer l'atteinte portée par le simple laboureur au respect de l'huissier royal qui est un "coq de village".

 

A cet effet, Auclerc a fait savoir probablement publiquement qu'il poursuivrait ledit Favre en justice faute d'une réparation d'injures.  Le bruit s'est répandu que cela ne se passerait pas comme çà.

 

Qui est l'offenseur?

 

Le seul candidat que j'ai trouvé dans les archives départementales en ligne est né le 7 juin 1750 à Vendeuvre et il y est décédé le 10 juin 1799. Il s'est marié trois fois au cours de sa courte vie. Son premier mariage est daté du 26 février 1772 à Vendeuvre avec Anne Pouvrasseau (qui est la nièce d'un de mes ancêtres Charles Desnoël), puis avec Marie Anne Thibault qui décède en 1788 et il se marie enfin une troisième fois le 5 janvier 1789 avec une veuve, Magdeleine Soufficeau, à Cheneché.

 

Il a 40 ans au moment des faits. Il sait signer (ce qui rare à l'époque dans cette région) et sa condition de laboureur le placerait a priori un petit peu au dessus des journaliers et bordiers[2].

 

Quoique les frontières soient peu nettes car si un laboureur possède la terre qu'il cultive, tout dépend de leur importance et de sa capacité à en tirer sa subsistance sans être obligé de se louer en plus à la journée pour joindre les deux bouts.

 

En l'espèce, il est difficile de déterminer dans quelle mesure François Favre est ou non un gros laboureur mais le milieu social de ses épouses plaide plutôt en faveur du statut de petit paysan. 

 

D'ailleurs chez le cabaretier Bertot, c'est la convivialité partagée avec quelqu'un de son milieu social, le bordier Pierre Augé, qui sera source de ses difficultés.

 

Du reste, notre empathique laboureur rend très vite les armes en s'empressant d'aller chez un notaire pour conclure rapidement cette malheureuse affaire.

Vrai ou fausse, l'ivresse est bienvenue. Elle excuse le dérèglement passager.

 

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  Rencontre au cabaret (vers 1625) - Valentin de Boulogne dit " Le Valentin"

 

Et l'offensé?

 

Huissier royal de son état (parfois aussi désigné comme notaire[3]), le "sieur" Raymond Emery Auclerc est né le 7 janvier 1753 à Chabournay. Il est le fils d'Emery Auclerc, notaire et de Marie Jeannet et son grand-père Etienne[4] était également notaire.

 

Il se marie avec Jeanne Habert, fille d'un marchand le 10 octobre 1775. Ses parents sont déjà décédés au moment du mariage et c'est Jean Isaac Roblin son oncle vitrique qui est son curateur (le frère de son défunt beau-père).

 

Il perpétue avec un certain succès une dynastie de petits notables reconnus, ce qui le conduira à exercer la fonction de maire de Vendeuvre.

 

A noter en effet que les décrets des 14 décembre (organisation des municipalités) et 22 décembre 1789 (organisation des départements) consacrent une nouvelle organisation territoriale du royaume basée sur les départements et les districts qui sont nouvellement créés et les anciennes paroisses qui deviennent des communes dirigées par des officiers municipaux et un maire élus. Les premières municipalités sont constituées en février 1790 par voie du suffrage censitaire. Ont la qualité d'électeurs, les hommes âgés d'au moins 25 ans qui s'acquittent d'un impôt équivalant à trois journées de travail.

 

Raymond Emery Auclerc signe comme maire certains actes d'Etat civil en 1795 et c'est cette qualité qui lui est donnée dans l'acte de naissance de sa fille Marie Radegonde en 1793 et de son fils Brutus[5] le 14 brumaire an 3 (4 novembre 1794) puis au moment décès de ce dernier intervenu 11 mois plus tard.

 

Il possède très certainement quelques terres qu'il loue, la petite bourgeoisie de l'ancien Régime (mais c'est aussi vrai au cours des deux siècles qui suivent) étant obsédée par la constitution d'une propriété terrienne susceptible de générer un revenu[6].

 

Le bordier Pierre Augé pourrait donc être locataire des terres du sieur Auclerc et l'augmentation éventuelle du loyer par son propriétaire a pu conduire Auger à estimer publiquement au cabaret que c'était du vol.

 

Auclerc meurt jeune (entre 1796 et 1799), apparemment héritier d'un patrimoine génétique assez déplorable, puisque son père décède à l'âge de 32 ans, ses oncles meurent également jeunes[7] et son grand père est âgé de 37 ans quand il décède.

 

L'homme par qui le "scandale" arrive

 

J'ai enfin tenté d'identifier le fameux Pierre Augé, celui qui est finalement à l'origine de cette affaire, le mauvais génie qui aurait soufflé la malheureuse idée à François Favre.

 

J'ai trouvé deux candidats, sans qu'un indice déterminant puisse les départager.

 

Le premier, un peu plus âgé que les deux autres protagonistes est né en 1743 à Vendeuvre. Il a 47 ans au moment des faits et se trouve marié à une certaine Jeanne Jaudoin, épousée le 12 juin 1764. Il décède à 63 ans à Vendeuvre (cultivateur sur son acte de décès).

 

Le second, plus jeune est né en 1764 et s'est marié le 12 mai 1789 avec Rose Noël. Il avait 27 ans au moment des faits. Il décède en 1837 à l'âge de 78 ans (il est désigné comme cultivateur sur son acte de décès).

 

A première vue, le plus âgé des deux est peut-être celui qui est le plus plausible, étant donné son ainesse et donc un certain ascendant sur le laboureur.

 

Mais on peut tout aussi bien parier sur un échauffement de la jeunesse communicatif du jeune Auger dans cette période révolutionnaire  ... Mais c'est une autre histoire ... 

 

  


[1] Le Siècle des Lumières et la Révolution ne changent pas l'idée selon laquelle le respect de la hiérarchie sociale est central pour le bon ordre de la société. Le citoyen Favre n'est pas dans les esprits, l'égal du citoyen Aucler.

[2] Le bordier (ou métayer selon les régions) est le locataire d'une petite ferme dont il partage les fruits avec le propriétaire.

[3] En 1785, il est désigné par le duc de Richelieu (baron de Mirebeau) en tant que notaire géomètre arpenteur pour Cheneché.

[4] Etienne Auclerc et sa femme Marie Biet auront  5 enfants : Etienne qui fait partie de mon ascendance ainsi qu'Emery (le père de Raymond Emery), Mathurin, Jeanne, Marie et Marianne (épouse de Jean Isaac Roblin).

[5] Est ce que ce prénom célèbre le révolutionnaire Brutus Magnier ou bien reflète-il le regain d'intérêt pour l'Antiquité de cette période?

[6] Dans l'acte de décès de Jeanne Habert, son fils est d'ailleurs qualifié de "propriétaire".

[7] Son père meurt en novembre 1762 (sa mère se mariera l'année d'après avec un certain Pierre Robelin). Quant à ses oncles, Mathurin décède à 26 ans et Etienne (mon ascendant) à 37 ans.

 

 


 

Par F. Brillanceau - Publié dans : (Minuscules) chroniques d'une vie
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Dimanche 20 janvier 2013 7 20 /01 /Jan /2013 23:55

 

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Les plaideurs de Jean Racine - monologue de Petitjean

 

A l’origine de l’histoire singulière qui suit, il y a une lettre d’un orfèvre à sa femme rédigée le 26 avril 1656 à Paris et dont la découverte montre que les archives départementales peuvent parfois recéler quelques trésors  insoupçonnés.

 

Il y a quelques années en effet et en parcourant des minutes notariales, ma mère a identifié un contrat de bail concernant ses ancêtres, auquel cette lettre était attachée.

 

La raison de cette insertion dans la liasse est simple. La lettre de l’orfèvre Jean Delaunay à sa femme Françoise Vuellin avait pour objet de constituer pour cette dernière un mandat de son mari afin qu’elle puisse contracter à sa place ce qui s’assimilerait aujourd’hui à un bail commercial et d’habitation.

 

Selon les différentes coutumes en vigueur à l’époque et notamment la coutume du Poitou, la femme était une mineure sur le plan juridique et ne pouvait s’engager civilement pour les contrats et les actes qui la concernaient, ni a fortiori pour ceux concernant la communauté, sauf à détenir une autorisation de son mari.

 

En l’espèce, le mandat donné par Jean Delaunay ne prend pas une forme particulière et apparaît simplement à la fin de la lettre, sous la formulation suivante : « pour délogier fait en tout ainsy que vous aviserai Bon, ait en avis nos amis de par delà, je ne me soucie pas du cartier, pourvu que le lieu vous agrée et à votre fils, je m’agréra bien Je ne suis pas trop difficile, si le lieu est cher ou malcommode, fait en ferme pour pire (…) ou en avertissant »

 

Attaché à la lettre, un contrat de bail daté du 11 mai de la même année précise que : « Mathurin Loizillon, maître chausseur audit Poitiers y demeurant (…) a baillé et affermé à Dame Françoise Vuellin, femme de sire Jean Delaunay, maître orfèvre, absent d’ici, lui ayant chargé et pouvoir de passer (le contrat) par vertu de lettre missive qui demeure attachée à ces présentes jusqu’à ce que ledit Delaunay ait ratifié icelles ». Apparemment, Françoise Vuellin choisit de temporiser en reconduisant simplement le précédent bail des lieux que la famille occupe déjà, et ce pour une année[1].

 

 Au-delà du mandat donné par Jean Delaunay à sa femme, cette lettre permet à l’orfèvre de relater à celle qu’il appelle affectueusement « ma Fanchon », ses déboires judiciaires qui l’ont conduit à Paris.

 

Cette lettre que j’ai retranscrite (comme j’ai pu) en Français moderne, apprend beaucoup sur la justice du 17ème siècle et je me suis donc lancé dans cet article à un décryptage.



[1]Le contrat vise en effet "une boutique, chambre haute, antichambre, galerie et aisément occupées ci-devant par les Delaunay et qu’ils occupent encore" et il est reconduit en réalité pour une année.

 

 

Graveur.jpg

 

 Atelier de graveurs de monnaie - gravure 18ème siècle

 

Quelques repères préalables concernant la famille Delaunay

 

Jean Delaunay naquit vers 1608 et son enterrement est recensé le 12 février 1682 (paroisse de Saint Didier à Poitiers). Il était le fils de Pierre Delaunay, maître orfèvre et graveur de la monnaie de Poitiers, et de Marie Caillaudon (ou Gaillaudon).

 

Deux sources permettent de retracer l'ascendance de Jean Delaunay. Son père Pierre, serait le fils de Jehan Delaunay, marchand et bourgeois de Paris et de Marie Cochet tandis que Marie Caillaudon serait la fille de François Gaillaudon

[1], maître orfèvre et graveur à la monnaie de Poitiers et de Barbe Bourgeois (contrat de mariage du 23 juin 1591, minutes Jehan Chaigneau - François Gaillaudon étant lui-même fils de Jehan Gaillaudon, "licencié es loix et advocat en la cour et Parlement" de Poitiers et tailleur de la monnaie).  

 

Il épousa Françoise Vuellin le 28 avril 1630 (paroisse de Saint Didier à Poitiers). Elle était la fille de Jehan Vuellin, marchand à Latillé, et d’Esther Cottin.

 

Ce sont deux familles bourgeoises qui s’unirent. Un contrat de mariage établi peu de temps avant la célébration nuptiale (sans les deux pères des époux qui sont décédés au moment du contrat), précise les apports respectifs des familles qui sont plutôt conséquents pour l’époque [2].

 

 

portait d'un couple

 portrait de couple (anonyme 16ème siècle)

 

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 Lit de justice de Charles VII au Parlement de Paris (enluminure de Jean Fouquet)

 

 

Pour "la justice et l'équité de ma cause ... "

 

Ce qui occupe Jean Delaunay au moment de la rédaction de la lettre, c'est le suivi d'un procès le concernant et pour lequel il s'est justement déplacé à Paris.

 

De manière typique pour la justice de l'ancien Régime, c'est un procès que l'on devine déjà ancien et qui a emprunté des voies tortueuses.

 

Delaunay aurait eu raison contre un certain Payraud mais son succès initial aurait été battu en brèche par le sieur Herpin qui, ne voulant pas lâcher l'affaire, intenta avec succès un recours devant la Cour des monnaies, cour souveraine spécialisée de l'ancien Régime.

 

Apparemment, le procès devant la Cour des monnaies n'a pas tourné à l'avantage de Delaunay qui se plaint notamment d'avoir été condamné aux dépends.

 

Son affaire parisienne est désormais suspendue à un recours au Conseil (probablement le conseil privé du Roi qui juge les affaires des particuliers en cassation[3]), à l'issue duquel il compte bien enfin voir triompher "la justice et l’équité de (sa) cause" ainsi qu'il l'écrit à plusieurs reprises.

 

C'est une question qui le préoccupe tellement qu'elle constitue l'unique propos de sa lettre.

 

L'on comprend d'ailleurs que son procès ne lui laisse aucun temps libre comme il le précise incidemment à sa femme, en réponse à une demande d'achat d'outils de son frère ou, en tout cas, de sa parentèle. Il écrit à cet égard "Dites à Delaunay qu’au premier jour où j’aurais le loisir, je lui achèterais tous les outils qu’il me mande, mais quand à présent je ne puis vaquer qu’à mes affaires, si j’avais six jambes, je lui emploierais."



[1]voir "les médailleurs et graveurs de monnaies, jetons et médailles en France" (Natalis Rondot - 1904) page 215. François Gaillaudon fut commis par la Cour des monnaies dans l'exercice de l'office de tailleur des monnaies de Poitiers le 14 août 1555. Il fut nommé tailleur des monnaies en titre par lettres patentes du 14 mai 1562, son frère Raphaël s'étant démis de sa charge en sa faveur. Il fut reçu par la Cour des monnaies tailleur fieffé et héréditaire du pays et comté de Poitou le 4 mai 1563.  A sa demande, la Cour des monnaies confirma l'exercice de l'office de tailleur des monnaies par le maître orfèvre Jean Bobinet mais en qualité de commis de Gaillaudon (Bobinet étant devenu son gendre). Gaillaudon décéda en 1616 et son autre gendre Pierre Delaunay lui succéda vraisemblablement dans l'office puisqu'il est (parfois) paré du titre de tailleur de la monnaie.

 

[2]La mère de l’époux paya 1500 livres le jour de la bénédiction nuptiale dont 700 livres constituèrent ses biens propres (« pour son estoc et paigne ») et 800 livres versées à la communauté. Pour la future épouse, sa mère s’engagea à payer une somme totale de 1400 livres,composée de 200 livres pour l'achat d'un lit et d'un trousseau et payables lejour de la noce ainsi que de 600 livres versées à la communauté et 600 livres réservés par l’époux à son épouse ("pour son estoc et paigne"). Pour le paiement du reste, la mère de Françoise Vueillin dispose de deux ans pour verser les 1200 livres restantes, ce versement sera majoré d'intérêts ("au denier vingt").

 

 

 

 

 

 

Par F. Brillanceau - Publié dans : (Minuscules) chroniques d'une vie
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