Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Aussi loin que je me souvienne...

Depuis aussi loin que je me souvienne, j’aime les histoires.

 

Ce goût m’a conduit vers l’Histoire, grâce aux manuels de l’école primaire des années 60 qui nous entraînaient dans ces tentatives de reconstitution de la vie quotidienne des Gaulois et autres Vikings.

 

Les illustrations étaient sommaires et l’auteur concédait quelques incursions dans les biographies stéréotypées de ces héros qui ont fait la France : Vercingétorix, ce noble perdant, Jeanne d’Arc, cette fille du peuple qui remet son roi sur le trône ou bien ce jeune révolutionnaire de 15 ans qui sera assassiné par ces Vendéens obtus pour avoir clamé avec défi : « vive la République, à bas le Roi ».   

 

Vers l’âge de 14 ans, j’ai accompagné les premiers pas de ma mère dans la généalogie, à travers les registres paroissiaux de la petite mairie du village natal de bon nombre de ses ancêtres.

 

Je crois que j’aimais à la fois l’enquête poursuivie et le déchiffrage de ces actes d’état civil, me prenant sans doute un peu pour Champollion qui a trouvé les clés pour décrypter un monde lointain d’histoires quotidiennes.

 

Si loin et si proche, à l’instar de ce que nous racontent les graffitis de Pompéi.

 

Les actes notariés ont permis ensuite d’entrevoir un peu plus les personnes cachées derrière ces lignées et ces dates et m’ont amené à chasser les singularités au-delà des formules très classiques que l’on y trouve. Cette quête permet parfois de glaner quelques pépites comme cette lettre de Paris d’un orfèvre à sa femme aux fins de l’autoriser à prendre un bail et dans laquelle il se répand sur ses déboires judiciaires.

 

A partir de ces éléments épars, je trouve passionnant d’échafauder et d’ajuster des hypothèses à partir des éléments rassemblés et confrontés avec la grande histoire, dans un constant va-et-vient.

 

Dans ce travail, certains détails initialement négligés prennent un sens particulier tandis que d’autres n’ont pas le relief qu’ils promettaient au départ.

 

Ces très modestes assemblages permettent de donner un peu de chair à ces noms et d’esquisser certaines histoires singulières. C’est ce que je me propose de faire très modestement dans ce blog, tenter d’éclairer des fragments de vie de mes ancêtres, à la lumière de la grande histoire.

 

Recherche

4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 18:14

La noblesse, c'est l'association la plus fréquemment faite lorsque l'on parle généalogie avec des néophytes. "Alors t'en as?" s'entendent questionner mêmes les plus farouches républicains. Parce que même si on l'a guillotinée et que l'égalité trône au centre de la devise nationale, la noblesse donne un coup de lustre et de prestige à nos généalogies.

 

Et puis après tout, ils sont loin les privilèges de l'aristocratie et les brioches de Marie Antoinette. Et le heaume et la cotte de maille c'est tellement romantique !

 

Après, tant qu'on y est, le snobisme nous impose d'être exigeant. Il y a noblesse et noblesse. Pour moi cela ne se mesure pas au titre. Bien sûr, un duc c'est plus chic qu'un comte ou qu'un modeste écuyer. Mais tant qu'à faire, je préférerais avoir dans mes ancêtres des aïeux de modeste maison ayant accompagné Saint-Louis à la croisade que de la noblesse de robe, même avec un Président à mortier. De la noblesse d'épée, voilà qui aurait du sens !

 

Chez mes vieux et peut-être à une exception près, point d'aristocrates, par contre chez ceux de mon compagnon, j'ai découvert de la bonne et vieille noblesse d'épée, peut-être pas le Gotha mais au moins quelques représentants de la noblesse du Vivarais de l'ancien Régime. On y trouve même le Pape Urbain V. Mais je vous laisse découvrir.

 

En prodiguant ses conseils matrimoniaux à sa fille Marie Gazel de ne jamais épouser un paysan, Valentine Pouzache l'arrière-grand mère paternelle de mon compagnon, soupçonnait-elle que, plus que son expérience - probablement douloureuse - d'orpheline trop jeune mariée à un paysan, c'était peut-être le snobisme de son sang bleu qui parlait.

 

Car Valentine Pouzache était liée à plusieurs ascendants de noble famille. Non pas de ces  bourgeois au nom duquel on accolait un "sieur de", du nom de la terre dont ils tiraient une rente mais bien de la noblesse blasonnée.

Quelques uns des blasons familiaux

Quelques uns des blasons familiaux

Je fais dès maintenant une petite parenthèse sur cette propension qu'eurent les bourgeois de l'ancien Régime à choisir le nom de leur terres pour se donner un vernis de noblesse.

 

J'en ai beaucoup dans mon arbre généalogique de ces sieurs de Launay, de Bourneuil, de Cougnat, de Bourgougne etc qui ne sont pourtant que des roturiers, pour un seul supposé noble dénommé François de la Morlière dont un collatéral a été condamné à avoir la tête tranchée ce qui est un indice de noblesse. Les gueux, ont les pendait, c'était moins élégant et c'est probablement pour quoi c'était comme ça.

 

Alors à part le snobisme pourquoi se prévalaient-ils d'un tel vernis? Et bien cela a à voir avec le paiement de la taille, impôt direct de l'ancien Régime dont les nobles étaient exemptés.

 

L'exemption s'opérait selon deux modalités qui dépendaient du type d'administration de la province. Dans les provinces administrées directement par l'administration royale comme le Poitou[1], la taille était personnelle son montant étant défini en fonction de l'ensemble des revenus de chaque contribuable (sauf les nobles, le clergé et certaines villes) par des collecteurs locaux. Se revendiquer d'une certaine noblesse permettait donc d'échapper à la taille ce qui généra notamment des recensements de la noblesse assorti de punitions et d'amendes pour ceux qui s'en revendiquaient sans titre valable.

 

En revanche les états du Languedoc[2] dont dépendait le Vivarais avaient, avec quelques autres provinces (Bretagne, Provence et Bourgogne), gardé le privilège de prélever elles-mêmes l'impôt. Le prélèvement s'effectuait uniquement sur la terre possédée (taille dite "réelle") et affecté d'un coefficient en rapport avec la productivité du sol (en Languedoc après 1691). Pour établir les terres taillables et leur propriétaires, les communautés établissaient et révisaient périodiquement une sorte de cadastre dénommé "compoix". Là encore toutefois, les terres nobles étaient exonérées d'impôt.

 

C'est peut-être ce qui motiva Louis Pouzache, ancêtre en ligne directe de Valentine de se faire appeler "sieur du Landas", à l'occasion de son mariage avec Marianne Françoise Clément Dupont en 1708 à Saint Martial.

 

 

[1] aussi dénommés pays d'élection, l'élection étant une circonscription financière soumise à la juridiction des officiers royaux (les élus). C'était une subdivision de la généralité.

[2] Les pays d'état étaient dans l'ancien Régime des provinces du royaume ayant conservé leurs états provinciaux c'est à dire une représentation des trois ordres et dont le rôle essentiel était de négocier le montant de l'impôt avec le pouvoir royal et de le répartir. Les états du Vivarais étaient inclus dans les états du Languedoc

Les trois ordres de la France de l'ancien Régime

Les trois ordres de la France de l'ancien Régime

D'abord, comment devient-on noble?

 

Il faut distinguer plusieurs périodes et plusieurs manières d'être anobli. Au demeurant, on pouvait naître noble mais perdre soi-même cette qualité.

 

Au Moyen Age, le pouvoir d’anoblir relevait des grands seigneurs qui pouvaient armer des chevaliers. La personne noble était alors celle qui portait le titre de chevalier ou d'écuyer (avant d'être fait chevalier). Ces chevaliers étaient au service de ces grandes familles aristocratiques titulaires de grands domaines fonciers dont ils obtenaient en contrepartie des terres nobles. Inscrite dans le système féodal, la relation personnelle entre le chevalier et son suzerain impliquait notamment de répondre à l'appel pour aller faire la guerre. Le suzerain était comme un chef de bande, le "big boss" étant le roi qui était placé tout en haut de cette chaîne de liens partant du plus humble des chevaliers en passant par le baron local puis le comte pour arriver aux grands du royaume.

 

Durant tout le Moyen Âge et le début de l’époque moderne, l'un des modes essentiels d’entrée dans la noblesse est celui de l’agrégation qui consistait à vivre noblement pendant plus de trois générations, c'est à dire à partager les activités (participer à la guerre, ne pas effectuer d'activités manuelles etc) et les valeurs de la noblesse. C'est la noblesse d'extraction qui est prestigieuse car souvent très ancienne.

 

A partir du 15ème siècle, au moment où la féodalité s'efface comme système politique au profit de l'Etat avec le roi à sa tête, c'est tout naturellement que l'anoblissement devient un acte formel du souverain, avec des conditions d'accès et des privilèges qui en résultent (dont l'exemption de la taille).

 

On peut être alors, anobli par lettres patentes édictées à titre de récompense pour un acte de bravoure par exemple ou par lettre de noblesse.

 

Une autre forme d'anoblissement résultait de l'exercice d'une charge dans l'administration royale. Ainsi, certaines occupations administratives notamment dans la justice et les finances conféraient la noblesse. C'est ce que l'on appelait la noblesse de robe par opposition avec la noblesse d'épée, acquise, elle, par les armes.

 

Il existait aussi des fonctions anoblissantes, notamment l'exercice de fonctions municipales de maire (Poitiers, Bourges, Angers etc.).

 

L'anoblissement a pu s'opérer par possession de fief noble (c'est l'anoblissement "aux francs-fiefs") dans une période très délimitée en Normandie (1470-1560) et ceci afin de reconstituer la noblesse d'une province juste reconquise.

 

De la même manière que pour la noblesse d'extraction, l'on devenait noble en vivant noblement, la noblesse et les privilèges qu'elle conférait pouvaient se perdre en rompant justement avec ce mode de vie, en exerçant par exemple une activité mercantile ou manuelle jugée non conforme avec le statut de la noblesse. C'est ce que l'on appelait la dérogeance.

Galaad  adoubé chevalier ("la quête du Graal" miniature du 14ème siècle BnF-Gallica)

Galaad adoubé chevalier ("la quête du Graal" miniature du 14ème siècle BnF-Gallica)

La particule élémentaire

 

En remontant dans le temps, la première particule apparaît à l'occasion du mariage célébré le 9 mars 1727 à Vallon Pont d'Arc entre le roturier Blaise Jullien et Marie de Saint Etienne, couple dont la fille Marie-Anne Jullien sera mariée très jeune à Pierre Pouzache, fils d'un notable de Vinezac en 1744. 

 

Le sieur Blaise Jullien est lieutenant dans le régiment de Péguiny ou Pequiny. Il est le fils de "demoiselle Jeanne Durand et de feu sire Pierre Jullien du lieu de Saint Alban sous Sampzon d'une part".

 

On sent que le curé essaie de donner un peu de relief à l'ascendance du sieur Jullien car sa future, Marie de Saint Etienne, est la fille de noble Guillaume de Saint Etienne (1677-1734) et de feu dame Françoise de Gigord (1676-1712).

Le seul "portrait de famille" : Joseph de Saint Etienne de Borne, comte de Saint Sernin, demi-frère de Marie de Saint Etienne

Le seul "portrait de famille" : Joseph de Saint Etienne de Borne, comte de Saint Sernin, demi-frère de Marie de Saint Etienne

Entre les lignes, l'acte de mariage semble exprimer que cette union ne va pas de soi. D'abord, seuls les futurs époux et les témoins assistent au mariage, leurs familles s'abstiennent.

 

Ensuite, tandis que le consentement écrit de la mère de l'époux est formulé dès le "7 décembre dernier" soit plus de trois mois avant le mariage, celui du père de l'épouse a été signé seulement deux jours avant. Guillaume de Saint-Etienne aurait-il eu des états d'âme avant d'accepter cette mésalliance?

 

Enfin, il ne parraina pas son premier petit-fils alors qu'il était vivant au moment de sa naissance. Seule la famille de Gigord fut présente. Aucun enfant mâle du couple Jullien-Saint Etienne ne sera d'ailleurs prénommé Guillaume.

 

Il faut dire que la première épouse de Guillaume de Saint Etienne mourut quand sa fille Marie avait 12 ans et que le père de celle-ci se remaria quatre ans plus tard avec une certaine Marguerite de Burine. Peut-être que la marâtre n'eut de cesse que soit casée cette fille du premier lit et ce, à n'importe quelle condition.

 

Pourtant, le métier des armes devait rapprocher le futur beau-père et le futur gendre et c'est ce point commun qui fonde l'explication la plus plausible de ce mariage. En effet, si Blaise Jullien était lieutenant dans un régiment prestigieux[1], son beau-père était lui-même capitaine au régiment de Barville.

 

Il doit être souligné qu'un roturier ne pouvait que très exceptionnellement espérer finir une carrière dans l'armée dans un grade d'officier. La noblesse demeurait le second ordre dédié à la guerre et c'est elle qui naturellement occupait les grades supérieurs. Dans ce contexte, un grade de lieutenant pour Blaise Julien était une très belle réussite.

 

[1] Le régiment des chevaux légers de la Garde du Roi était financé par Michel Ferdinand d'Albert d'Ailly,  Duc de Pequiny. Il s'agissait apparemment d'un régiment de cavalerie prestigieux composé essentiellement de nobles.

Uniforme des Chevaux-légers (gravure du 18ème siècle - BnF (Gallica))

Uniforme des Chevaux-légers (gravure du 18ème siècle - BnF (Gallica))

Donjon de Borne, berceau de la famille éponyme

Donjon de Borne, berceau de la famille éponyme

L'origine des Saint Etienne et des Gigord

 

S'agissant de la famille de Saint-Etienne, le tour de la question sera rapide. Il n'y a que peu d'éléments sur l'ascendance de Saint Etienne et l'on ne va pas au delà de Guillaume de Saint Etienne, grand-père de Marie, qui avait épousé Hélène de Borne et qui était, lui aussi, capitaine de cavalerie. Un métier qui devient presque un atavisme.

Il semblerait d'ailleurs que la famille de Saint Etienne n'ait pas eu une ascendance très prestigieuse.

 

Hélène de Borne était en revanche une des dernières représentantes d'une famille très ancienne de la noblesse chevaleresque remontant au XIème siècle et originaire du village de Borne établi au bord de la rivière du même nom.

 

Elle était la dernière représentante d'une des branches de cette famille, les Borne de Ligonniers (ou de Ligonnès en occitan), les autres branches identifiées étant les Borne d'Altier (vers 1320) et les Borne de Laugères (vers 1400).

 

Les Borne de Ligonès apparaissent à l'occasion du mariage de Jean 1er de Borne et Agnès de Ligonès vers 1367, Ligonès étant un hameau de Sablières, à côté de Saint Melany. Jean 1er de Borne est le descendant de Guillaume de Borne, seigneur de Borne et de Sarrecourte dans le diocèse de Viviers vers 1177 (Sarrecourt. Ce dernier descendrait de Guigon ou Aiglon de Borne, deux frères ayant vécu vers 1030.

 

En 1593 a lieu le mariage des grand parents paternels d'Hélène de Borne, David de Borne, seigneur de Ligonnès et de Beaumefort (à Saint Alban d'Auriolles) et Hélène de Grimoard de Beauvoir du Roure. Ce fut l'occasion d'une alliance avec la famille prestigieuse des Grimoard de Beauvoir du Roure qui avaient compté dans leur famille rien moins que le Pape Urbain V, né Guillaume de Grimoard vers 1310 au chateau de Grizac en Lozère et devenu Pape à Avignon en 1361.

Le Pape Urbain V

Le Pape Urbain V

Concernant maintenant la famille de Gigord, celle-ci proviendrait à l'origine du Dauphiné. Un cadet de la famille, Raymond de Gigord, aurait quitté le Dauphiné pour être chevalier au service de Randon de Joyeuse et aurait épousé la fille du seigneur de Vignal à Chambonas. Il fait son testament en 1426.

 

En généalogie, l'avantage des lignées nobles est en particulier qu'elles ont donné lieu à des généalogies, souvent pour prouver leur noblesse.

 

C'est ainsi par exemple qu'en 1657, Raymond de Gigord, seigneur de la Rochette et Charaix, docteur es droit et lieutenant principal au sénéchal ducal de Joyeuse fut contraint de démontrer la noblesse de sa famille dans le cadre d'une procédure engagée contre lui pour refus de paiement de la taxe de franc-fiefs[1] et livra à cet effet une généalogie. Cette généalogie permit peut-être d'alimenter celle décrite dans l'armorial de la noblesse du Languedoc pour la même famille.

 

Ainsi, au delà des famille Borne et Gigord, les ramifications de ces familles ainsi que leurs ascendances sont très souvent documentées, à partir notamment des archives seigneuriales.

 

[1] exigible uniquement auprès de roturiers même détenteurs de terres de franc-fiefs, d'où l'intérêt de prouver sa noblesse.

Courtisans en 1572

Courtisans en 1572

"Tout va très bien, madame la Marquise' (de Paul Misraki - 1935)

 Grandeur et décadence des Sampzon

 

Au delà de la démonstration de noblesse, on obtient des informations précises, notamment  comme dans le cas de la famille d'Adillon de Sampzon, grâce aux efforts de mémorialiste d'un de ses membres.

 

Ainsi, Antoine de Sampzon (1568-1640), seigneur de la Bastide, co-seigneur de Saint-Alban et la Beaume qui est un ancêtre à la 13ème génération de Valentine Pouzache a écrit ses mémoires en 1621 qui ne sont pas les récits d'une vie au sens moderne mais plutôt un mélange improbable de considérations généalogiques, personnelles et patrimoniales.

 

Il illustra ses propos généalogiques par des références à des testaments ou des contrats de mariage, tel le mariage entre Guillaume de Sampzon et Jeanne de Montbel le 4 janvier 1197 qu'il avait trouvé "d'un grand parchemin par la vieillesse et fraction duquel n'ai pu lire les autres particularités dudit mariage" et qu'il précisa classer "dans un grand sac écrit au dessus de la toile, sac des hommages".

 

Je passe sur son énumération de la descendance de Guillaume de Sampzon et de Jeanne de Montbel, propriétaires de la seigneurie de la Bastide et dont la dernière héritière, une certaine Aygueline née au 14ème siècle, transmit son nom et son héritage à la descendance qu'elle eut avec Jalcolm d'Adillon.

 

Dans les anecdotes familiales, on apprend pêle-mêle que le grand-père d'Antoine de Sampzon, un guerrier grand et corpulent, était au service du Duc de Lorraine et plus souvent en guerre et à la chasse qu'à la maison et que les deux frères de celui-ci moururent prématurément, l'un des suites d'une chasse et l'autre de la guerre.

 

Son père était selon sa description, un grand type "maigre de couleur basanée, fort doux, charitable et équitable" qui "raccomoda ses affaires, que pour ses plaisirs en son jeune âge avaient pris un mauvais train", autrement dit, qui finit par se mettre à gérer son domaine, avant de mourir, trop tôt, comme le déplore son fils en 1581.

 

Notre mémorialiste tresse aussi des couronnes de louanges à sa mère (ah maman !) qui sut malgré l'adversité d'un veuvage trop précoce conserver "notre maison qu'elle améliora et tout le reste de notre héritage, par sa bonne et louable ménagerie éleva à la vertu nous autres ses enfants, louangée et prisée de tous ceux qui la connaissaient ....".

 

De son mariage avec Madeleine de Borne, il eut deux filles Louise et Hélène dont il exigea que la descendance porte le nom de Sampzon, faute d'héritier mâle.

 

A la génération des petits enfants, la situation familiale se gâte quelque peu. Les héritiers de la famille qui furent Antoine et Alexandrine, les deux enfants de Louise de Sampzon et de François de Rochier, causèrent bien du souci à leur grand-père paternel et à leur mère. Elle se retrouvait seule, étant devenue veuve prématurément de son guerrier de mari ,décédé en 1622 des suites d'une maladie contractée lors du siège de Montpellier.

 

Leur fils Antoine semble avoir été un type peu fréquentable qui menait grand train, empruntant  pour cela de l'argent en profitant du crédit de son grand-père et extorquant de sa mère de l'argent par la menace. Il assassina un parent de sa femme d'un coup de fusil, alors que le pauvre homme était benoitement en train de pêcher, puis se sauva. Bref, le sale type.

 

Quand à sa sœur, Alexandrine, elle semble avoir été instrumentalisée par son mari, Pierre de Borne[1],  qui tenta à plusieurs reprises de capter l'héritage, au point que, dégoutée de ses enfants, cette pauvre Louise de Sampzon décida de se retirer au couvent ou elle mourut en 1646.

 

[1] Ce sont les ascendants directs de Valentine Pouzache, ils étaient parents du 3 au 4ème degré de consanguinité ce qui fait qu'elle descend deux fois du même couple marié en 1551 : Pierre de Borne et Louise Audibert de la Farelle.

Château de La Bastide de Sampzon

Château de La Bastide de Sampzon

D'autres particules plus éloignées dans l'arbre

 

Le 25 janvier 1693, Benoit Clément-Dupont épouse Marie Blanche de Champel de Sauverzat à Saint Martial. L'époux est dit être de la paroisse de Montpezat sur Bauzon - mariés en présence « de Jean de Beysans et Charles de la Planche, baillis de Montpezat, messieurs Joseph Dupont et François Chambon dudit Montpezat et nobles Joachim de Sauverzat, père et fils et Joseph de Sauverzat sieur de la Saigne».

 

C'est de cette union qu'est issue Marianne Françoise Clément Dupont qui épousa en 1708 Louis Pouzache à Saint Martial.

 

Dans ce cas de figure, il s'agit vraisemblablement d'alliances patrimoniales entre des familles bourgeoises et de la petite noblesse.

 

Les Sauversac (ou Sauverzat) étaient des notaires installés à Saint Martial, notamment dans la maison forte du lieu dit de Chambon. La particule semble avoir été ajoutée par la suite pour faire chic, notamment à l'occasion de l'alliance avec la famille d'Allard qui suit. 

 

Bernard Sauverzat épousa en 1612 Marie d'Allard fille de Valentin d'Allard et d'Anne Meysonnier, la famille d'Allard étant une famille de petite noblesse originaire du Vivarais (Mezilhac) qui aurait essaimé en Dauphiné (famille Allard de Montvendre). Valentin d'Allard s'était converti au protestantisme.   

 

Un des fils de ce couple, Joachim de Sauverzac (ancêtre de Valentine à la 10ème génération) épousa lui aussi une femme de la noblesse en la personne de Françoise d'Alles. En 1664, il aurait présenté un mémoire pour obtenir de porter le nom d'Allard et être maintenu comme noble. Cette  alliance entre la bourgeoisie et la noblesse se retrouve également dans l'alliance entre Marie de Sauversac, la soeur de Joachim, et Henri Blanc de Molines en 1639.

 

Ce que j'ai trouvé sur la famille d'Allard est assez flou et résulterait d'une enquête menée en 1593 à la demande des d'Allard du Dauphiné pour éviter (encore!) de payer la taille. La date d'anoblissement de cette famille n'est pas connue mais il serait intervenu avant 1450. Cette famille a donné lieu à quatre rameaux en Vivarais : les Allard de Mezilhac, de Chanéac, de la Pervenche et du Pouzin.

 

Les Allard de Mezilhac du Chambon et de Sauverzac sont ceux qui nous concernent. Claude, fils de noble Antoine d'Allard, épousa Marguerite Izaille en 1532. Il est convoqué au ban et servi à Aigues-Mortes vers 1540 ce qui est un signe de noblesse[1]. Claude d'Allard était le père de Valentin d'Allard.

 

[1] La convocation au ban ou bien à l'arrière-ban (qui est à l'origine de l'expression actuelle) était l'appel du suzerain à ses vassaux afin qu'ils se joignent à lui pour faire la guerre. Le ban signifie la convocation des vassaux directs et l'arrière ban, des vassaux des vassaux. Jusque tardivement sous l'ancien régime, le déclenchement de la guerre par le roi (en qualité de suzerain de tous les nobles du royaume) était précédé de cette convocation

 

la Bataille d'Azincourt

la Bataille d'Azincourt

Quant à Françoise d'Allès, elle était la fille de Jehan d'Allès, seigneur de Sauzet lui même d'une famille noble du Velay (vers le Puy) identifiée dès le 13me siècle et de Marie Brossier de Chambonnet également d'une famille noble du Velay, vers Yssingeaux.

 

Pour l'anecdote, Françoise d'Allès tenta en vain de s'opposer à une mésalliance entre son fils Joseph de Sauverzac, sieur de la Saigne avec Louise Blache, de Chabeuil en Dauphiné qui était servante de Marie Truchet veuve de René Durand sieur de Fourchades. Le mariage eut lieu le 26 novembre 1706 au Cheylard. Louise Blache eut le bon goût de mourir assez rapidement.

La famille Dangelin de Surville

 

C'est Emilie Suchet, mère de Clothilde Tourvieille et grand mère de Valentine Pouzache qui descend de cette famille.

 

Cette filiation vient du mariage entre Dorothée Dangelin de Surville (1611- avant 1667) avec André Delauzun à Gras le 20 octobre 1636.

 

Le nom Dangelin fait assez chic, au point que l'on se demande s'il ne s'écrit pas avec un "d" apostrophe.  

 

Si pour des snobs, l'apostrophe est indispensable, elle n'était pas de rigueur et d'ailleurs Dangelin est le nom d'un notaire roturier de Saint Alban en Gévaudan, dans le diocèse de Mende (Lozère) qui épousa Louise de Surville en 1559. Les enfants de ce couple, Gabriel et Robert, accolèrent le patronyme de Surville.

 

Ils grandirent à Vesseaux chez leur oncle François de Surville dit "le vieux" (vers 1520-vers 1599) qui était seigneur de Fourton (sur le plateau de Coiron), probablement élevés comme des jeunes nobles au métier des armes.

Chevaliers en campagne (miniature du 14ème - Bibliothèque universitaire de Strasbourg)

Chevaliers en campagne (miniature du 14ème - Bibliothèque universitaire de Strasbourg)

Robert mourra assez jeune tandis que Gabriel quitta le château de son oncle pour s'installer à Lavilledieu. Il était capitaine dans le parti catholique contre les huguenots et mourut en 1621 d'un coup d'arquebuse en poursuivant une garnison huguenote de La Gorce qui avait tenté   d'attaqué Rochecolombe.

 

Il laissait une veuve, Catherine de Rouvière et six enfants,  Jacqueline (née en 1605), Suzanne (1608), Hélie (1611-1651), Françoise (1615), Dorothée (1616) et Jeanne.

 

La famille de Surville serait originaire de Normandie. Le premier, Simon de Surville, est signalé en 1304 dans un acte concernant une terre à Saint Privat près de Vesseaux. Cette famille possédait deux châteaux disparus aujourd'hui, une maison forte dans le bourg de Vesseaux et le chateau de Forton précité à Freyssenet sur le Coiron.

 

La mère de Gabriel, Louise de Surville, était la fille de Jean dit "Bérengon" de Surville seigneur de Forton et co-seigneur de Lachamp et de Françoise de Comte. Celui-ci est l'auteur de la branche de Forton demeurée à Vesseaux, l'autre branche étant celle de Gras.

 

L'arrière grand-père de Jean de Surville, Béranger (1398- après 1459) fut chevalier de Charles VII et participa au siège d'Orléans. Il avait été relaté qu'il y était mort mais des actes postérieurs à 1429 démontrent qu'il ne trépassa point dans ce siège.

 

On a supposé que son épouse Clothilde de Chalis (vers 1405-vers 1498) avait rédigé des poèmes qui furent transmis jusqu'à Joseph Etienne marquis de Surville et publiés après sa mort par sa femme. Ensuite, l'origine de ces poèmes fut contestée et ceux-ci considérés comme une supercherie littéraire. On conçut qu'en réalité ils avaient écrits par le marquis de Surville, les poèmes étant empreints d'éléments modernes, étrangers au 15ème siècle.

 

Il semblerait que la vérité soit entre les deux, ces poèmes auraient été effectivement rédigés au Moyen-âge mais retravaillés probablement par ce lointain descendant.

 

J'ai lu par ailleurs que Guillaume de Surville, grand-père de Béranger avait fait partie des sept chevaliers français ayant affronté les sept chevaliers anglais à Montendre en 1402, en pleine guerre de Cent ans. Cette même source pourtant bien documentée énonce d'ailleurs les pedigrees des sept chevaliers français. Toutefois, aucun d'eux ne répond au nom de Surville.

Tournoi en l'honneur de la reine Isabeau de Bavière en 1389

Tournoi en l'honneur de la reine Isabeau de Bavière en 1389

Des particules entre nobles et roturiers

 

Avant de fermer ce chapitre, je souhaite évoquer d'autres ascendants de Valentine Pouzache qui ont un nom moins prestigieux et dont la noblesse est peut-être matinée de bourgeoisie.

 

Il s'agit d'abord de la famille Ganhat de la Couronne portée par le viguier (juge royal) de Villeneuve de Berg vers 1650. Jacques Ganhat de la Couronne avait épousé Jeanne de Ladet. Or point de traces dans les armoriaux de la noblesse du Vivarais ou du Velay. Il est qualifié de noble dans des actes mais cela n'est pas un indice décisif. Si noblesse il y a eut, peut-être la devait-il à sa charge de viguier et donc aurait-il été de ces représentants de la noblesse de robe.

 

Ma préférée demeure la famille au nom poétique de Chalabraysse de Gallimard. Citée dans le nobiliaire du Velay et de l'ancien diocèse du Puy elle fut représentée à l'assemblée de la noblesse du Gévaudan en 1789.

 

Installée à Genestelle depuis le 15ème siècle, cette famille aurait été établie au mas de Chalabruyesse d'où son nom. Elle paraît s'être appelée "Del Masoier alias Chalabrueysse" (acte notarié de 1427) avant d'adopter son surnom. Plus tardivement, il en sera de même pour le nom de Galimard qui vient du surnom de Benoit Chalabruyesse dit le capitaine Galimard [1] (1549-avant 1624).

 

De fil en aiguille, l'arrière grand-mère d'Emilie Suchet se maria en 1758 sous le nom de Claire Galimard alors que son père s'était marié sous le nom d'Antoine Chalabrueisse dit Galimard.

 

[1] Il fut l'auteur des trois branches Genestelle, Burzet et Saint Pierreville. Valentine Pouzache descend de la branche de Genestelle.

Bottin mondain
Published by F. Brillanceau - dans arbres sous la loupe
commenter cet article
29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 17:33

L'idée de créer une nouvelle catégorie intitulée "arbres sous la loupe" m'est venue après avoir travaillé sur d'autres arbres généalogiques que le mien.

Elle est une des réponses à cette lancinante interrogation de l'utilité de faire un arbre généalogique.

Si pour le généalogiste, le plaisir réside dans la recherche et dans l'enquête, pour ceux dont on fait la généalogie, ces listes de dates et de personnes sont abstraites et peu intéressantes. Le fait qu'ils soient des ascendants ne les rend pas plus attirants.

Il est alors important de réfléchir à la manière de présenter le résultat de ces multiples enquêtes afin d'incarner ces personnes disparues il y a bien longtemps.

Mettre en perspective des curiosités relevées, tenter de les expliquer, donner du sens tout en prolongeant plus loin le plaisir de l'enquête, c'est ce que je me suis appliqué à faire pour d'autres et que je retrace dans cette rubrique, en faisant un lien avec mon propre arbre généalogique si nécessaire.

Ce article traite des migrations et de la mobilité dans l'arbre généalogique de la famille Peyremorte-Grassot, famille issue de la Drôme méridionale et des villages de La Laupie et de Saint Nazaire le Désert qui résulte du mariage d'Henri Peyremorte avec Georgette Grassot le 26 janvier 1937 à Valence dans la Drôme.

 

Le premier constat en la matière c'est qu'à part le fait que la mère de Georgette Grassot soit issue d'une famille espagnole d'Alicante installée en Algérie, la famille Grassot affiche une mobilité dans un rayon de 30 kms autour de Saint Nazaire le Désert qui est le berceau familial de la famille.

 

La famille Peyremorte affiche une mobilité bien plus grande qui s'inscrit comme on le verra dans un schéma de migration relativement classique dans la vallée du Rhône.

 

Les foyers familiaux des Peyremorte et des Grassot expliquent probablement cette différence. Alors que Saint Nazaire le Désert est enclavé dans la montagne à 70 kilomètres de l’axe de circulation de la vallée du Rhône, La Laupie ainsi que les villages alentours dont est originaire la branche Peyremorte se trouvent sur la route qui relie Montélimar et Crest (la vallée du Roubion) et très proches de l'axe Paris-Lyon-Marseille.

Saint Nazaire le Désert au début du 20ème siècle

Saint Nazaire le Désert au début du 20ème siècle

Chez les Grassot

 

La branche Grassot s'enracine à Saint Nazaire le Désert et aux alentours (Rochefourchat, Gumiane, Chalancon, Bouvière etc) et dans la vallée de la Drôme (entre Die et Luc en Diois) avec une petite ramification à Saint-Martin en Vercors.

 

Trois exceptions nous amènent d'abord dans les Hautes Alpes puis vers l'Ardèche et enfin dans le Jura ou bien le Doubs, l'intéressé étant natif du diocèse de Besançon.

 

Jacques Givodan (1705-1768) maréchal ferrand de profession, qui se maria avec Jeanne Marie Brès, le 20 avril 1728 à Saint Nazaire le Désert était natif de Rosans dans les Hautes Alpes, soit à peu près à 50 kms au sud de Saint Nazaire.

 

Comment s'établit-il loin de chez lui ? Il est possible que les circonstances familiales le sortent très tôt du foyer.

 

Son père, maréchal-ferrant de Rosans, décéda prématurément à l'âge de 45 ans en janvier 1717, en laissant derrière lui plusieurs enfants.

 

Jeanne Rolland, sa veuve, casa rapidement les enfants en âge de l'être, en commençant par Antoine l'aîné qui se maria dès août 1717 dans la Drôme à Cornillac avec une lointaine cousine[1]. A sa suite, son jeune frère Jacques a très vraisemblablement été envoyé pour faire son apprentissage de  maréchal ferrant chez Jean Brès à Saint Nazaire le Désert dans la même période, soit vers l'âge de 10 ans.

 

De patron, Jean Brès devient beau-père avec le mariage de Jacques Givodan et de Jeanne Marie Brès. Elle a tout juste 15 ans tandis que lui est âgé de 21 ans.

 

Ce mariage permit très certainement la reprise de la forge familiale en l'absence de descendant mâle chez les Brès, tout en constituant une alliance entre pairs. Après tout, Jacques Givodan venait d'une bonne famille de maréchaux ferrants avec son père et son grand père.

 

Plus mystérieuses sont les raisons pour lesquelles Michel Girardon (1751-1815) cordonnier puis cabaretier à Saint Nazaire le Désert épousa à Eurre le 23 août 1784, Madeleine Charrière (1753-1817) qui était née à Chabeuil et dont la lignée maternelle était originaire d'Ardèche et la lignée paternelle d'Etoile sur le Rhône.

 

La mère de Madeleine Charrière, l'"honorable" Marie Madeleine Mazerat (1723-1789) ainsi qu'elle est dénommée dans son acte de mariage et dans celui de sa fille Madeleine, est peut-être née dans la Drôme ou en Ardèche.

 

Sa mère Madeleine Coste (1696-1751) est en revanche sans conteste une ardéchoise puisqu'elle est dite être originaire du Vivarais[2] dans son acte de décès tandis que le nom de famille Mazerat est localisé en Ardèche (Champis, Colombier le Vieux, Colombier le Jeune etc).

 

Le père de Marie Madeleine Mazerat, Pierre Mazerat était granger[3] au domaine de Bressac à Montélèger. Peut-être Madeleine Coste et Pierre Mazerat quittèrent-ils leurs montagnes ardéchoises pour tenter de vivre des terres fertiles de la vallée du Rhône ?

 

Le contrat de mariage de Michel Girardon et de Madeleine Charrière qui a été passé chez maître Eymard, notaire à Etoile sur Rhône, permettrait probablement d'en savoir un peu plus sur les raisons pour lesquelles ces deux-là se sont épousés.

 

Toujours est-il que dans les archives notariales de l'étude de maître Giry à Saint Nazaire le Désert (numérisées pour la période 1770-1790), un acte passé le 2 juin 1784 enregistre le fait que Michel Girardon emprunte 192 livres à Antoine Anduol qu'il s'oblige à rembourser "dans une année prochaine à la côte vingtième, à compter de ce jour et jusqu'à l'entier paiement" (vue 366/488). Ne serait-ce pas là un emprunt pour permettre un apport dans la future communauté conjugale ?  

 

[1] voir archives départementales de la Drôme, paroisse de Comillac (vue 208/516). Elle est parente avec son époux au quatrième degré.

[2] le département de l'Ardèche actuelle

[3] Utilisé en Dauphiné, le terme de granger correspond à la définition du métayer employé dans le reste de la France (dans la France de l'ouest on dit aussi un bordier et une borderie). La moitié des fruits récoltés par le granger ou bien le métayer constituait en général le prix du loyer de la terre (selon les usage cela pouvait être moins de la moitié)  dont il s'acquittait auprès du propriétaire de la terre ("Le metaier est ainsi appelé en France de metairie ; et en Dauphiné, granger, de grange ; l’un et l’autre edifice, au dit païs, signifiant une mesme chose, bien qu’en France la grange ne soit que partie de la metairie" Olivier de Serres).

Siège de Gray en Franche-Comté (1674)

Siège de Gray en Franche-Comté (1674)

Quant au troisième ancêtre voyageur de la branche Grassot, Jean Guibert dit "Lorange", était originaire "de Bone diocèse de Bezançon en Franche Comté[1]" au moment où il se maria avec Anne Joubert le 14 avril 1676 à Die.

 

Déterminer où se trouve "Bone" a donné lieu à une enquête qui n'a pas encore totalement porté ses fruits. On peut écarter avec certitude la ville de Beaune en Côtes d'Or. Elle ne relevait pas du diocèse de Besançon dans l'ancien régime qui couvrait peu ou prou les départements actuels du Jura et du Doubs.

 

Ainsi deux candidates apparaissent : Beaume les Dames dans le Doubs et Beaume les Messieurs dans le Jura, cela ne s'invente pas.

 

Jean Guibert - puis son fils Joseph après lui - était foulon (ou foulonnier ou parandier ou gauchandier). Ce métier consistait à traiter les étoffes afin de les assouplir de les dégraisser et d'en assurer la finition en les traitant dans un moulin à eau. Il possédait à cet effet un moulin à Luc en Diois et sa descendance est abondamment citée dans les archives notariales de maître Ferroul.

 

Pourquoi lui ou bien ses parents sont-ils partis de Franche-Comté pour s'établir à plusieurs centaine de kilomètres de leur paroisse d'origine ? C'est totalement mystérieux.

Peut-être ont-ils été poussés par la guerre et la difficulté à prospérer sur un territoire martyrisé.

 

En effet, peu avant le mariage de Jean Guibert à Die, la Franche-Comté venait d'être à nouveau conquise par le roi de France dans une campagne militaire éclair effectuée en 1674.

 

Cette dernière conquête de la Franche-Comté, constitue à n'en pas douter une nouvelle épreuve pour les Franc-comtois qui avaient eu probablement du mal à se remettre des violences opérées par les troupes royales, dès une première invasion en 1634 qui avait laissé la population exsangue après les ravages de la soldatesque, la peste et la famine.

 

[1] L'origine des personnes dans les registres paroissiaux dans l'ancien régime était déterminée par la localité, voire lorsqu'ils étaient différents du lieu d'enregistrement, le diocèse ou bien la province si nécessaire.

Vue du village de La Laupie

Vue du village de La Laupie

La branche Peyremorte

 

La branche Peyremorte affiche une plus grande mobilité et notamment des migrations est/ouest et Nord/Sud, si l'on prend pour axe le village de La Laupie et la vallée du Roubion.

 

C'est d'abord la mère d'Henri Peyremorte, Marie Lumina Beaume, qui était née au lieu dit de Beauchamps à Uchaux dans le Vaucluse en 1868. Elle apparaît pour la première fois dans le recensement de population de La Laupie en 1896 en qualité de "belle-fille" (vue14/17) du chef de famille, Michel Peyremorte son beau-père[1].

 

Le père de Marie Lumina Beaume, Jean Beaume, était originaire du village de Saint Laurent des Arbres dans le Gard, tandis que la famille paternelle de sa mère, Rose Arménier[2], était du Vaucluse (Piolenc, Caderousse etc) et celle de sa grand-mère, Marie Rosalie Allamel était originaire de Saint Melany en Ardèche. Mais j'y reviendrai plus tard car je sens que vous êtes un peu dépassés par ce tourbillon.

 

Reprenons à Jean Beaume. Il est né en 1822 à Saint Laurent des Arbres dans le Gard, de Rose Trouillas et de Jacques Beaume, ce dernier décédant de manière inexplicable aux hôpitaux maritimes[3] de Brest en 1846.

 

Sa mère meurt à l'âge de 33 ans en 1831, alors qu'il a n'a pas plus de 9 ans. Il a quelques frères et sœurs mais de toute façon, dans un milieu pauvre comme le sien, il faut diminuer le nombre de bouches à nourrir et se remarier.

On retrouve la trace de Jean Beaume à Piolenc dans le Vaucluse en 1850, lorsqu'il se marie avec Rose Arménier le 13 novembre. Elle est née dans la commune de Connaux dans le Gard, ses parents ayant dû trouver à s'y employer à l'époque, avant de revenir à Piolenc où le père, Jean Baptiste Arménier travailla successivement comme mineur et cultivateur.

 

Les parents de l'épouse sont consentants mais seulement représentés. Est-ce un signe que le jeune homme n'est pas bien apprécié? Toujours est-il que les jeunes époux ne logent pas avec les beaux parents en 1851 (à l'occasion du recensement) mais chez Anne Beaume et Sebastien Requeyrol l'oncle et la tante de Jean Beaume, un couple âgé d'une soixantaine d'années et sans enfants (du moins à l'époque).

 

Sébastien Requeyrol est désigné comme "colon" (fermier) dans le recensement et lui comme sa femme est originaire du département du Gard, ce qui donne à penser qu'en s'établissant à Piolenc, Jean Beaume  rejoignait en réalité sa famille.

 

Les deux premiers enfants du couple Beaume-Arménier, Jean et Louise, naissent à Piolenc mais la famille déménagera à Uchaux entre 1854 et 1857, probablement parce que Jean Beaume y avait trouvé une terre à louer ou bien à s'employer dans une exploitation.

 

Ils demeurent à Uchaux au moins jusqu'en 1868 (date de la naissance de Marie Lumina Beaume).

 

A une date indéterminée, la famille remonte la vallée du Rhône pour s'établir à Pierrelatte où les parents Beaume sont probablement décédés après 1902. Jean Beaume est désigné dans les recensements de 1881 et de 1886 comme fermier.

 

Retrouver leur trace à Pierrelatte ne fut pas une mince affaire.

 

Après avoir vainement parcouru les archives départementales du Vaucluse, j'ai retrouvé leur trace en fouillant dans les registres du service militaire. Jean Beaume, l'aîné de la fratrie, n'avait ainsi pas été conscrit dans le Vaucluse mais dans la Drôme avec un domicile identifié à Pierrelatte.

 

Selon la description du registre[4], le frère de Marie Lumina était un (grand pour l'époque) gaillard d'1 mètre 76, brun, les yeux gris-bleu, un front couvert, une petite bouche un nez aquilin, un menton rond et un visage ovale. Il sera affecté au 4ème régiment de cuirassiers à Paris[5]. A la fin de son service qui aura duré trois ans, il deviendra gendarme à cheval.

 

Quant à Marie Lumina, elle rencontra son mari lorsqu'ils travaillaient ensemble à la chocolaterie d'Aiguebelle. Le registre militaire confirme que Michel Peyremorte ("1 m 61, yeux gris bleus, cheveux châtains clairs, menton rond, visage plein") a résidé à Donzère à partir de novembre 1895, soit dans la localité de la chocolaterie.

 

[1] Marie Lumina Beaume n'apparaît pas toutefois dans le recensement de 1891, ce qui laisse supposer qu'elle s'est mariée avec Michel Peyremorte (fils)  entre ces deux dates, dans un lieu qui demeure encore inconnu.

[2] A noter que le patronyme Arménier était transcrit tel que prononcé probablement avec un accent patois, ce qui donnait le nom "Armanian", si bien que j'ai cru avoir affaire à une ascendance arménienne avant de comprendre mon erreur ...

[3] Archives municipales de Brest - registre année 1846 (vue 52/112) - "Acte de décès de Jacques Baume (ex cultivateur), décédé hier à 9 heures du matin aux hôpitaux maritimes, âgé de 53 ans, né à Saint Laurent des Arbres département du Gard et y domicilié, fils de feu Jean et de Marie Roussel ..."

[4] Archives de la Drôme en ligne registre de 1872, bureau de Montélimar (vue 130/295).

[5] J'ai lu que les cuirassiers se recrutaient de préférence parmi les conscrits de grande taille.

Carte du Comtat Venaissin

Carte du Comtat Venaissin

Venons en maintenant à la branche paternelle de sa mère, Rose Arménier.

La famille Arménier vient de Châteauneuf du Pape[1] situé dans le Comtat Venaissin qui de 1274 à 1791 fit partie des domaines de la Papauté avant d'être intégrée à la France. A moins de 20 kms au nord d'Avignon, Châteauneuf se trouvait sur un axe stratégique par le Rhône et par la route romaine reliant Arles à Lyon.

 

Localité aujourd'hui mondialement célèbre pour ses vins, elle fut très longtemps réputée pour la qualité et la quantité de chaux qui s'y produisait ainsi que pour la fabrication de tuiles et la production de sel.

 

Au 17ème siècle, Barthélémy Arménier (1640-1699) et Marie Daumasse son épouse y exercèrent le métier de ménagers (des paysans aisés), probablement sur des terrains qui valent de l'or aujourd'hui.

 

Au milieu du 18ème siècle, le petit fils de Barthélémy, Pierre Arménier vit à Orange (relevant de la principauté éponyme jusqu'en 1703, date à laquelle elle rattachée à la France), où il a épousé une femme de Jonquières (Vaucluse). Puis son fils Guillaume (1775-1840) naquit à Orange, se maria à Caderousse et mourut  à Piolenc. Ce Guillaume Arménier qui est l'arrière grand-père de Marie Lumina sera successivement cultivateur et berger.

 

J'ai évoqué plus haut, l'ascendance ardéchoise de Marie Lumina. Plus exactement, le grand-père (Joseph Alamel (1735-1802)) de sa grand-mère (Marie Rosalie Alamel née en 1803 et décédée en 1863), était né à Saint-Mélany en Ardèche.

 

C'est ce qui transparaît dans son acte de mariage avec Suzanne Clément du 13 juillet 1762 à Piolenc.

 

Le frère de Joseph Alamel qui s'appelait également Joseph - ce qui était assez courant et s' interprète comme une précaution dans ces temps de mortalité infantile -, était lui-même descendu de sa montagne pour épouser cette même année 1762 à Piolenc, une jeune femme du nom de Marie Anne Gandureau.

 

La raison de cette migration est assez logique et évoquée notamment par Fernand Braudel dans "L'identité de la France". Les économies locales élémentaires de l'Ancien régime "à faible rayon d'action (qui) tendent à l'autosuffisance. Chacune d'entre elles a en charge, pour le meilleur et pour le pire,  un groupe donné de population dont le chiffre oscille tantôt à la hausse, tantôt à la baisse, en fonction des ressources à partager et qui varient au rythme des récoltes et des prix. (...) Car il y a un niveau de vie (alimentation, vêtement, logement) (...) qu'il s'agit de maintenir ..."  pour permettre au groupe, dans le pire des cas, de survivre.

Fernand Braudel précise que face aux difficultés pour maintenir ce fragile équilibre, nos ancêtres n'avaient pas tant de solutions : défricher pour agrandir les surfaces cultivables, introduire des cultures nouvelles ou encore développer de la valeur ajoutée par le développement de l'artisanat.

 

Toutefois et face à une pression démographique due à une forte natalité ou en cas de crise prolongée et récurrente de ces économies locales, la seule issue était l'émigration temporaire, saisonnière ou définitive.

 

C'est dans ce dernier schéma qu'entrent les deux frères Alamel.

 

Au cours du 18ème siècle en effet et comme partout en France, le Vivarais connaît une expansion démographique majeure due à une plusieurs facteurs (moins de mortalité infantile ou due à la disette, une meilleure alimentation etc). Cette augmentation commence vers 1710 et s'accélère dans la deuxième moitié du siècle.

 

Dans le même temps, la production agricole ne suit pas l'accroissement de la population. Il n'y a d'évolution majeure des techniques permettant d'améliorer la production agricole et en particulier la culture céréalière, ce qui rendit indispensable d'abord la châtaigne puis la pomme de terre.

 

Quand on était du Bas-Vivarais d'un endroit comme Saint-Mélany, il était indispensable de compléter ses revenus par des travaux saisonniers dans la vallée du Rhône, voire en s'y installant définitivement comme le firent les frères Alamel.

 

C'est une tendance que constatait l'abbé Giraud-Soulavie dans son Histoire naturelle de la France méridionale paru en 1781 ... avec quelque véhémence :

 

[1] Châteauneuf du Pape en référence au château de villégiature du Pape, s'est appelé Château-Calcernier jusqu'en 1893, date à laquelle le maire décide de changer le nom de sa municipalité.

"Tandis que les montagnards descendent par hordes certaines saisons et passent dans les plaines inférieures pour aider leurs cultivateurs lâches et paresseux, dans leurs travaux champêtres. Témoins les émigrations annuelles de Vivarois, de Cévenols, de Gévaudanois etc, qui descendent dans les contrées du Languedoc et surtout du Comtat Venaissin qu'un gouvernement débile et sans principes constants abandonne dans l'inertie."

Gravure de 1822 montrant des maçons, métier exercé par Antoine Truc (1803-1882)

Gravure de 1822 montrant des maçons, métier exercé par Antoine Truc (1803-1882)

Achevons d'examiner ce fameux axe Ouest-Est de migration - ou plutôt Nord-Ouest/Sud-Ouest devrais-je dire - autour de La Laupie, avec les parents d'Henriette Truc (1835-1902), la grand-mère paternelle d'Henri Peyremorte.

 

Ce couple formé par Antoine Truc (1803-1882) et Rosalie Chapus (1804-1878) complète parfaitement l'image d'une vallée du Rhône, pôle d'attraction des populations montagnardes de ses deux rives puisque la famille Truc est originaire de Lavaldens (Isère) tandis que la famille Chapus vient de Saint Lager-Bressac en Ardèche.

 

Antoine Truc est né à Poisat qui est juste en surplomb de Grenoble, aujourd'hui en lisière de l'agglomération, entre Eybens et Saint Martin d'Hères. Il est le fils d'Antoine Truc (1754-1831), originaire de la paroisse de Lavaldens dans le massif du Taillefer à 40 kms au sud de Grenoble et d'Antoinette Billon (1764-1742) qui serait née dans la paroisse de Poisat.

 

Avant d'aller plus loin, quelques détails sur ce couple qui m'a donné bien de la peine.

 

Ils ont été d'abord difficiles à situer puisqu'ils sont décédés tardivement et que les témoins de leurs décès respectifs étaient des voisins et avaient en conséquence une idée approximative de leurs filiations.

 

Pour Antoine Truc, les témoins ont déclaré "qu'Antoine Truc leur voisin né à Lavaudant (Isère) fils de feu Jean et de feue Thérèze Mazet, époux d'Antoinette Billon, était décédé ce jour a huit heures du matin dans son habitation sise dans cette commune". Le lieu de naissance prononcé  en dialecte local a été longtemps mystérieux tandis que le nom de famille de sa mère s'est avéré être son surnom, son nom de famille étant Guillet.

 

Quand à Antoinette Billon, les témoins de son décès qui sont aussi les voisins déclarent  "que ce jour à onze heures du matin Antoinette Billon ménagère âgée de soixante dix huit ans, née dans cette commune, veuve d'Antoine Truc, fille de feu Jean Billon et de défunte Catherine Revollet mariés". Or, Catherine Révollet s'est révélée introuvable et pour cause,  la mère d'Antoinette Billon s'appelle en réalité Jeanne Josserand dite "Révollet", surnom qu'elle tenait de son père.

 

Mais revenons à Antoine Truc. On ne sait pas quand il quitta le domicile familial mais il n'a pas assisté au mariage de sa sœur Claudine Truc avec Guillaume Basset qui a été enregistré le 16 avril 1828  lieu en 1828 à Poisat[1], ce qui laisse supposer qu'il était déjà parti.

 

A l'occasion de la publication de son mariage avec Rosalie Chapus en 1835 à l'état-civil de la commune de Saint Lager Bressac en Ardèche, on apprend qu'il réside à Chomérac et qu'il y exerce la profession de maçon.

 

Ils demeureront à Chomérac, au moins  jusqu'en 1842, date à laquelle naît leur premier fils et quatrième enfant, Antoine François Truc. Avant ils auront eu dans l'ordre, Henriette (née en 1835) qui est rappelons le, la grand-mère d'Henri Peyremorte, Fanie (née en 1839), Marie Sophie (née en 1841).

 

Les perspectives économiques à Chomérac étaient peut-être attractives, toujours est-il que le frère d'Antoine, Pierre Truc, peigneur de chanvre comme son grand-père paternel, le rejoint avec sa femme Reine Vigier et sa fille de trois ans née à Poisat et ce, entre la fin de 1838 et le début de l'année 1839.

 

En effet, ce couple a perdu un enfant mort deux mois après sa naissance en septembre 1838 à Poisat, tandis qu'un enfant Louis Pierre est enregistré à Chomérac dans le registre le 29 octobre 1839.

 

Dans un temps indéterminé, Antoine Truc et Rosalie Chapus s'établirent à La Laupie et lorsque leur fille Henriette se marie à Michel Peyremorte, ils y résidaient déjà.

 

La famille de Rosalie Chapus était totalement d'origine ardéchoise : Saint-Lager-Bressac, mais aussi Chomérac, Privas avec des incursions au sud à Saint Julien du Serre et Saint-Privat, vers l'ouest et le nord ouest à Gourdon ou Saint Julien du Gua.

 

 

[1] Mariage qui a été l'occasion pour le marié de reconnaître de son fils né hors mariage en 1825.

 

Published by F. Brillanceau - dans arbres sous la loupe
commenter cet article
3 novembre 2015 2 03 /11 /novembre /2015 14:55

"Red Army" par Soviet Suprême

 

L'épilogue de cette histoire singulière se déroule en janvier 1794 à Fontenay le Comte (Fontenay-le-Peuple à l'époque) et a pour toile de fond les guerres de Vendée.

 

Jean Liaigre[1], farinier de son état à Menomblet en Vendée, est guillotiné à l'âge de 37 ans "pour avoir été avec les brigands et porté les armes contre la République".

 

J'ai retrouvé aux archives départementales de la Vendée l'interrogatoire ainsi que la condamnation à mort prononcée notamment à son encontre par la Commission militaire de Fontenay, d'autres protagonistes de l'insurrection à Menomblet étant guillotinés le même jour ou bien les jours qui précèdent.

 

C'est le résultat de ce que l'on appellerait aujourd'hui d'un premier "coup de filet", mené à la faveur de la déroute de l'armée catholique et royale.

 

A la fin de l'année 1793 en effet, la rébellion s'essouffle. Elle connaît une défaite décisive à la bataille de Cholet, à laquelle succèdera le fiasco de la Virée de Galerne[2].

 

L'armée républicaine réinvestit le terrain de ce que l'on appelle la "Vendée militaire" et les effectifs de la Garde nationale se redéployent à nouveau dans les localités auparavant gérées par les insurgés.

 

L'heure est ainsi venue de rétablir l'ordre, de retrouver les rebelles ("les brigands" dans la terminologie révolutionnaire) et de les juger, tâche menée vraisemblablement à la faveur de règlements de comptes locaux.

 

A Menomblet, deux vagues d'arrestations sont menées.

 

Réalisée essentiellement par l'armée, la première vague a lieu à partir du 8 décembre 1793 jusqu'à la fin de l'année et concerne 25 personnes. La seconde est menée par la Garde nationale et s'étale de janvier à mai 1794.

 

47 personnes seront arrêtées. Certaines seront jugées et guillotinées. D'autres mourront en prison et une partie sera relâchée.

 

A partir de janvier 1794, les onze "colonnes infernales" de sinistre mémoire vont converger avec pour consigne d'enlever les récoltes et le cheptel, incendier les métairies bois et genêts et passer les brigands au fil de la baïonnette", signant la fin de l'insurrection vendéenne[3].

 

Voici livrés ci-dessous quelques éléments permettant, je l'espère, de comprendre un peu cette parenthèse insurrectionnelle qui a tant marqué la mémoire collective et a alimenté durablement un conflit des mémoires[4], des interprétations et des chiffres.

 

 

 

 

[1] Rien à voir avec un autre ancêtre protagoniste de ce blog, Jean Liège. La quasi homonymie est purement fortuite.

[2] Cette expédition outre Loire qui succède à la défaite de Cholet a concerné peut être 60000 personnes (soldats vieillards femmes et enfants). Elle a été conçue pour desserrer l'étau républicain, rejoindre la rébellion bretonne (les chouans) et rallier un port de l'Atlantique et d'éventuels secours anglais.

[3] Cette politique paranoïaque de la terre brûlée n'a pas été appliquée avec la même rigueur par les colonnes. Dans la plupart des cas toutefois, elle conduisit à une politique de pillage systématique accompagnée d'exactions nombreuses.

[4] Voir à cet égard, l'article intitulé "Le choc des mémoires" (dans l'ouvrage collectif sous la direction Jacques Hussenet "Détruisez la Vendée!" - éditions du centre vendéen de recherches historiques) qui retrace deux siècles de polémiques et d'affrontements de deux écoles de pensée ("deux églises" comme le suggère lui-même l'auteur).

Dans la tourmente de l'insurrection vendéenne (1)

Quelques éléments préalables concernant l'insurrection

 

L'insurrection vendéenne commence en mars 1793 et s'achève avec l'exécution du dernier chef militaire de Charette le 29 mars 1796.

 

D'autres insurrections auront lieu en 1799 et en 1815 mais l'essentiel du soulèvement s'est déroulé dans cette période de trois années.

 

Le facteur déclencheur de ce qui fut d'abord une révolte paysanne, c'est la mise en œuvre de la levée en masse de 300 000 hommes afin de parer à la dégradation de la situation militaire de la France révolutionnaire aux frontières.

 

C'est de mars 1793 jusqu'au début de 1794 que le soulèvement atteint sa plus grande intensité, les territoires concernés étant mal, voire pas du tout, maîtrisés ni par l'armée révolutionnaire ni par les soutiens locaux de la révolution ("les patriotes" dans la terminologie révolutionnaire).

 

La Vendée militaire concerne un espace qui s'étend sur une partie plus ou moins importante de quatre départements actuels: l'essentiel de la Vendée (sauf la plaine qui s'étend au sud du département), la Loire Atlantique et le Maine et Loire (les Mauges) avec le fleuve pour limite nord ainsi que les Deux-Sèvres à l'Est (la Gâtine au nord ouest du département).

 

Ce qui fait de l'insurrection un évènement à part dans l'histoire c'est d'abord le nombre de victimes de cette guerre civile considérée comme la plus meurtrière de notre histoire après les guerres de religion du 16ème siècle (à partir de 1562 jusqu'à l'Edit de Nantes de 1598).

 

Comme pour tout ce qui a trait aux guerres de Vendée, le total des victimes a été âprement disputé et instrumentalisé.

 

Aujourd'hui et sans que l'on puisse connaître évidemment le bilan exact[1], le nombre des "Vendéens", victimes directes (combats, massacres) et indirectes (épidémies) avoisinerait une moyenne de 170 000 personnes, tandis que le nombre de soldats des armées révolutionnaires (morts au combat ou à l'hôpital) serait compris entre 26 000 et 37 000 personnes.

 

Rapportée au territoire de la Vendée militaire, la chute de la population est de 22 à 23% en moyenne (mesurée en utilisant les deux repères de 1791 et 1800), c'est à dire sans tenir compte de très fortes disparités sur les communes d'un même canton.

 

En particulier, la perte de population comprise entre 30 et 44% concerne des territoires du Haut-Bocage et des Mauges et s'expliquerait par trois facteurs conjugués : un fort engagement dans l'insurrection, une participation à la Virée de Galerne et les massacres des colonnes infernales.

 

S'agissant de Menomblet la dépopulation entre 1791 et 1800 serait relativement dans la moyenne (de 1030 habitants à 800 habitants). Quant aux communes qui lui sont mitoyennes, la même moyenne est observable sauf pour la commune de Saint André sur Sèvre en Deux Sèvres qui se trouve dans la fourchette haute des pertes de population[2].

 

Le nombre d'habitants de la Vendée militaire (estimé à 755 000 personnes dans les années 1790-91) sera à nouveau atteint vers 1824 soit trente années après les évènements, avec toutefois, là encore, des disparités très importantes selon les localités.

 

La conscription constitue le facteur déclencheur

 

Décidé par le décret du 24 février 1793 et exécuté rapidement[3], l'enrôlement de 300 000 conscrits recrutés parmi les hommes célibataires ou veufs sans enfants de 18 à 40 ans ne se fit pas partout sans difficultés. La catégorie des candidats avait beau être restreinte, chaque famille de chaque commune était potentiellement concernée.

 

Même dans des contrées dont la ferveur révolutionnaire avait moins faibli, le nombre de volontaires n'était pas toujours suffisant et c'est le recours au tirage au sort de l'ancien Régime qui fut jugé indispensable par les autorités, d'où des remous ou des révoltes locales matées.

 

D'ailleurs à Poitiers, 500 à 600 jeunes gens attaquèrent le palais de justice pour y délivrer plusieurs de leurs camarades. De tels remous s'exprimèrent à Châtellerault, Fontenay le Comte où à Saintes, ville dans laquelle la municipalité fut "écrasée d'injures". Des révoltes plus sérieuses mobilisèrent une quinzaine de paroisses du sud de Poitiers et 3 cantons du sud de la Vienne[4] (Usson, Availles et l'Isle-Jourdain).

 

En règle générale, les mouvements de mauvaise humeur voire d'émeutes furent maîtrisés rapidement avec si nécessaire une répression sévère pour l'exemple. Les émeutiers furent arrêtés et jugés et certains furent guillotinés. Lorsque l'hostilité à la conscription était forte mais sans violence, les autorités locales différèrent les opérations afin de calmer les esprits.

 

Dans la zone de la future Vendée militaire, le retour au calme ne pu se produire.

 

Les troubles très sporadiques apparus dans le marais breton, les Mauges et le haut bocage firent tâche d'huile d'autant plus rapidement que les administrations locales furent incapables de maîtriser les émeutes.

 

En moins d'une semaine, ces mouvements convergèrent et partirent à l'assaut de nouvelles localités, se transformant en une véritable insurrection.

 

Les insurgés s'organisèrent très rapidement en "compagnies de paroisse" et réquisitionnèrent les officiers nobles pour les encadrer, entamant ce qui deviendra une guerre contre-révolutionnaire.

 

La guerre civile qui a résulté du refus de la conscription est révélatrice de fractures entre les insurgés et les révolutionnaires sur lesquelles il est nécessaire de s'attarder.

 

[1] Pour l'ensemble des chiffres cités ci après, voir l'article intitulé "Quel bilan?" de Jacques Hussenet dans l'ouvrage collectif précité ("Détruisez la Vendée!") dans lequel l'auteur  relève

[2] Pour Saint André sur Sèvre et malgré le caractère très incertain du chiffre de 402 habitants en 1800 (voir l'article précité), il semble à peu près établi toutefois que la population est passée de 947 habitants en 1790 à 492 en 1796.

 

[3] Le nombre requis par département (4000 hommes environ, soit pour chaque département du Poitou-Charentes et de la Vendée environ 1 à 1,3% de la population) a été ventilé par les directoires par district puis par commune et la population en a été informée entre le 3 et le 10 mars, soit en moins d'une semaine.

[4] Cf "La terreur et la guerre, Poitevins, Charentais, Vendéens de l'an II" (Jacques Peret).

Vision idéalisée de la levée en masse de 1793

Vision idéalisée de la levée en masse de 1793

L'insurrection est le symptôme de causes plus profondes ...

 

Plusieurs explications ont été mises en avant pour montrer pourquoi l'insurrection prend pied dans cette région particulière.

 

Si l'on compare les insurgés avec les populations de territoires mitoyens[1], on trouve des traits communs (même type d'économie, même intégration dans un tissu économique plus vaste) mais néanmoins quelques différences notamment sur le plan de l'organisation sociale et du rapport ville/campagne.

 

D'un côté, les sociétés rurales des plaines poitevines sont marquées par des inégalités sociales importantes dans lesquelles schématiquement, une minorité de gros laboureurs domine économiquement et culturellement une majorité de petits paysans et de journaliers et une faible catégorie intermédiaire composée de meuniers et de marchands.

 

Ces gros laboureurs qui ont partie liée avec la bourgeoisie éclairée des villes avant et pendant la Révolution, sont des propagateurs des idéaux des Lumières et de la geste révolutionnaire auprès des populations rurales.

 

 De l'autre côté, le Bocage et la Gâtine sont marqués par des sociétés rurales, qui, certes, comportent un groupe de métayers qui domine la société mais qui sont finalement plus homogènes socialement avec une catégorie intermédiaire (artisans, bordiers, tisserands etc) beaucoup plus importante.

 

Cette homogénéité sociale et culturelle se combine avec une relation plus distanciée avec les rares villes ou les peu nombreuses bourgades du territoire concerné, la relation étant avant une relation économique de sujétion.

 

Or, cette relation entre la société paysanne du gâtinais et du bocage et la bourgeoisie "citadine" va s'exacerber, d'abord à la faveur de la crise économique des années 1780 notamment dans le domaine textile, avec une relation entre les négociants des bourgs bocains et gâtinais et les tisserands tendue, du fait de la chute des commandes et de la baisse des prix d'achat.

 

Ainsi que le résuma le député du Morbihan Lequinio qui fut missionné par le Comité de salut public en 1794 pour enquêter sur les campagnes de l'Ouest: "les cultivateurs des campagnes de Vendée (...) séparés des citadins par leur ignorance autant que par leur position, par un langage si souvent corrompu qu'il paraissoit faire une langue totalement étrangère; séparés par des intérêts, lesquels sembloient ne les rapprocher aux jours de marché que pour se tromper réciproquement;  séparés par leur manière politique de se juger tous : les uns voyant toujours leurs sujets dans leurs fermiers, et ceux-ci leurs tyrans dans le propriétaire des fermes qu'ils cultivoient; enfin séparés par cette monstrueuse habitude du mépris d'un côté revanché de l'autre par une habitude de haine bien constante ...".

 

Ensuite un deuxième facteur de tension résulte de la place importante prise par la bourgeoisie révolutionnaire citadine dans l'achat de terres notamment dans le cadre de la vente des biens nationaux, concurrençant ainsi la communauté paysanne. 

 

La relation conflictuelle s'intègre dans une vision dans laquelle la ville et sa population représente cet extérieur d'où vient la révolution et ses réformes qui seront accueillies avec, au mieux, indifférence et mauvaise humeur.

 

Cette moindre intégration qui se manifesterait aussi avec le maintien d'une culture rurale traditionnelle empreinte d'une religiosité plus importante qu'ailleurs et moins perméable à l'expansion de la culture écrite, aura des conséquences dès les prémices de la révolution.

 

 

[1] Voir à cet égard, l'ouvrage de Jacques Péret précité et notamment l'article "Mars 1793 : le grand révélateur".

Jules Breton "Bénédiction des blés"

Jules Breton "Bénédiction des blés"

... Sans qu'une réconciliation avec la révolution soit possible

 

D'abord peu intégrées dans le processus révolutionnaire, les populations du futur territoire insurgé vont s'en écarter jusqu'au point de rupture.

 

Là encore, les comparaisons avec les populations de la plaine poitevine permettent de discerner les raisons de la rupture.

 

Dans la plaine poitevine, l'alliance entre les gros paysans et la bourgeoisie des villes va conduire à un consensus qui se manifestera dans les revendications (cahiers de doléances) ainsi que dans les premières élections, d'abord pour les Etats généraux puis dans les élections municipales et départementales résultant de la réorganisation administrative révolutionnaire.

 

Ainsi et si des mouvements parfois violents se manifestent face à des décisions comme la levée en masse par exemple, les exigences et les réformes de la Révolution sont intégrées par une paysannerie qui a été sensibilisée aux idéaux des Lumières.

 

Dans la future zone insurgée et dès les Etats généraux, les populations se retrouvèrent représentées par une bourgeoisie avec laquelle il existait de profonds antagonismes[1].

 

Cette absence de représentation résulte en partie d'une difficulté d'implication dans des élections aux enjeux très abstraits, dès lors que l'on se situe au-delà de la paroisse ou de la commune.

 

Très vite, les futurs insurgés seront dépassés par ce qui se joue dans la Révolution, ses lois et ses exigences.

 

Il s'opérera un divorce avec le pouvoir, alimenté par des désillusions et des rancœurs qui s'ajoutent les unes aux autres.

 

D'abord, se manifeste la désillusion fiscale face à la première attente de 1789 consistant à un allègement des impôts. Les privilèges disparaissent et l'égalité de tous devant les charges publiques est proclamée mais les impôts fonciers et mobiliers s'avèrent très lourds[2].

 

Les impôts sont difficilement levés dans le Bocage et les commissaires chargés d'établir les rôles fiscaux de l'impôt foncier se heurtent à une véritable grève fiscale dans certaines paroisses.

 

Mais c'est l'adoption de la constitution civile du clergé puis l'exigence du serment qui constituera un facteur déterminant dans le divorce entre le pouvoir révolutionnaire et les futurs insurgés.  

 

Cet évènement entraîne une cassure entre deux mondes et deux cultures. D'un côté, une population attachée à un monde que la Révolution bouleverse ou remanie à grands coups de réformes.

 

 

De l'autre, les serviteurs de cette révolution pour lesquels ces bouleversements sont des évidences et qui regardent avec incompréhension et mépris, ceux qui feront bientôt partie du camp d'en face.

 

Considérés par les patriotes comme des esprits simples téléguidés par leurs prêtres, ils entrèrent dans la rébellion après deux années de maturation de rancœurs, n'ayant d'autre choix que de se placer dans la contre-révolution.

 

 

[1] Lors des premières élections cantonales en 1790, 70% des grands électeurs du  bocage vendéen sont des bourgeois et 19% des paysans tandis que dans la plaine (sud Vendée) ce rapport est de 45% pour les bourgeois et 37% pour les laboureurs (dans l'ouvrage précité de Jacques Péret).

 

Published by F. Brillanceau - dans guerres de vendée
commenter cet article
26 juin 2015 5 26 /06 /juin /2015 19:01

Après avoir retracé les origines de l'insurrection, je m'attarde ici sur l'insurrection à Menomblet. J'examine le contexte dans lequel l'action s'est déroulée et porte l'enquête sur les protagonistes.

 

Le propos est de braquer les projecteurs sur ceux de ses habitants qui furent arrêtés et/ou jugés et condamnés à mort, dont Jean Liaigre et d'autres ascendants de mon arbre généalogique.

 

A partir des rares informations dont je dispose, il s'agit en quelque sorte de cerner les motivations individuelles et les conséquences d'une série d'évènements qui ont dû se dérouler de la même manière dans tous les localités de la Vendée militaire.

 

Au début, les discussions sur la révolution et ses conséquences ont pu alimenter les veillées, les rancœurs y auront été ressassées. Puis la révolte éclata, les meneurs se révélèrent à l'échelle locale et mobilisèrent largement y compris les plus tièdes, les partisans de la révolution ("les patriotes" ou "patauds" pour les insurgés) ayant en général trouvé refuge dans la ville voisine dès le début de l'insurrection.

 

Le capitaine de paroisse et le conseil provisoire exigèrent de tous une implication, tant pour participer aux actions dans les différentes corps de l'Armée Catholique et Royale que pour la fourniture des denrées nécessaires pour faire face à cette mobilisation.

 

Avec la reprise en main du territoire par les révolutionnaires, les langues se délient et font tomber les plus impliqués ainsi probablement que tous ceux qui ont trempé, même de loin, dans l'insurrection.

 

En effet les différentes arrestations ne furent pas menées au hasard et s'appuyèrent sur des délations, intervenues peut-être pour minimiser le rôle du délateur, pour affirmer son allégeance à la révolution ou pour venger grandes et petites humiliations. Chacun choisit son camp et l'heure de vérité est venue qui laissera probablement des traces. Comme toute guerre civile, il y aura eu une dimension fratricide.

 

C'est muni d'informations glanées notamment aux archives départementales de Vendée et dans un ouvrage consacré à Menomblet, que je me propose d'analyser la question dans cet article.

limites approximatives de la Vendée militaire sur la carte de Crétineau-Joly (le point rouge correspond à la localisation de Menomblet entre Pouzauges au nord et Saint Pierre du Chemin au sud). Les deux autres localités entourées en orange sont Chantonnay à l'ouest et La Chataigneraie au sud.

limites approximatives de la Vendée militaire sur la carte de Crétineau-Joly (le point rouge correspond à la localisation de Menomblet entre Pouzauges au nord et Saint Pierre du Chemin au sud). Les deux autres localités entourées en orange sont Chantonnay à l'ouest et La Chataigneraie au sud.

Les limites géographiques de l'insurrection : les lieux

 

L'insurrection se déclenche au nord et à l'Ouest de la Vendée et va se répandre très vite comme une onde de choc.

 

Dès le 2 mars 1793, le soulèvement concerne une douzaine de communes au nord des Sables d'Olonne mais il est  contenu dans un premier temps par les gardes nationaux de Vendée.

 

Dans les jours qui suivent, des échauffourées apparaissent dans les Mauges et des attroupements pré-insurrectionnels s'y produisent ainsi que dans le pays de Retz et la Vendée du nord.

 

La première semaine d'insurrection massive se déroule du 11 au 17 mars  sur l'ensemble du territoire de la future Vendée militaire et entraîne la débandade des gardes nationaux et un mouvement de fuite des "patriotes" vers les bourgades et villes voisines.

 

Le mouvement atteint Chantonnay au sud-est le 15 mars (bourgade prise dans un premier temps puis reprise par les républicains) et continue sa lancée, plus loin à l'est, jusque dans le district de La Chataigneraie dont Menomblet fait partie.

 

A cet égard, un courrier 18 mars 1793 de l'inspecteur de la régie de Niort précise à ses supérieurs qu'il a déménagé le bureau de Bressuire pour Parthenay, en raison du fait que l'insurrection s'est propagée dans différents districts dont celui de La Chataigneraie "jusqu'à 6 lieues de Bressuire", soit 23 kms ce qui correspond à peu près à la limite de la Vendée[1] et inclurait en conséquence Menomblet.

 

Le 22 mars les insurgés sont repoussés de La Chataigneraie par la garde nationale mais le 29 mars l'administrateur du district explique au général de brigade commandant de l'armée de Vendée que "l'ennemi fait chaque jour de nouveaux progrès, hier soir il paru à Cheffois et aujourd'hui, ils se sont portés sur Mouilleron".

 

Si le 10 avril, le bourg de Cheffois est repris par les Républicains, ceux-ci ne maîtrisent plus le terrain dans ce district de l'Est vendéen qui constitue la limite de la rébellion, à part le bourg de La Chataigneraie qu'ils perdront le 13 mai 1793.

 

Début avril soit près d'un mois après le début du mouvement, la limite est de la rébellion se déplace dans le nord-ouest des Deux-Sèvres.

 

Cet attentisme du nord bocage s'explique peut-être par la répression qui avait suivie l'insurrection d'août 1792[2] mais aussi par le fait qu'échaudées par les évènements de l'année précédente, les autorités locales avaient temporisé dans un premier temps et repoussé les opérations de recrutement au début du mois d'avril 1793.

 

Les limites de la Vendée militaire sont donc posées au cours de ce mois d'avril et s'ouvre une période dans laquelle "le pays conquis" est géré par ses habitants et par l'armée vendéenne.

 

Ainsi, la bourgade de Menomblet est tenue par l'insurrection probablement dès le mois de mars 1793. Il est en revanche difficile de déterminer la date du reflux.

 

On sait que les premières arrestations qui y furent menées (21 personnes) eurent lieu le 8 décembre 1794.

 

Elles furent opérées par un détachement de l'armée cantonné à La Chataigneraie.

 

Les arrestations effectuées postérieurement (de fin décembre 1793 à mai 1794) sont faites par la garde nationale de la commune, sous la direction d'Henri Moreau (elles concernent 24 personnes), ce qui donne à penser que l'ordre républicain avait été rétabli à Menomblet dès la fin décembre.

 

Fin janvier 1794, les colonnes infernales ravagèrent ce territoire redevenu calme, notamment Saint Mesmin situé à 9 kms au nord de Menomblet.

 

On ne peut affirmer avec certitude que la commune fut épargnée. L'on sait toutefois qu'aux exactions des colonnes infernales a répondu un regain de vigueur de la rébellion.

 

En mai 1794, un document récapitulatif des forces armées sur le terrain dénombrant la garnison de La Chataigneraie (3000 hommes) observe ainsi que ce poste "n'est pas des plus forts attendu qu'il forme une pointe dans le pays insurgé et qu'on peut le tourner facilement ...". La Chataigneraie aurait été à nouveau un îlot républicain dans une zone redevenue trouble.

 

En tout état de cause et bien que l'ordre public semble avoir été rétabli au cours de l'année 1794 à Menomblet, les habitants de la commune ayant réchappé au conflit auront été dispersés ou bien alors leur défiance à l'égard des institutions aura été plus forte que jamais car il semble qu'il n'y a pas d'administré jusqu'en 1798.

 

En témoigne notamment l'état civil de Menomblet remarquablement vide aux cours de ces années : quelques actes pour l'an V commençant au 6 germinal (26 mars 1797) avec une déclaration portant sur 1794 et une reconstitution d'actes de 1792 à 1803 (seulement 19 actes).

 

Les actes auront été très probablement enregistrés dans les registres de prêtre dissidents mais ceux-ci ont disparus.

 

[1] Archives de la Vendée en ligne, Archives militaires de la guerre de Vendée conservées au Service historique de la Défense (Vincennes)

[2] Cette révolte qui rassemblera jusqu'à 6000 personnes venues d'une quarantaine de paroisses a pour origine un arrêté pris par le directoire des Deux-Sèvres qui prescrivait l'internement des prêtres réfractaires et des modalités d'enrôlement des gardes nationaux (enregistrement y compris des hommes qui ne se faisaient pas inscrire). Elle fait suite aux tensions particulièrement fortes connût ce territoire au moment de la mise en œuvre de la constitution civile du clergé. Initié à Moncoutant, l'alerte par le tocsin avait permis de mobiliser les Vendéens des communes limitrophes dont Saint Pierre du Chemin et Menomblet.

soldats vendéens et décret du 24 février 1793soldats vendéens et décret du 24 février 1793

soldats vendéens et décret du 24 février 1793

Organiser et défendre le pays conquis : quelques protagonistes locaux ...

 

Sur le plan militaire, la révolte populaire précède l'organisation autonome de l'insurrection puis il est fait recours à des chefs militaires en général issus de la noblesse non émigrée, moment qui constitue le point de bascule dans la contre-révolution.

 

Parallèlement et pour durer, le mouvement doit rapidement s'organiser sur l'ensemble du territoire afin que l'ordre public et le soutien à l'effort militaire soient assurés.

 

Spontanément et à l'instar de ce qu'ils ont fait pour leurs chefs militaires, les insurgés se choisissent en général des dirigeants locaux et s'organisent en conséquence.

 

Les solutions de la première heure sont en quelques sorte consacrées dans la réunion des représentants de 20 paroisses insurgées en conseil de guerre à l'Oie[1] qui se tient dans les premiers jours d'avril. Il y est adopté un règlement en 11 articles qui entérine entre autres, l'organisation militaire et met en place des conseils de paroisse élus par acclamation et dirigés par un président.

 

Ainsi dans chacune des 480 paroisses insurgées, le président organise et assure l'approvisionnement de la force armée tandis que le capitaine de paroisse appelle aux rassemblements les combattants et les entraîne dans la bataille.

 

Le conseil de paroisse sera remplacé par le Conseil provisoire dont les membres ne seront cette fois-ci plus élus mais nommés directement par le Conseil supérieur[2], autorité civile établie le 26 mai après la prise de Fontenay, qui aura tenté d'administrer un territoire qui s'était déjà en quelque sorte autogéré.

 

Menomblet a eu certainement un conseil de paroisse dont on ne connaît pas la composition. Par contre, les membres de son Conseil provisoire sont connus par un billet miraculeusement rescapé[3], dans lequel le conseil interdit à Crémois, métayer au village de La Foi, de livrer le blé à son propriétaire sans autorisation.

 

Les signataires du billet sont vraisemblablement François Cornuau[4], bordier de profession,  Jean Laroche[5] (ou Delaroche), un notable d'environ 48 ans au moment des faits et dont le fils Henry Jean Aimé a aussi participé activement à l'insurrection, Jacques Tallon[6], bordier de 36 ans et Dominique Audugé[7] (le dénommé Petit n'a pas été identifié).

 

Jacques Tallon est évoqué à travers un autre témoignage à charge qui laisse supposer qu'il a joué un rôle en tant que capitaine de paroisse, ou tout du moins comme gradé[8].

 

Dans le procès-verbal d'un interrogatoire du 22 nivôse an II, Jean Crémois déclare que Tallon "les a commandé pour aller à la prise de Parthenay" (qui eut lieu le 9 mai 1793 après que la ville eut été évacuée) et "qu'il faisait donner les vivres tant en pain qu'en viande pour le ravitaillement".

 

Ledit Crémois qui est probablement le même que celui s'étant vu imposé l'ordre du Conseil provisoire, se déclare être "un véritable patriote" et ajoute qu'il en "a vu de bien dur de la part de ces monstres".

 

Ils font tous partie de la première vague d'arrestations à Menomblet et ont été guillotinés après avoir été jugés, sauf Audugé qui sera arrêté plus tard.

 

La première condamnation à mort retrouvée[9] date du 12 nivôse an 2 et concerne François Cornuau bordier, âgé de 60 ans, Henry (Jean Aymé) Laroche fils, âgé de 19 ans et Jean Jaulin[10] âgé de 20 ans, de la commune de Menomblet. Le même arrêt de la Commission militaire de Fontenay condamne également Henry Hereau de 27 ans de la commune de Vouvant. 

 

Le vingt sept nivôse l'an 2 (16 janvier 1794), la Commission militaire de Fontenay condamne Jacques Tallon, âgé de 36 ans, bordier, Jean Boureau âgé de 27 ans, domestique, ainsi que Jean Liaigre.

 

L'arrêt précise que "Considérant qu'il est prouvé par un grand nombre de témoins que les accusés ont été avec les Brigands et qu'ils ont porté les armes contre la République et ont été piller voller des patriotes et qu'ils ont toujours été les premiers a exiter (sic) a aller aux batailles qu'ils ont monté la garde et par conséquence instigateurs, ils tombent dans les dispositions de la loi du 19 mars qui condamne à mort de tels gens".

 

Le même jour, un autre jugement condamne à mort Jacques Roy, 32 ans de Menomblet et Marie Baraton, 29 ans de La Tardière.

 

[1] Lieu stratégique au carrefour des rares grandes routes qui traversent la Vendée

[2] par règlement du 27 juillet 1793 du Conseil supérieur, les conseils provisoires sont créés et ont pour tâche de mettre en œuvre les décisions du Conseil supérieur et en particulier, supporter l'effort de guerre (recenser les hommes en état de combattre, arrêter les déserteurs et les suspects), aider les familles des blessés et des tués et tenir le registre des denrées fournies aux armées .

[3] Archives départementales de Vendée en ligne - réf. L1590. Le billet précise "Le conseil provisoire de Menomblet fait defance a Cremois metayer a la foy de lesser enlever la pard du blé de la recolte de cette année apartenant à monsieur Bujaud sans avoir un ordre de nous, a Menomblet ce 19 aoust 1793 lan I du raigne de louis 17". Signé Cornuau prézidant, Delaroche, Tallont, Petit, Auduger

[4] Né vers 1732, François Cornuau épouse Marie Martin le 14 septembre 1757 à Menomblet (fils de Pierre Cornuau et de Marie Joslain)

[5] Jean Delaroche épouse la demoiselle Marie Turpault le 17 janvier 1769 à Montournais. Il meurt en prison tandis que son fils Henry Jean Aimé (né le 7 aout 1774 à Menomblet) fut guillotiné.

[6] Il épouse Marie Giraud le 16 février 1789 à Menomblet. En février 1813, dans l'acte de mariage de son fils à Cerizay, il est pudiquement indiqué que Jacques Tallon est "absent", c'est à dire disparu au sens du code civil.

[7] Dominique Audugé marié à Marie Guilloteau en 1789 à Menomblet, sous l'autorité de son tuteur Jean Vrignault. Lors du mariage de sa fille en juillet 1813, l'acte de mariage indique que Dominique Audugé est décédé en mars 19 ans auparavant (ce qui fait mars 1794).

[8] le capitaine de paroisse de Menomblet aurait été François Merceron né le 15 juin 1759 d'après l'ouvrage de Joseph Poupin sur Menomblet "En passant par là ..." et pensionné en 1815 (mais je ne l'ai pas trouvé dans les pensionnés énumérés dans les archives de Vendée en ligne).

[9] Tous les actes qui suivent ont été trouvés aux archives départementales de Vendée, Commission militaire de Fontenay.

[10] né le 19 février 1774 à Menomblet de Jacques Jaulain de Rochetrejoux et de Jeanne Micheneau

combattant vendéen (dessin de J. Le Blant - archives departementales de Vendée)

combattant vendéen (dessin de J. Le Blant - archives departementales de Vendée)

... Dont des ancêtres et des collatéraux

 

J'ai découvert un premier ancêtre par hasard dans la liste des personnes jugées et guillotinées, puis quelques collatéraux ayant été arrêtés mais pour lesquels je n'ai pas eu plus de détails sur leur sort.

 

Le premier, Jean Liaigre, est arrêté à l'âge de 37 ans. Au moment de son arrestation, il est marié à Marie Pelletier et le couple a déjà trois enfants (Jean, Jeanne et Marie).

 

Il exerce alors la profession de farinier[1] comme l'exercèrent avant lui, son père (farinier au hameau du moulin bureau dans la paroisse de Montournais), son grand-père et son arrière grand-père ainsi d'ailleurs que des collatéraux de sa famille.

 

L'on constate une remarquable constance dans l'exercice de la meunerie qui a été vraisemblablement un moteur dans les alliances matrimoniales.

 

Ainsi dans la famille Liaigre, les fariniers marient aussi leurs filles avec les fils de leurs collègues, les moulins environnants finissant par être exploités par les membres d'un réseau familial élargi[2].

 

Il est donc issu d'une famille qui à la veille de la révolution, avait développé consciemment ou inconsciemment, une stratégie sociale de spécialisation peut-être en vue de s'imposer sur le marché local. L'émergence de la révolution aurait pu être ressentie comme une menace des positions acquises, tout du moins pour l'intéressé.

 

C'est en tout cas une des pistes, car Jean Liaigre ne pouvait être incorporé dans le cadre de la levée en masse en sa qualité de père de famille  (cf. l'article 1er du décret de la Convention nationale du 24 février 1793[3]), dans l'hypothèse où faute de volontaires un mode de désignation agréé par une majorité permettait d'atteindre le le quota fixé par l'administration du département pour chaque commune (cf. article 12 du même décret).

 

C'est donc délibérément qu'il choisit la voie de la rébellion.

 

Je ne suis pas à même de déterminer s'il a eu une fonction particulière dans l'armée du centre commandée par Royrand.

 

Il possédait un fusil comme en témoigne son interrogatoire (il considère avoir été arrêté pour ne pas avoir voulu rendre un fusil qui lui a été volé par un hussard) ce qui était particulièrement valorisé dans cette armée particulièrement démunie, au moins au tout début.

 

Egalement, un autre ancêtre direct, Pierre Tapon, de Saint Mesmin, fut déclaré mort "par effets de la guerre intérieure ainsi que l'affirmes (sic) les témoins" dans l'acte de mariage d'une de ses filles. Son neveu, René Jacques Point, fut déclaré à l'état civil de Saint Mesmin comme ayant été tué par la colonne infernale du Général Grignon, le 4 février 1794 (reconstitutions d'actes 1792-1800). Il avait 31 ans.

 

S'agissant des ancêtres de branches collatérales, je les ai trouvé dans la liste d'un livre concernant Menomblet ("En passant par là ..." de Joseph Poupin) et qui a été établie a partir du registre d'écrou de la prison de La Chataigneraie.

 

Il y a d'abord Pierre et Jacques Guimbretière qui furent arrêtés par la garde nationale de Menomblet dirigée par Henry Moreau en mars 1794, c'est à dire assez tardivement, ce qui en fait des participants potentiels à la Virée de Galerne (contrairement aux premières arrestations qui interviennent avant la fin de la Virée de Galerne).

 

L'oncle de Jacques Guimbretière, François Guimbretière est décédé "des effets de la guerre intérieure" et sa tante Françoise Rochard de Saint Marsault a été arrêtée le 8 décembre 1793 par la garde nationale à Menomblet mais serait cependant décédée plus tard dans cette même commune en  1800 (les indications sont celles portées sur l'acte de mariage de leur fils).

 

Ensuite, Jean Pallard fils de Jean Pallard et de Jacquette Texier du hameau de la Pardière qui a épousé le 26 juin 1781 à Menomblet Louise Albert. Les  actes de mariage de ses deux fils précisent qu'il est mort "pendant la guerre de la Vendée et n'ayant pu faire constater le décès". Il aurait été guillotiné à Fontenay.

 

Enfin, un autre Pallard, probablement de la même famille (il est du même hameau de la Pardière), a été fusillé par l'armée républicaine.

 

[1] le terme farinier est utilisé, soit comme synonyme de "meunier" (ce qui est le cas ici puisqu'au moment de son arrestation, Jean Liaigre  exploite le moulin Boursard qui est un moulin à eau), soit  pour désigner le marchand de farine qui achète la matière première au meunier pour la vendre au marché (c'est ce dernier sens qui est défini dans le dictionnaire d'Antoine Furetière).

 

[2] C'est le cas de la sœur de Jean Liaigre, qui se marie une première fois avec Jean Robin, farinier, puis se remarie à la mort de celui-ci avec un second farinier (Pierre Thibaut).  Dans la même génération, leur cousine Marie Liaigre est mariée à un Pierre Vrignaud qui exerce aussi la profession de meunier. C'est également le cas pour la génération précédente, au moins un oncle et une tante de Jean Liaigre étant désignés comme meuniers (Simon Liaigre et sa femme et Jeanne Liaigre et son mari).

 

[3] "Article 1er :  Tous les citoyens français, depuis l'âge de dix huit ans jusqu'à l'âge de quarante ans accomplis, non mariés ou veufs sans enfants, sont en état de réquisition permanente, jusqu'à l'époque du complément du recrutement effectif des trois cent mille hommes  de nouvelle levée décrété ci après."

Guernica (Pablo Picasso -1937)

Guernica (Pablo Picasso -1937)

Une solidarité combattante construite sur des liens familiaux

 

L'une des caractéristiques fortes de l'armée vendéenne repose sur l'existence de liens reliant les combattants d'une même compagnie, proximité familiale et de voisinage que l'on retrouve dans les différentes divisions des différents corps de l'armée royale de l'Ouest.

 

Si l'on prend l'exemple de nos Menomblais, il relevaient du deuxième corps de l'armée royale, de la division de Pouzauges et de la compagnie  correspondant à leur paroisse d'origine.

 

Composées de familiers, d'amis et de voisins, ces  compagnies de paroisse étaient mobilisées[1] pour des batailles d'ampleur ou opéraient ponctuellement dans des opérations de guérilla contre les colonnes républicaines, en exploitant au maximum la configuration bocagère du paysage et les faiblesses d'un ennemi encombré par sa logistique et ses tactiques inadaptées.

 

Outre qu'elle bénéficie d'une grande mobilité, elle tire avantage d'une grande cohésion parce que, comme le précise Alain Gérard[2],  ".... (dans cette armée) la paroisse continue d'y former une unité solidaire. Chacun rivalise d'émulation avec son voisin, son cousin, et en cas de blessure sait qu'ils ne l'abandonneront pas".

 

Une cohésion qui peut nuire à l'action si, comme cela se produisit à Montournais le 27 juin, les combattants de la paroisse incités par une minorité refusent de marcher sur Bressuire, ou bien les combattants de la paroisse de Treize-Vents qui par solidarité avec leurs deux meuniers emprisonnés par leurs officiers, exigent de Lescure qu'ils les enferment aussi[3] et refusent l'aller au combat.

 

Les listes de personnes arrêtées concernant Menomblet révèlent ces liens familiaux.

 

Ainsi, si l'on examine simplement le cercle des familiers de Jean Liaigre, son cousin germain Pierre Vrignaut fait partie des personnes arrêtées ainsi qu'un Jean Boureau qui pourrait être le frère de son beau-frère Mathurin Boureau, un certain Jacques Rouault arrêté aussi le 8 décembre, qui fut témoin au remariage de son épouse Marie Peltier[4] le 29 messidor an 6  avec un dénommé François Bodin qui avait été arrêté en mars 1794.

 

 

[1] Il ne s'agit pas d'une armée permanente mais de troupes mobilisées au son du tocsin ou grâce aux codes utilisés via les ailes des moulins à vent.

[2] voir "La Vendée 1789-1793", éditions Champ Vallon

[3] voir "La Vendée 1789-1793", p 179.

[4] Il est indiqué qu'elle la veuve d'un certain François Guiton

Portrait d'homme dit "le Vendéen" (T. Géricault)

Portrait d'homme dit "le Vendéen" (T. Géricault)

Published by F. Brillanceau - dans guerres de vendée
commenter cet article
11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 00:20
 
 
"It's good to be the King"  (Mel Brooks dans le film "Folle histoire du monde") ... Je n'ai pas résisté
 
Dans le cadre de recherches généalogiques, certains de mes ancêtres se sont révélés avoir appartenu à ce que l'on appelle "la petite église".
Cette église dissidente qui rassemble encore aujourd'hui quelques centaines de fidèles dans le nord ouest du département des Deux Sèvres, a pris naissance dans les suites de la Révolution française, à l'occasion du Concordat signé en juillet 1801 entre la République française - dirigée alors par le premier consul Napoléon Bonaparte - et le Pape Pie VII.
 
Proposé par Bonaparte sans pour autant céder sur certains acquis[1], le Concordat fut  ce compromis ayant pour objectif de ramener la paix religieuse et, à travers elle, de pacifier définitivement un pays demeuré majoritairement catholique, malgré dix années de conflits dont l'insurrection vendéenne avait constitué l'épisode le plus sanglant.
 
Ainsi, après une décennie de relations tumultueuses entre la Papauté et la France révolutionnaire, cette dernière reconnaissait la religion catholique comme étant la confession de la majorité des Français, tandis que le Pape reconnaissait la jeune République.
 
Si sur le long terme, le Concordat atteignit l'objectif poursuivi par Bonaparte, le passage aux travaux pratiques ne se fit pas sans difficultés, notamment dans la partie de la Vendée militaire correspondant à l'ancien évêché de La Rochelle.
Le conflit religieux né lors de la révolution avait ainsi laissé des séquelles qui expliquent la naissance de la "Petite église".
 
Pourtant tout avait si bien commencé....
 
serment du jeu de Paume 
     
 Le serment du jeu de paume par David - musée Carnavalet 

[1] La nationalisation des biens ecclésiastiques (les biens nationaux), la nomination des archevêques et des évêques par le pouvoir avec confirmation par l'institution canonique, le serment à la République ainsi que la reconfiguration des diocèses seront acquis contre la reconnaissance d'une religion majoritaire, la liberté du culte et la fonctionnarisation du clergé (payé par l'Etat).
 
le temps passé 
     
Gravure de la révolution intitulée "le temps passé" - vers 1790
   

 

 

Une marge importante du clergé favorable à la révolution

 

Au début, le bas clergé accueille favorablement la révolution.

 

Ainsi et dès le premier acte, une part notable du bas clergé (148 des députés du clergé) joua ainsi un rôle déterminant en répondant à l'appel du Tiers Etat[1] afin de se constituer en une seule assemblée détentrice avec le Roi de la souveraineté de la Nation.

 

Ce ralliement qui fut préparé par des députés comme  l'Abbé Grégoire, Anne Thibault et Jean Louis Gouttes devenait possible car sur un total de 313 députés de l'ordre du clergé aux Etats généraux, 212 étaient issus du bas-clergé (curés, vicaires), dominant largement ceux du haut-clergé (évêques, archevêques, chanoines).

 

Cet enthousiasme recoupait une réalité sociologique, voire idéologique.

 

Bien qu'appartenant juridiquement au même ordre au sein des Etats généraux, un fossé séparait le bas et le haut clergé, à commencer par les origines sociales et le niveau de vie[2].

 

De fait, les curés de campagnes vivaient au milieu de leurs ouailles et en partageaient les difficiles conditions de vie, ce qui les rapprochait naturellement des préoccupations du peuple et des réalités sociales du siècle.

 

A l'opposé, les membres du haut clergé étaient issus pour un bon nombre d'entre eux de la noblesse[3] et adhéraient idéologiquement plutôt à cet ordre, un personnage comme Talleyrand constituant une rare exception.

 

Du reste, ces deux groupes ne s'appréciaient guère, le premier estimant que le luxe dans lequel vivait le haut clergé l'éloignait de sa mission pastorale tandis que ce dernier regardait avec mépris ces prêtres.

 

Fait significatif, lors du défilé des Etats généraux qui eut lieu le 4 mai 1789, le haut clergé demanda à défiler séparément du bas-clergé.

 

Le conflit entre le clergé et les révolutionnaires n'allait pas tarder toutefois à se réveiller en se cristallisant autour de la  fameuse "Constitution civile du clergé".


[1] Dès la convocation des Etats généraux, le tiers état refuse de jouer le rôle traditionnellement assigné à cette institution de l'ancien régime. Estimant que les Etats généraux représentent ensembles la Nation (et non plus seulement le Roi à lui seul), les députés du tiers état souhaitent la réunion des trois Etats en une seule assemblée (avec un vote individuel et non par Etat), qui aurait pour mission de doter le Royaume d'une Constitution. Le 17 juin 1789, le tiers Etat décide de prendre le nom d'Assemblée nationale et appel les autres ordres à le rejoindre. le 19 juin, les députés du Tiers sont rejoints par 148 députés du clergé ainsi que quelques députés de la noblesse. Réunis au jeu de Paume car la salle des séances avait été close, les députés réunis prononcent le serment du jeu de Paume le 20 juin. Ils jurent de ne pas se séparer avant d'avoir donné une nouvelle constitution au Royaume. C'est le 27 juin que le Roi fini par céder en demandant aux représentants de la noblesse et du clergé de se réunir au Tiers Etat.

[2]le bas-clergé est d'origine roturière, étant souvent constitué des rejetons de l'aristocratie villageoise.

[3] 78 des 119 représentants du haut clergé avaient un titre de noblesse.


assignat.jpg
Assignat de l'an II
 

 

Une réforme religieuse en partie liée à la crise financière

Cette réforme qui trouve en partie son origine dans la gestion de la crise financière que connaît alors la France témoigne aussi de l'œuvre réformatrice qu'entendit mener l'Assemblée constituante, en tant que titulaire de la souveraineté de la Nation. 

Forte de cette légitimité, l'Assemblée allait ainsi légiférer dans un domaine jusqu'alors encadré par le concordat de 1516 qui réglait les rapports entre l'Eglise catholique et le Royaume de France. 



C'est cette irruption unilatérale dans le domaine spirituel, sans que la Papauté n'en soit désormais partie prenante qui constituera le point de rupture avec une grande partie du clergé.



Vendre les biens nationaux pour éviter la banqueroute



Il convient de rappeler que la convocation des Etats Généraux était intervenue en janvier 1789 dans un contexte de quasi banqueroute de l'Etat, sur fond de crise économique.



Après avoir mené à bien des réformes politiques et jeté les bases constitutionnelles d'un nouveau gouvernement,  l'Assemblée constituante se trouva à nouveau confrontée à la crise financière dès septembre 1789. Les impôts rentraient mal et le déficit continuait à se dégrader. 



Dans la continuité des solutions adoptées par le passé, Jacques Necker proposa un nouvel emprunt qui fut consenti mais qui, à peine voté, était déjà considéré comme un expédient.



C'est à l'automne que l'idée selon laquelle les biens ecclésiastiques appartiennent à la Nation fut évoquée pour la première fois. Selon Talleyrand, le clergé était seulement usufruitier de ces biens pour servir le culte et assurer la charité ainsi que l'aide aux nécessiteux.



Ainsi, la nationalisation des biens du clergé (votée le 2 novembre 1789) était légitimée en droit, avec, pour contrepartie, la reprise des fonctions religieuses et d'assistance par la Nation.



Pour les constituants, l'achat de ce que l'on appela les "biens nationaux" par les particuliers[1] eut pour objectif d'assainir les finances publiques : à court terme, le patrimoine garantissait la dette de l'Etat auprès de ses créanciers (les assignats étant au début comme un titre de créance avec intérêt) tandis qu'à moyen terme, la vente des biens nationaux devait permettre d'apurer les dettes.



De manière indirecte, l'objectif était aussi que les acheteurs de biens nationaux lient leur sort à la Révolution et aient vocation à devenir ses plus fervents soutiens. Que la Révolution vacille et ce sont les acquisitions de cette bourgeoisie qui est remise ne cause.



La conséquence de cette nationalisation était évidemment que l'Etat remplisse à son tour sa partie du contrat. Désormais privé de revenus, le clergé devait désormais compter sur une rémunération de sa mission apostolique par l'Etat.



Ce fut l'une des questions que s'employa à régler la Constitution civile du clergé. Parmi d'autres, qui suscitèrent le conflit.




[1] Le système était censé fonctionner de la manière suivante : les futurs acheteurs de biens nationaux payaient en monnaie des assignats à l'Etat (deuxième expérience de papier monnaie en France depuis Law), cette monnaie fiduciaire devant servir à acheter prioritairement les biens nationaux avant d'être détruite une fois la transaction réalisée. Parallèlement, la Caisse de l'extraordinaire créée en décembre 1789 pour l'occasion encaissait les liquidités reçues. Les assignats constituèrent ainsi une avance sur la vente avec intérêt. En septembre 1790, ils cessent de produire des intérêts et deviennent une monnaie au même titre que la monnaie métallique. En réalité, les assignats émis ne furent pas détruits et leur émission s'accrut à un tel point qu'ils furent déconnectés de la la valeur sur laquelle ils étaient assis (les biens nationaux) et se dévaluèrent rapidement. Perte de valeur et faible confiance dans cette monnaie conduisirent à leur disparition en 1797. La mémoire familiale raconte que certains de mes ascendants perdirent l'essentiel de leurs pauvres économies ....

 

 

La religion vendue comme esclave

 La religion vendue comme esclave par Talleyrand et Rabaut de Saint Etienne - image issue et commentée sur le site "l'histoire par l'image" (cliquer sur le lien suivant)

 

La constitution civile du clergé: les points d'achoppement

 

Les travaux sur la question furent abordés d'abord au sein du comité ecclésiastique[1] à partir de 1789.

 

Au début, le comité composé de 15 membres fut marqué par un équilibre des forces qui l'empêcha de travailler efficacement pour atteindre un consensus. Un premier projet modéré proposé par Durand de Maillane est rejeté par les députés du clergé.

 

Elargi à 30 membres et doté d'une majorité réformatrice de patriotes le 5 février 1790[2], le comité va désormais travailler sur un projet plus radical, d'autant que les deux évêques ne siègent plus et que d'autres membres du clergé démissionnent, passant ainsi de l'obstruction au retrait.

 

Le projet présenté le 21 avril 1790 par l’avocat Martineau et qui sera finalement adopté par l'Assemblée en juillet 1790, comporte quatre titres: le premier traite des offices ecclésiastiques qui sont répartis selon la nouvelle carte calquée sur celle des départements (créés par la loi du 22 décembre 1789), le second titre organise le choix des évêques et curés par mode d’élection et l'institution canonique des évêques est conférée par le métropolitain (et non plus par le Pape). Le titre trois fixe les traitements et le titre quatrième rappelle la loi de résidence pour les pasteurs.

 

Pour les opposants, il y a d'abord un problème de forme.

 

En adoptant la constitution civile du clergé, l'Assemblée s'érige en concile et les députés débattent de questions qui ne relèvent pas de leur compétence, d'autant que la même Assemblée refuse que la religion catholique soit proclamée religion d'Etat.

 

Si la légitimité de l'Assemblée à régler des questions d'ordre spirituel est contestée, c'est que le fond de la réforme constitue pour ses détracteurs un empiètement de la nation sur l'institution de l'Eglise.

 

Ainsi, le schéma d'organisation de l'Eglise et le mode de désignation de ses desservants a été calqué sur l'administration révolutionnaire, transformant les curés, les vicaires et les évêques en fonctionnaires de l'Etat.

 

Il y aurait un diocèse par département et le corps électoral du district procéderait à l'élection de ses prêtres tandis que celui du département élirait  l'évêque.

 

Ce mode de désignation qui s'inspire des premiers temps de l'Eglise est aussi marqué par le principe de la souveraineté de la Nation, y compris dans le domaine spirituel, Martineau résumant cette approche de la manière suivante : "La Nation ne peut être dépouillée du choix de celui qui parle à Dieu en son nom".

 

Sanctionnée finalement par le roi contre son gré le 22 juillet 1790, la loi entrera en vigueur avec des difficultés, les libelles contre la constitution civile du clergé et la mobilisation des fidèles contre le texte se multipliant.

 

Excédée par cette contestation, la Constituante décide le 27 novembre 1790 d'obliger les fonctionnaires ecclésiastiques à jurer fidélité à la Constitution sous peine d'être déchus de leurs fonctions.

 

Il y aura désormais un clergé constitutionnel ("jureur" ou assermenté) et un clergé réfractaire (ou insermenté). La majorité des évêques et un peu plus de la moitié des prêtres refuseront de jurer.

 

[1] Spécialisés par domaine, les comités nommés par les bureaux de l'assemblée constituante occupèrent rapidement un rôle déterminant dans la préparation du travail législatif (élaboration des rapports, préparation de la loi), ramenant les bureaux à un rôle purement électif.

[2] Quelques jours plus tard, les ordres monastiques autres qu'enseignants ou hospitaliers sont dissous.

 

      le temps présent

  Gravure intitulée le "temps présent" vers 1790 

 

Qu'en est-il de la constitution civile du clergé dans les anciennes provinces du Poitou, de Saintonge et d'Angoumois ? ... Et la naissance de la petite église ? La suite dans le prochain chapitre ....

 

 

 

10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 18:19
    

L'accueil contrasté de la réforme en Poitou, Saintonge et Angoumois

 

Le serment révélateur de lignes de fractures face à la révolution

 

Face au serment qui manifeste un adhésion au nouveau régime et à ses principes, "le curé se trouve face à un choix fondamental dépassant largement son option personnelle étant donné son rôle culturel et social essentiel dans la société française du XVIIIème siècle[1]".

 

Le milieu ambiant joua un rôle prépondérant dans le choix du prêtre de jurer ou de ne pas le faire. Ainsi, dans une région déchristianisée et favorable à la révolution, il ne pouvait que prêter serment, sous peine de se couper de sa paroisse et d'y perdre toute influence. Les curés citoyens "se convertissent en médiateurs sociaux, en tuteurs et en serviteurs de la communauté villageoise[2]"

 

Au contraire, dans des localités où une majorité hostile à la révolution commençait à se dégager, le curé suivit généralement ses paroissiens.

 

A Saint-Pierre-les-Echaubrognes dans la Gâtine deux-sévrienne, les paroissiens affirment que si leur curé prêtait serment, ils lui passeraient trois balles dans la tête.

 

Le choix des prêtres fut aussi influencé par certains de leurs confrères voire de leur évêque ou bien encore il fut effectué collectivement, se démarquant parfois d'une collectivité villageoise, qui a pu être elle-même violemment partagée sur cette question, donnant naissance dans certains cas à l'émergence de deux camps irréconciliables[3].

 

Le choix étant finalement individuel, des cas de conscience se révélèrent, tel le curé niortais Goizet qui affirma "j'ai prêché le patriotisme et l'ai fait envisager comme une grande vertu du christianisme. J'ai obéi à tous vos ordres et à ceux de l'Assemblée nationale. Je voudrais encore le faire en ce moment mais c'est un effort dont je suis incapable. Il m'est impossible de faire un serment contraire à ma conscience; car autant je suis attaché à la Nation à la Loi et au Roi, autant et plus je le suis à mon Dieu, à ma religion, à ma foi et à mon peuple".   

 

[1] Jacques Peret "La terreur et la guerre. Poitevins, Charentais et Vendéens de l'An II" page 43. Les développements qui suivent sont tirés de cet ouvrage.

[2] T. Tackett "La révolution, l'église et la France" mentionné par Jacques Péret dans l'ouvrage précité dans la note précédente.

[3] Dans les localités à forte densité de prêtres réfractaires de la future Vendée militaire selon Jacques Péret.

 

un-moyen-de-faire-preter-serment-aux-eveques-et-aux-cures_5.jpg

 

Image satyrique de la révolution intitulée "moyen de faire jurer les évêques et les curés aristocrates

 

 

Une atteinte portée aux cadres traditionnels génératrice d'affrontements

 

    

La carte de l'opposition à la Constitution civile du clergé préfigure en grande partie la Vendée militaire qui se soulèvera au printemps 1793. Bien que la question religieuse n'est qu'un des éléments explicatifs de l'insurrection, elle n'en demeure pas moins une pièce importante.

 

 

En effet, plus qu'une réorganisation, cette réforme porta un coup aux structures traditionnelles de ces paroisses de l'Ancien régime qui n'avaient pas encore opéré les mutations dont était porteuse la révolution.

 

 

En fonctionnarisant le prêtre au nom de la souveraineté de la Nation, la réforme remettait profondément en cause le cadre culturel et social de certaines collectivités villageoises et le rôle essentiel joué par le curé en leur sein.

 

 

Aussi, la réaction des paroissiens sera à la mesure de cette perte et alimentera par contrecoup la réaction des cadres locaux de la révolution qui se méprirent sur le phénomène qu'ils analysaient comme un complot contre-révolutionnaire mené par les prêtres réfractaires.

 

 

Bon nombre de ceux-ci ne furent apparemment pas des agitateurs et ont tenté de calmer le jeu.

 

 

Ainsi ces prêtres réfractaires d'Anjou qui écrivirent au Roi en février 1792 "nous avons contenu le peuple et, honorés de sa confiance, nous l'avons jusqu'ici empêché de franchir les bornes d'une résistance passive. Mais Sire, si on nous éloigne de lui, si on l'abandonne à l'indignation et au désespoir que peuvent lui causer la nouvelle persécution qu'on nous prépare et une plus longue privation de tous les secours de la religion, qui peut prévoir et qui peut calculer les excès auxquels il peut se porter?"[1].

 

 

Au début, les prêtres réfractaires furent dans l'ensemble tolérés mais très vite et compte-tenu du soupçon de menées contre-révolutionnaires, ils firent l'objet de mesures particulières[2], puis ils furent expulsés pour être remplacés désormais systématiquement par des prêtres jureurs en 1792[3].

 

 

Venus de l'extérieur et parfois imposés aux paroissiens par la garde nationale[4], ces derniers furent ostensiblement rejetés. Leurs églises furent désertées (on passe de 12 mariages par an à 3 en 1791 à Chanteloup en Gâtine deux-sévrienne) et ils furent confrontés à des brimades, insultes et violences.

 

 

Il est utile de souligner qu'un mouvement de déchristianisation se met en place, appuyé par certaines mesures de la nouvelle Convention (1792-1795) qui auront pour but - sinon comme conséquence - de faire disparaître aussi en grande partie l'église constitutionnelle, avec des lois emblématiques comme la loi du 22 novembre 1793 (abjuration publique de la fonction ecclésiastique contre une pension annuelle) ou bien le décret du 18 septembre 1794 (suppression du budget du culte par décret, probablement pour des raisons budgétaires la priorité étant donnée à la guerre).

 

 

Ce n'est qu'en rétablissant la liberté de culte[5] par l'adoption du décret de février 1795, que la Révolution mit un terme à ces tentatives de refondation religieuse qui virent cohabiter culte de la Raison et de l'Etre suprême, culte des martyrs de la liberté  et Théophilantropie.

 

 

Parallèlement, certains paroissiens de la Vendée militaire se détournèrent non seulement de l'Eglise constitutionnelle mais aussi de l'enregistrement des actes auprès de l'état civil, nouvellement institué par décret du 20 septembre 1792.

 

 

L'enregistrement des actes par le curé réfractaire caché par ses paroissiens est effectué clandestinement, certains procédant aussi malgré tout à la déclaration auprès de l'officier d'état civil tandis que d'autres s'en abstenaient.

   

 

Mes ancêtres ayant appartenu à la Petite église semblent être dans ce cas là. Joseph Diguet et Jeanne Daniau son épouse se marièrent vraisemblablement vers 1797 sans que la trace de ce mariage soit identifiable à Cerizay où ils demeuraient. La naissance de leur premier fils, Joseph, est consigné uniquement dans le registre de catholicité de Combrand.

 

 

En revanche, lorsque naquit leur second fils Louis Auguste en 1805, il fut déclaré à l'état civil à Cerizay. Il est vrai qu'à cette époque, la Petite église se trouve à l'époque pourchassée par l'autorités administrative et épiscopale, ce qui explique peut-être le souci de passer inaperçu.

 


[1] Cité par Alain Gérard dans "La Vendée 1789-1793" (p.48).

[2] Décision du 19 juin 1791 de poursuivre tous les anciens fonctionnaires ecclésiastiques ayant continué leurs fonctions après leur remplacement et privation du traitement de ceux qui rétracteraient le serment - tous les réfractaires sont déclarés suspects et privés de la liberté de culte (loi du 29 novembre 1791).

[3] Une nouvelle mesure de serment est prise le 14 août 1792 qui impose le nouveau serment "liberté-égalité" imposé à tous les fonctionnaires dont les ecclésiastiques - loi du 26 août 1792 : les anciens et les nouveaux insermentés doivent quitter le pays dans les huit jours sous peine de déportation en Guyane.

[4] Successeur de la garde bourgeoise de l'ancien régime qui défendait les biens et les personnes, la garde nationale apparaît avec la révolution dans les villes et les bourgs et à pour vocation de défendre la révolution et de maintenir l'ordre public.

[5] Avec beaucoup de limites puisque les desservants ne peuvent être salariés, aucun local ne leur est affecté, leur culte ne doit pas concerner de signes extérieurs et ils sont surveillés par les autorités locales.

 

  3-3--il-s-agit-de-mon-fils-bien-aime.jpg

 

Image satyrique allemande de Napoléon "Voici mon fils bien aimé qui m'a donné le plus de satisfactions"

10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 16:29
3-1-signature-concordat-3.jpg
 
La signature du Concordat de 1801
 

Le refus du serment concordataire et ses suites

 

Une dissidence qui se construit dans une semi-clandestinité

 

Comme douze années auparavant, les curés ayant refusé de se soumettre au serment préparèrent leur entrée en clandestinité, s'attendant en effet à ce que le même épisode fut rejoué.

 

Face à cette situation, le pouvoir temporisa dans un premier temps, étant donné l'impossibilité qu'il y avait à retirer purement et simplement les curés concernés des paroisses dans lesquelles ils avaient nommés.

 

L'évêque de Poitiers ayant décédé peu après, il fut remplacé par un ecclésiastique nommé administrateur provisoire (de Barral) qui fut missionné pour ramené les brebis égarées dans le troupeau.

 

Parallèlement, Bonaparte s'employa à faire taire de Coucy, le fauteur de troubles réfugié en Espagne. Il fut contraint de se retirer dans un couvent espagnol sans n'avoir plus écrit de lettres à ses anciens curés[1]. Il en sortit en 1807, à la demande du cardinal Fesch.

 

La mission réussit à moitié. Dans son rapport, M. de Barral précisa que sur les 55 dissidents dénoncés par le Préfet, 24 s'obstinaient encore dans leur refus, le centre de la dissidence se trouvant autour de Cerizay (Saint André sur Sèvre, Brétignolles, Cirières, Combrand, Courlay, Montigny, les desservants de Saint Marsault et La Ronde ayant demandé un délai de réflexion).

 

Peu après, de Barral adopta une Ordonnance canonique selon laquelle la nomination des prêtres dissidents serait définitive s'ils prêtaient serment avant le 1er décembre 1804. Passé cette date et faute de serment, ils seraient déchus; il leur serait interdit de célébrer la messe et de procéder aux sacrements devenant ainsi schismatiques.

 

En 1805, le désormais empereur se montra très mécontent de la persistance de la dissidence dans la région.

 

Sommé d'agir, le Préfet des Deux-Sèvres amorça une politique de recherche active des prêtres dissidents qui se solda par deux arrestations (Barbarin, curé de Nueil, puis Proust (ancien desservant de Terves)).

 

Toutefois, les vrais chefs du mouvement étaient toujours en liberté[2], protégés qu'ils étaient par leurs fidèles qui les cachaient et continuaient pour certains à verser la dîme pour leur entretien.

 

Face à cette organisation de la dissidence, le clergé concordaire était découragé par une situation (peu de fidèles, des émoluments réduits et une absence de renouvellement des effectifs) à laquelle les deux évêques tentèrent de remédier avec des succès mitigés.

 

Par ailleurs et de manière certes isolée, des résistances à la conscription encouragées par les curés dissidents se manifestaient, donnant lieu à des violences comme à Courlay en 1806 où le transfert de deux insoumis (Bertaud et Point) donne lieu à un guet-apens qui entraîne la mort de deux gendarmes.



[1] Les lettres de Coucy qui circulaient alors étaient des faux vraisemblablement rédigés et colportés par des curés dissidents (Brion de Cirières (79) et Doussin de Dompierre (17)).

[2] il s'agissait de Brion à Cirières, Texier à Courlay, Guénivau à Combrand, Joubert à Boismé, Couillaud à Pierrefitte, Guerry à Cerizay, Lebreton à Clazay et Brunet aux Aubiers

 

  le diable l'emporte

 

   
Image satyrique de Napoléon inspirée de la figure d'Ugolin peinte par Michel Ange dans la Chapelle Sixtine
 

 

Ce fut l'occasion d'une relance de la politique de fermeté avec des moyens nouveaux (arrestations[1], amendes) qui porta ses fruits à l'égard des conscrits réfractaires seuls 5 des 63 insoumis demeurant cachés, tandis que l'on continuait à rechercher activement les curés dissidents.

 

 

1808 connut une vague de soumissions, lorsque certains curés apprennent que les instructions livrées par de Coucy depuis 1804 étaient en réalité des faux (Brunetière de Scillé, Ramier de Coulonges, Ballerault de Lhermenault en Vendée ainsi que Proust arrêté trois avant mais qui s'obstina à ne pas prononcer le serment malgré tout). A leur suite, un certain nombre de fidèles abandonna également la petite église (un quart selon un chroniqueur contemporain).

 

 

Le maintien dans la dissidence s'avéra une nécessité pour nombre de curés qui vivaient dans la dépendance de leurs ouailles et que la soumission aurait livré sans ressources.

 

 

Au demeurant et de 1809 à 1814, les guerres de l'Empereur et les besoins croissants de la conscription, sa politique menée à l'égard de Rome[2] et son divorce, renforcèrent la Petite Eglise dans son schisme, allant jusqu'à faire douter certains curés concordataires.

 

 

L'histoire ne démontrait-elle pas la pertinence de la fidélité de la Petite Eglise au catholicisme d'avant la Révolution?

 

 

Pour les dissidents comme pour beaucoup de monarchistes, le retour des Bourbons devait nécessairement s'accompagner d'un statu quo ante, y compris sur le chapitre religieux. Ce ne fut pas le cas et les espérances laissèrent place aux désillusions.

 

 


[1] Liste intéressante pour le généalogiste que l'on peut trouver dans l'ouvrage de Billaud aux pages 273 et suivantes.

[2] Les relations avec la Papauté se dégradèrent dès 1804 sur la question religieuse. Napoléon tenta ultérieurement de rallier Pie VII au blocus avec l'Empire puis face au souci de neutralité du souverain Pontife, l'Empereur envahit les Etats pontificaux puis fait prisonnier le Pape qu'il emprisonna à Fontainebleau

 

3-2-faut-il-que-je-prononce-le-serment.jpg

 

Image satyrique sur le serment de 1791

 

 

 

 

La Restauration et après ....

   

Les espoirs nés à partir de 1815 furent entretenus par le terme mis à la persécution policière et la négociation d'un nouveau Concordat dont les dissidents attendaient qu'il consacra le retour à la situation de l'Ancien Régime.

 

 

Ils pouvaient espérer que toutes les nominations épiscopales ainsi que celles du clergé soient remises en cause et que l'ancien diocèse de La Rochelle soit rétabli.

 

 

Une renégociation du Concordat fut amorcée et aboutit à la signature d'un texte mais sa mise en œuvre échoua. Le Pape qui n'avait pas souhaité d'abord cette renégociation fut irrité par les tergiversations du nouveau régime pour le mettre en œuvre un fois le texte adopté (la loi présentée ne fut jamais discutée).

       

La valeur juridique du Concordat de 1801 et ses effets n'étaient après tout pas contestables puisqu'il avait été signé par le Saint Siège.

         

Par ailleurs, le leader des débuts, Mr de Coucy montra sa répugnance à soutenir ses anciens suiveurs puis finit en 1819 par rédiger un manifeste qui constitua un désaveu de la Petite Eglise. Le Pape lui-même se prononça contre le schisme.

         

La désillusion fut forte chez les prêtres dissidents furent contraints de se trouver un nouveau chef spirituel en la personne de l'ancien évêque de Blois demeuré farouchement anti-concordataire qui était réfugié à Londres.

 

Paradoxalement, la Petite église atteint à la Restauration, regroupée autour de quelques figures majeures : Lebreton à Clazay, Joubert à Boismé, Couillaud de Pierrefitte, Texier de Courlay, Guéniveau de Combrand, Perrière de Saint André sur Sèvre, Vigneron du Pin, Legrand de Montigny et Vion de la Chapelle-Largeau.

       

Si les tracasseries administratives et religieuses continuèrent de se manifester par éclipses, la situation n'eut désormais rien à voir avec la période du Consulat et de l'Empire.

       

Le dernier défi auquel devra faire face la Petite église est la disparition progressive de ses prêtres (le curé Texier fut le dernier) et l'impossibilité d'en trouver de nouveaux pour endosser la direction spirituelle de la communauté.

       

A la fin des années 1820, il fut nécessaire de prendre des mesures qui perdurent encore aujourd'hui.

 

 

Ce furent des laïcs dont la piété était reconnue (peu importa le statut social) qui prirent alors le relais et l'on choisit ceux-ci dans la famille Texier pour célébrer le culte.

 

   

Même sans prêtre, le dogme n'interdit pas l’administration des sacrements du baptême par un laïc ni le mariage, pourvu qu'il soit fait en présence de témoins et d’un laïc comme assistant.

       

C'est probablement selon ce rituel que fut célébré en février 1833 le mariage de mes ancêtres Louis Auguste Diguet et Marie Rose Birault[1], avant qu'il soit déclaré à l'état civil de la commune de Saint André sur Sèvre.

 

 

De manière significative, l'acte d'état civil cite nommément les parrains des deux époux comme témoins ce qui fait présumer qu'ils ont entendu donner un sens religieux à la formalité civile.

         

Au fil des années, le périmètre et le nombre de fidèles se réduisit considérablement mais il persiste encore aujourd'hui principalement à Courlay.

 

 


[1] Ils étaient tous les deux issus de familles ayant eu une implication avec les guerres de Vendée. Le grand-père maternelle de l'épouse était mort "par les effets de la guerre intérieure" tandis que le cousinage du père de l'époux avait participé, semble-t-il plutôt activement, à l'insurrection (famille Jadault de Montravers).

 

 

 

 

 

 

16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 14:01

 

  

 

 

 

 Extrait du film "Le Père noël est une ordure" -

 

 Sous l'Ancien Régime, l'honneur était une valeur essentielle que chacun était soucieux de défendre, exigeant que le tort causé soit réparé.

 

Le juriste François Dareau (1736-1784) n'affirme-t-il pas d'emblée dans son "Traité des injures dans l'ordre judiciaire ...." (1775) que de « de tous les biens, le plus précieux à soigner est sans contredit, celui d'une bonne réputation ».

 

Au nom de cette réputation, des paroles ou des faits qui nous paraîtraient aujourd'hui anodins ou, au pire, contrariants étaient,  systématiquement relevés par les victimes. Les nombreuses et mauvaises chicanes qui résultaient de cette susceptibilité exacerbée finissaient souvent devant la justice.

 

Parmi ces atteintes à l'honneur, l'injure constitue l'un délits les plus fréquemment rencontrés dans les archives des tribunaux de l'Ancien Régime[1] et donna lieu à une jurisprudence abondante et commentée.

 

Toutefois pour éviter les tribunaux, ce que l'on appelait "la réparation d'injure" pouvait se faire à l'amiable, devant notaire.

 

En introduction de son chapitre consacré à la réparation de l'injure, François Dareau précise ainsi qu'il existe deux grandes voies en matière de réparation : celle qui est volontaire (l'offenseur fait amende honorable) et celle qui est forcée et qui se résout par la voie judiciaire (l'offenseur ne veut rien entendre ou bien l'injure a porté atteinte à l'ordre public).

 

Avec la réparation volontaire l'auteur note que "l'on peut parvenir à une juste satisfaction de l'offensé sans que la justice soit obligée d'y suppléer" et précise le mode opératoire si l'injure n'est pas réparée au moment où elle est formulée. Ainsi, "si l'injure n'avoit pu être réparée sur le champ, on n'en seroit pas moins recevable à la réparer en tout tems et voici comment : en se transportant avec un Notaire, chez l'offensé pour avoir acte de la réparation qu'on lui ferait en personne, dans la forme ci-dessus, en lui offrant de plus une certaine somme pour dommages et intérêts, et une autre pour les dépends...".

 

le-capitaine-haddock.jpg

  voir le "Générateur d'insultes du capitaine Haddock"

 

Les faits

 

A travers l'histoire singulière rapportée dans cet article, un laboureur du nom de François Favre vivant au village de Boussay dans la commune de Vendeuvre du Poitou se retrouve en janvier 1791 devant le notaire pour faire amende honorable.

 

Son crime ? Il a traité de voleur l'huissier royal Emery Raymond Auclerc, à l'issue d'une virée au cabaret avec un compère de boisson du nom de Pierre Auger.

 

Dans l'acte notarié, François Favre précise que « s’étant trouvé un certain jour à boire chez Pierre Bertot cabaretier (…) avec le dénommé Pierre Auger, bordier, (…) ce  particulier lui raconta les faits d’une instance qu’il avait eu défendant contre le sieur Raymond Emery Auclerc huissier royal demeurant au même bourg de Vendeuvre pour l’avoir insulté et traité de voleur, que lui comparant, étant excité à boire par ce particulier Auger, se trouva ivre et qu’ayant perdu la raison, ledit Auger lui fit plusieurs instances pour le mettre dans son parti et lui faire également dire que ledit Auclerc était un voleur et en quoi il ne manqua pas de réussir par la vertu du vin qu’il lui avait fait boire. »

 

Mais l'infortuné laboureur regrette de s'être laissé emporté, d'autant que son petit forfait risque de lui coûter cher.

 

 « Depuis ce temps, ledit Favre ayant été informé que ledit Auclerc était sur le point de le poursuivre pour avoir de lui réparation des injures qu’il avait mal à propos proféré contre son honneur et réputation… » et pour éviter la poursuite judiciaire, François Favre « s’est transporté pardevant nous et a dit que c’est à tort qu’il a devant sa maison traité de voleur en ce qu’il n’a jamais éprouvé de sa part du service et ne s’est jamais aperçu qu’il a fait tort à qui que ce soit que s’il a proféré les mêmes injures contre lui s’en a été qu’à la pressante sollicitation dudit Auger qui l’avait pour cet effet enivrer » et qu’il est aujourd’hui repentant et « promet par les présentes de ne jamais récidiver lesdites injures reconnaissant ledit sieur Auclerc pour homme de Dieu et d’honneur non capable d’avoir trompé la confiance de qui que ce soit ».

 

[1] Hervé Piant "La justice au service des justiciables? La régulation de l'injure à l'époque moderne"

 

l-ivresse-au-cabaret.jpg

Débordement au cabaret (à écouter : conférence de Mathieu Lecoutre "Le compromis du cabaret à Nantes au 18ème siècle")

 

Les protagonistes

 

Un laboureur qui a traité de voleur un petit bourgeois (juriste qui plus est) se trouve dans une situation d'autant plus embarrassante que l'injurié est susceptible et se soucie donc peu que le brave homme ait été ivre. 

 

L'injure est certes insignifiante (y en-t-il eu d'autres plus insultantes que l'acte tairait par pudeur?) mais elle a été lancée sous les fenêtres du petit notable, possiblement à une heure de grande écoute.

 

François Dareau souligne d'ailleurs dans son ouvrage que la réparation de l'injure est différente, selon que celle-ci émane d'une personne du peuple à l'encontre de quelqu'un qui lui est socialement supérieur, ou au contraire si c'est l'inverse avec un traitement allégé dans ce second cas[1].

 

Aussi, convient-t-il non seulement de préserver "l'honneur et réputation" mais aussi en filigrane, de réparer l'atteinte portée par le simple laboureur au respect de l'huissier royal qui est un "coq de village".

 

A cet effet, Auclerc a fait savoir probablement publiquement qu'il poursuivrait ledit Favre en justice faute d'une réparation d'injures.  Le bruit s'est répandu que cela ne se passerait pas comme çà.

 

Qui est l'offenseur?

 

Le seul candidat que j'ai trouvé dans les archives départementales en ligne est né le 7 juin 1750 à Vendeuvre et il y est décédé le 10 juin 1799. Il s'est marié trois fois au cours de sa courte vie. Son premier mariage est daté du 26 février 1772 à Vendeuvre avec Anne Pouvrasseau (qui est la nièce d'un de mes ancêtres Charles Desnoël), puis avec Marie Anne Thibault qui décède en 1788 et il se marie enfin une troisième fois le 5 janvier 1789 avec une veuve, Magdeleine Soufficeau, à Cheneché.

 

Il a 40 ans au moment des faits. Il sait signer (ce qui rare à l'époque dans cette région) et sa condition de laboureur le placerait a priori un petit peu au dessus des journaliers et bordiers[2].

 

Quoique les frontières soient peu nettes car si un laboureur possède la terre qu'il cultive, tout dépend de leur importance et de sa capacité à en tirer sa subsistance sans être obligé de se louer en plus à la journée pour joindre les deux bouts.

 

En l'espèce, il est difficile de déterminer dans quelle mesure François Favre est ou non un gros laboureur mais le milieu social de ses épouses plaide plutôt en faveur du statut de petit paysan. 

 

D'ailleurs chez le cabaretier Bertot, c'est la convivialité partagée avec quelqu'un de son milieu social, le bordier Pierre Augé, qui sera source de ses difficultés.

 

Du reste, notre empathique laboureur rend très vite les armes en s'empressant d'aller chez un notaire pour conclure rapidement cette malheureuse affaire.

Vrai ou fausse, l'ivresse est bienvenue. Elle excuse le dérèglement passager.

 

 20427709-copie-1.jpg

  Rencontre au cabaret (vers 1625) - Valentin de Boulogne dit " Le Valentin"

 

Et l'offensé?

 

Huissier royal de son état (parfois aussi désigné comme notaire[3]), le "sieur" Raymond Emery Auclerc est né le 7 janvier 1753 à Chabournay. Il est le fils d'Emery Auclerc, notaire et de Marie Jeannet et son grand-père Etienne[4] était également notaire.

 

Il se marie avec Jeanne Habert, fille d'un marchand le 10 octobre 1775. Ses parents sont déjà décédés au moment du mariage et c'est Jean Isaac Roblin son oncle vitrique qui est son curateur (le frère de son défunt beau-père).

 

Il perpétue avec un certain succès une dynastie de petits notables reconnus, ce qui le conduira à exercer la fonction de maire de Vendeuvre.

 

A noter en effet que les décrets des 14 décembre (organisation des municipalités) et 22 décembre 1789 (organisation des départements) consacrent une nouvelle organisation territoriale du royaume basée sur les départements et les districts qui sont nouvellement créés et les anciennes paroisses qui deviennent des communes dirigées par des officiers municipaux et un maire élus. Les premières municipalités sont constituées en février 1790 par voie du suffrage censitaire. Ont la qualité d'électeurs, les hommes âgés d'au moins 25 ans qui s'acquittent d'un impôt équivalant à trois journées de travail.

 

Raymond Emery Auclerc signe comme maire certains actes d'Etat civil en 1795 et c'est cette qualité qui lui est donnée dans l'acte de naissance de sa fille Marie Radegonde en 1793 et de son fils Brutus[5] le 14 brumaire an 3 (4 novembre 1794) puis au moment décès de ce dernier intervenu 11 mois plus tard.

 

Il possède très certainement quelques terres qu'il loue, la petite bourgeoisie de l'ancien Régime (mais c'est aussi vrai au cours des deux siècles qui suivent) étant obsédée par la constitution d'une propriété terrienne susceptible de générer un revenu[6].

 

Le bordier Pierre Augé pourrait donc être locataire des terres du sieur Auclerc et l'augmentation éventuelle du loyer par son propriétaire a pu conduire Auger à estimer publiquement au cabaret que c'était du vol.

 

Auclerc meurt jeune (entre 1796 et 1799), apparemment héritier d'un patrimoine génétique assez déplorable, puisque son père décède à l'âge de 32 ans, ses oncles meurent également jeunes[7] et son grand père est âgé de 37 ans quand il décède.

 

L'homme par qui le "scandale" arrive

 

J'ai enfin tenté d'identifier le fameux Pierre Augé, celui qui est finalement à l'origine de cette affaire, le mauvais génie qui aurait soufflé la malheureuse idée à François Favre.

 

J'ai trouvé deux candidats, sans qu'un indice déterminant puisse les départager.

 

Le premier, un peu plus âgé que les deux autres protagonistes est né en 1743 à Vendeuvre. Il a 47 ans au moment des faits et se trouve marié à une certaine Jeanne Jaudoin, épousée le 12 juin 1764. Il décède à 63 ans à Vendeuvre (cultivateur sur son acte de décès).

 

Le second, plus jeune est né en 1764 et s'est marié le 12 mai 1789 avec Rose Noël. Il avait 27 ans au moment des faits. Il décède en 1837 à l'âge de 78 ans (il est désigné comme cultivateur sur son acte de décès).

 

A première vue, le plus âgé des deux est peut-être celui qui est le plus plausible, étant donné son ainesse et donc un certain ascendant sur le laboureur.

 

Mais on peut tout aussi bien parier sur un échauffement de la jeunesse communicatif du jeune Auger dans cette période révolutionnaire  ... Mais c'est une autre histoire ... 

 

  


[1] Le Siècle des Lumières et la Révolution ne changent pas l'idée selon laquelle le respect de la hiérarchie sociale est central pour le bon ordre de la société. Le citoyen Favre n'est pas dans les esprits, l'égal du citoyen Aucler.

[2] Le bordier (ou métayer selon les régions) est le locataire d'une petite ferme dont il partage les fruits avec le propriétaire.

[3] En 1785, il est désigné par le duc de Richelieu (baron de Mirebeau) en tant que notaire géomètre arpenteur pour Cheneché.

[4] Etienne Auclerc et sa femme Marie Biet auront  5 enfants : Etienne qui fait partie de mon ascendance ainsi qu'Emery (le père de Raymond Emery), Mathurin, Jeanne, Marie et Marianne (épouse de Jean Isaac Roblin).

[5] Est ce que ce prénom célèbre le révolutionnaire Brutus Magnier ou bien reflète-il le regain d'intérêt pour l'Antiquité de cette période?

[6] Dans l'acte de décès de Jeanne Habert, son fils est d'ailleurs qualifié de "propriétaire".

[7] Son père meurt en novembre 1762 (sa mère se mariera l'année d'après avec un certain Pierre Robelin). Quant à ses oncles, Mathurin décède à 26 ans et Etienne (mon ascendant) à 37 ans.

 

 

 

 

20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 23:55

 

ma-fanchon-publication.jpg

 

 

 

 

 

Les plaideurs de Jean Racine - monologue de Petitjean

 

A l’origine de l’histoire singulière qui suit, il y a une lettre d’un orfèvre à sa femme rédigée le 26 avril 1656 à Paris et dont la découverte montre que les archives départementales peuvent parfois recéler quelques trésors  insoupçonnés.

 

Il y a quelques années en effet et en parcourant des minutes notariales, ma mère a identifié un contrat de bail concernant ses ancêtres, auquel cette lettre était attachée.

 

La raison de cette insertion dans la liasse est simple. La lettre de l’orfèvre Jean Delaunay à sa femme Françoise Vuellin avait pour objet de constituer pour cette dernière un mandat de son mari afin qu’elle puisse contracter à sa place ce qui s’assimilerait aujourd’hui à un bail commercial et d’habitation.

 

Selon les différentes coutumes en vigueur à l’époque et notamment la coutume du Poitou, la femme était une mineure sur le plan juridique et ne pouvait s’engager civilement pour les contrats et les actes qui la concernaient, ni a fortiori pour ceux concernant la communauté, sauf à détenir une autorisation de son mari.

 

En l’espèce, le mandat donné par Jean Delaunay ne prend pas une forme particulière et apparaît simplement à la fin de la lettre, sous la formulation suivante : « pour délogier fait en tout ainsy que vous aviserai Bon, ait en avis nos amis de par delà, je ne me soucie pas du cartier, pourvu que le lieu vous agrée et à votre fils, je m’agréra bien Je ne suis pas trop difficile, si le lieu est cher ou malcommode, fait en ferme pour pire (…) ou en avertissant »

 

Attaché à la lettre, un contrat de bail daté du 11 mai de la même année précise que : « Mathurin Loizillon, maître chausseur audit Poitiers y demeurant (…) a baillé et affermé à Dame Françoise Vuellin, femme de sire Jean Delaunay, maître orfèvre, absent d’ici, lui ayant chargé et pouvoir de passer (le contrat) par vertu de lettre missive qui demeure attachée à ces présentes jusqu’à ce que ledit Delaunay ait ratifié icelles ». Apparemment, Françoise Vuellin choisit de temporiser en reconduisant simplement le précédent bail des lieux que la famille occupe déjà, et ce pour une année[1].

 

 Au-delà du mandat donné par Jean Delaunay à sa femme, cette lettre permet à l’orfèvre de relater à celle qu’il appelle affectueusement « ma Fanchon », ses déboires judiciaires qui l’ont conduit à Paris.

 

Cette lettre que j’ai retranscrite (comme j’ai pu) en Français moderne, apprend beaucoup sur la justice du 17ème siècle et je me suis donc lancé dans cet article à un décryptage.

 

[1]Le contrat vise en effet "une boutique, chambre haute, antichambre, galerie et aisément occupées ci-devant par les Delaunay et qu’ils occupent encore" et il est reconduit en réalité pour une année.

 

 

Graveur.jpg

 

 Atelier de graveurs de monnaie - gravure 18ème siècle

 

Quelques repères préalables concernant la famille Delaunay

 

Jean Delaunay naquit vers 1608 et son enterrement est recensé le 12 février 1682 (paroisse de Saint Didier à Poitiers). Il était le fils de Pierre Delaunay, maître orfèvre et graveur de la monnaie de Poitiers, et de Marie Caillaudon (ou Gaillaudon).

 

Deux sources permettent de retracer l'ascendance de Jean Delaunay. Son père Pierre, serait le fils de Jehan Delaunay, marchand et bourgeois de Paris et de Marie Cochet tandis que Marie Caillaudon serait la fille de François Gaillaudon[1], maître orfèvre et graveur à la monnaie de Poitiers et de Barbe Bourgeois (contrat de mariage du 23 juin 1591, minutes Jehan Chaigneau - François Gaillaudon étant lui-même fils de Jehan Gaillaudon, "licencié es loix et advocat en la cour et Parlement" de Poitiers et tailleur de la monnaie).  

 

Il épousa Françoise Vuellin le 28 avril 1630 (paroisse de Saint Didier à Poitiers). Elle était la fille de Jehan Vuellin, marchand à Latillé, et d’Esther Cottin.

 

Ce sont deux familles bourgeoises qui s’unirent. Un contrat de mariage établi peu de temps avant la célébration nuptiale (sans les deux pères des époux qui sont décédés au moment du contrat), précise les apports respectifs des familles qui sont plutôt conséquents pour l’époque [2].

 

 

portait d'un couple

 portrait de couple (anonyme 16ème siècle)

 

250px-Parlement-Paris-Charles7

 Lit de justice de Charles VII au Parlement de Paris (enluminure de Jean Fouquet)

 

 

Pour "la justice et l'équité de ma cause ... "

 

Ce qui occupe Jean Delaunay au moment de la rédaction de la lettre, c'est le suivi d'un procès le concernant et pour lequel il s'est justement déplacé à Paris.

 

De manière typique pour la justice de l'ancien Régime, c'est un procès que l'on devine déjà ancien et qui a emprunté des voies tortueuses.

 

Delaunay aurait eu raison contre un certain Payraud mais son succès initial aurait été battu en brèche par le sieur Herpin qui, ne voulant pas lâcher l'affaire, intenta avec succès un recours devant la Cour des monnaies, cour souveraine spécialisée de l'ancien Régime.

 

Apparemment, le procès devant la Cour des monnaies n'a pas tourné à l'avantage de Delaunay qui se plaint notamment d'avoir été condamné aux dépends.

 

Son affaire parisienne est désormais suspendue à un recours au Conseil (probablement le conseil privé du Roi qui juge les affaires des particuliers en cassation[3]), à l'issue duquel il compte bien enfin voir triompher "la justice et l’équité de (sa) cause" ainsi qu'il l'écrit à plusieurs reprises.

 

C'est une question qui le préoccupe tellement qu'elle constitue l'unique propos de sa lettre.

 

L'on comprend d'ailleurs que son procès ne lui laisse aucun temps libre comme il le précise incidemment à sa femme, en réponse à une demande d'achat d'outils de son frère ou, en tout cas, de sa parentèle. Il écrit à cet égard "Dites à Delaunay qu’au premier jour où j’aurais le loisir, je lui achèterais tous les outils qu’il me mande, mais quand à présent je ne puis vaquer qu’à mes affaires, si j’avais six jambes, je lui emploierais."

 

 

[1]voir "les médailleurs et graveurs de monnaies, jetons et médailles en France" (Natalis Rondot - 1904) page 215. François Gaillaudon fut commis par la Cour des monnaies dans l'exercice de l'office de tailleur des monnaies de Poitiers le 14 août 1555. Il fut nommé tailleur des monnaies en titre par lettres patentes du 14 mai 1562, son frère Raphaël s'étant démis de sa charge en sa faveur. Il fut reçu par la Cour des monnaies tailleur fieffé et héréditaire du pays et comté de Poitou le 4 mai 1563.  A sa demande, la Cour des monnaies confirma l'exercice de l'office de tailleur des monnaies par le maître orfèvre Jean Bobinet mais en qualité de commis de Gaillaudon (Bobinet étant devenu son gendre). Gaillaudon décéda en 1616 et son autre gendre Pierre Delaunay lui succéda vraisemblablement dans l'office puisqu'il est (parfois) paré du titre de tailleur de la monnaie.

 

[2]La mère de l’époux paya 1500 livres le jour de la bénédiction nuptiale dont 700 livres constituèrent ses biens propres (« pour son estoc et paigne ») et 800 livres versées à la communauté. Pour la future épouse, sa mère s’engagea à payer une somme totale de 1400 livres,composée de 200 livres pour l'achat d'un lit et d'un trousseau et payables lejour de la noce ainsi que de 600 livres versées à la communauté et 600 livres réservés par l’époux à son épouse ("pour son estoc et paigne"). Pour le paiement du reste, la mère de Françoise Vueillin dispose de deux ans pour verser les 1200 livres restantes, ce versement sera majoré d'intérêts ("au denier vingt").

 

 

 

 

 

 

 

 

19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 14:21

ma fanchon 2

Charivari - Marin Marais

 

 

 

 Déboires judiciaires d'un orfèvre poitevin (suite et fin)  

 

Un objet du litige délicat à déterminer

 

Le fond de l'affaire est assez obscur mais certains des propos de Delaunay dans sa lettre permettent malgré tout de la cerner.

 

Un faisceau des indices contenus dans la lettre tendrait a priori à montrer qu'il s'agit d'une affaire d'ordre commercial avec possiblement l'exercice d'un droit hérité qui est contesté.

 

Sans invalider le caractère au moins partiellement professionnel de l'affaire, d'autres éléments donnent à penser que le litige de notre infortuné orfèvre se trouverait à la lisière de deux compétences juridictionnelles et que son contradicteur le sieur Herpin aurait réussi en conséquence à faire rebondir le procès devant la Cour des monnaies.

 

 A ces conflits de compétences qui conduisaient à rejouer les mêmes procès devant des juridictions différentes et sur lequel je reviendrai, s'ajoutait la possibilité de multiplier les appels que la création des Présidiaux au milieu du 16ème siècle ne régla pas vraiment.  

 

La logique moderne du double degré de juridiction était en effet étrangère à l'ancien Régime, pour le plus grand cauchemar du justiciable du 17ème siècle et de son porte-monnaie, un procès pouvant parfois s'étaler sur plusieurs générations.

 

 Un contentieux qui semblerait d'ordre commercial et/où patrimonial

 

Tout d'abord, la juridiction qui a été saisie par Herpin plaide en faveur de cette interprétation.

 

La Cour des monnaies était en effet une juridiction spécialisée de dernier ressort[1] compétente pour tout conflit de nature civil ou criminel impliquant deux champs de compétence, à savoir ce qui se rapportait à la fabrication de la monnaie (et par extension de l'emploi des matières d'or et d'argent ) mais aussi à la police des communautés de certains métiers liés aux métaux précieux, dont les orfèvres.  

 

Cette compétence juridictionnelle qui s'exerçait compte tenu du caractère régalien et monopolistique de la production de la monnaie, s'étendait à la confirmation des titulaires des charges héréditaires instituées en la matière, notamment pour la fabrication (tailleurs[2] et graveurs de la monnaie) et le contrôle (et gardes des monnaies).  

 

Compte tenu du fait que la famille Caillaudon était titulaire d'une charge de graveur et tailleur de la monnaie ayant apparemment été transférée à Pierre Delaunay, il est possible que ce soit la possession de cette charge qui soit en cause.

 

Cet élément pourrait être corroboré par le fait que son fameux adversaire dans ce procès, le sieur Herpin, était maître orfèvre à Poitiers reconnu par lettres patentes du roi en date du 15 janvier 1640, comme tailleur "fieffé héréditaire de la monnaie de Poitiers" (c'est à dire mis en possession du droit patrimonial de tailler la monnaie). Il fut d'ailleurs confirmé dans sa charge par la Cour des monnaies en janvier 1655, soit une année seulement avant la lettre de Delaunay à sa femme.  

 

Un autre élément qui plaide dans ce sens à trait aux documents que Jean Delaunay réclame à sa femme pour prouver encore une fois la "justesse de sa cause".  

 

Il souligne en effet en fin de lettre que "si par le moyen de M. Charit (ou Charet?), je pouvais avoir de Mr Le Meaud ou autre de ses amis l’acte de renonciation à la communauté de ma mère, ma cause serait certainement gagnée il me faudrait aussi avoir l’acte qui est chez le cousin Aubineau" (le cousin Aubineau étant le notaire royal Philibert Aubineau ou bien un de ses fils).

 

Jean Delaunay aurait ainsi peut-être défendu un droit héréditaire venu de son arrière grand père, probablement en vain puisque ni lui ni ses héritiers de furent porteurs du titre de tailleurs de la monnaie de Poitiers.

 

justice tarot

 La Justice - Tarot de Marseille

 

Un possible conflit de juridictions pourrait être en jeu

 

Dans les protagonistes de l'affaire, la lettre mentionne fréquemment un certain "Payrault" qui apparaît au premier abord comme un allié de son adversaire Hurpin, que ce dernier se serait obstiné à suivre selon Delaunay.

 

L'orfèvre précise que s'il a eu raison contre ledit Payraud, il devrait pouvoir gagner contre Hurpin, l'arrêt de la Cour des monnaies contre lequel il se débat au moment de la lettre n'étant dans son esprit qu'une simple embûche qui ne l'empêchera pas de gagner son procès à la fin.

 

J'ai d'abord essayé de déterminer si le sieur Payraud n'appartenait pas lui-même au monde de l'orfèvrerie à Poitiers ou bien à celui de la monnaie. Sans succès.

 

Toutefois, une famille Peyraud est identifiable à Poitiers au 17ème siècle dont certains des membres ont appartenu au monde judiciaire. Plus spécifiquement , Philippe Peyraud (de la Chèze) succéda à son père Pierre au Présidial de Poitiers en 1654, en qualité de conseiller du roi et juge magistrat.

 

Il apparaît plausible que cette personne ait pris une part prépondérante dans la première phase du procès qui se serait d'abord déroulée devant le Présidial, peut-être en qualité de rapporteur de l'affaire.

 

L'opinion dudit Payraud, soit sur le fond de l'affaire, soit sur la compétence du Présidial (la question successorale étant alors jugée comme primordiale et non pas subsidiaire), n'aurait pas été retenue ce qui expliquerait pourquoi un premier jugement serait intervenu en faveur de Delaunay, avant que la Cour des monnaies actionnée par le recours d'Hurpin n'ait finalement jugé contre Delaunay.

 

S'il s'agit d'une simple hypothèse dans cette affaire, ce type de situation était fréquente dans la justice de l'ancien Régime, un même litige finissant par devenir un match rejoué ad nauseam devant des juridictions successives qui se contredisaient entre elles, au nom de la primauté de leurs compétences.

 

Saint Louis rendant la justice

 

saint_louis_rend_la_justice2.jpg

 placet au roi

  Modèle de requête adressée au Roi

 

   

L'ultime recours de Delaunay : le Conseil privé ou Conseil des Parties

 

Au moment de la rédaction de la lettre et si notre pauvre homme a perdu devant la Cour des monnaies, il entretient malgré tout  l'espoir que ses démarches pour faire casser l'arrêt en question aboutissent.

 

Cela nous permet d'aborder une autre particularité du droit de l'ancien Régime qui ferait bondir nos juriste actuels : même perdue devant une juridiction souveraine comme le Parlement de Paris où bien la Cour des monnaies, le procès peut-être réexaminé par le Conseil privé du Roi[3].  

 

Cette possibilité quasi miraculeuse qui fait mentir le jugement d'une Cour fusse-t-elle souveraine, s'explique par la conception même de la justice sous l'ancien régime.

 

Le Roi était à la source de toute justice et bien que celle-ci s'exerçât pour des raisons fort compréhensibles de manière déléguée à travers des juridictions organisées et des juges, celui-ci s'imposait comme le dernier ressort pour toute matière (y compris criminelle pour le plus grand espoir des condamnés à mort).

 

Le roi ne siégeait physiquement que très rarement mais il siégeait toujours de manière symbolique par un siège vide, le Chancelier (l'équivalent du ministre de la justice actuel) présidant les séances au nom du roi.

 

Encore fallait-il toutefois que le Conseil privé estima que la demande était recevable pour des raisons de faits ou de droit.

 

C'est tout l'enjeu des démarches du pauvre Delaunay.

 

[1]La Cour des monnaies examinait en première instance ou en dernier ressort les appels des décisions des juges gardes des Monnaies. Ces derniers étaient des officiers royaux, placés par deux auprès de chaque hôtel des monnaies. Leur travail consistait à vérifier tout le travail de la monnaie afin qu'elle fut exécutée conformément aux ordonnances royales (voir dictionnaire de Furetière).

 

[2]cf. le Dictionnaire de Furetière : Le tailleur de monnaies est celui qui façonne les poinçons d'effigies et fabrique les matrices servant à frapper la monnaie. Un seul tailleur général est responsable des poinçons et des matrices tandis que les tailleurs particuliers sont chargés de frapper la monnaie. les gardes des monnaies sont également des officiers royaux (prestigieux selon Furetière) qui sont juges de première instance en matière de monnaie et dont les appels ressortissent à la Cour. Etablis par deux, ils sont placés auprès de chaque hôtel des monnaies. Leur travail consiste à vérifier tout le travail de la monnaie afin qu'elle soit exécutée conformément aux ordonnances royales. L'essayeur est quant à lui le titulaire d'un office qui est préposé pour faire l'essai de la monnaie, des matières d'or et d'argent destinées à la fabrication, et vérifier si elles sont au titre auquel elles doivent être

 

  foto_1809.jpg

  Les gens de justice (Honoré Daumier)

 

" ... J’ai maintenant de l’argent et des amis et bon droit ..."

 

A travers la lettre de l'orfèvre, on mesure les ingrédients nécessaires pour obtenir gain de cause dans l'ancien Régime et ainsi laver l'affront que l'on avait subi[1].

 

Il faut d'abord de l'argent et c'est d'ailleurs le premier point que soulève la lettre. Delaunay indique à cet égard qu'il a bien reçu les 117 livres adressés par lettre de change et confirme avoir reçu précédemment 100 livres. Deux sommes substantielles à l'époque.

 

Les frais de procès classiques pouvaient s'avérer en effet vite lourds, entre le paiement des procédures et celui des épices.

 

S'y ajoutait parfois le paiement de dessous de table pour influer sur l'issue du procès.

 

Ainsi dans cette affaire, Delaunay signale que la partie adverse a usé de corruption à son encontre ("j’ay perdu ma cause au conseil (parce que) il n’a été que par le moyen de l’argent que le clerc[2] pour Herpin a donné au signataire de notre rapporteur dont depuis il a reçu action") ce qui a induit sa fameuse condamnation au paiement des dépends.

 

Vrai ou fausse, cette assertion tend à montrer que la pratique était commune.

 

Il est déterminant de pouvoir compter sur un réseau de personnes parfois bien placées que Delaunay appelle des "amis", soit à Paris, soit à Poitiers ("nos amis de par delà" comme il le dit).

 

A Paris, il compte sur des relations, certaines semblent sensibles à son cas ("Je ne suis pas abandonné par M. ni Mme Daligne ni de Monsieur Machaut, ils s’intéressent de mon affaire"), d'autres sont plus impliquées. C'est ainsi que la famille de son "ami" monsieur Lescot, semble dévouée à sa cause.

 

Ainsi, le fils de M. Lescot se démène pour "choisir tout ces messieurs les maîtres de requête pour la justice et l’équité de ma cause" tandis que son gendre qui est huissier de la chaîne[3] (et donc un allié dans la place !) "a de grands amis au Conseil (et) sait le tort et injustice que l’on m’a fait qui m’a promis qu’il sera contredit et il fera annuler mon arrêt".

 

A Poitiers, il fait activer ses réseaux par sa femme pour trouver les papiers nécessaires que ce soit chez monsieur Charet, Le Meaud ou bien encore son cousin Aubineau.

 

Pour gagner, il faut aussi "avoir bon droit". Comme tout plaideur qui se respecte, il en est convaincu et ce maudit arrêt sera cassé "pour avoir été obtenu contre la coutume de Paris et du Poitou qui est plus forte que leur arrêt du Conseil".

 

Avoir raison est une chose mais gagner en est une autre, surtout lorsque la cause est défendue par des incapables (point de vue tellement intemporel en la matière !) comme il le dit dans sa lettre "Si mon avocat eut été mieux instruit de mon affaire je n’eut pas été condamné aux dépends, les avocats du Conseil ne sont la plupart que des ignorants ..."

 

Une autre embûche l'attend: c'est le conflit d'influence larvé semblant exister à cette période, entre le tout puissant Parlement de Paris et le Conseil privé, à propos de la Cours des Monnaies.

 

Il constate que cela n'arrange pas ses affaires :

 

 "le plus grand mal que je trouve en mon affaire c’est le désordre qui est maintenant à Paris entre le Conseil et le Parlement, le Parlement veut entreprendre sur la Cour des monnaies et le Conseil protège la Cour des monnaies ce qui est la cause dont j’ai été renvoyé ..."

 

  


[1] Pour l'homme du 17ème siècle, les questions d'honneur sont primordiales et il était chatouilleux de ce point de vue. L'on s'insultait ou l'on se battait facilement pour un mot de trop et si le procès était aussi l'occasion de vider l'abcès de manière civilisée (y compris pour des questions que nous trouverions futiles aujourd'hui), chacun mettait son honneur dans le fait de gagner la partie. Delaunay répète à l'envie que la justesse de sa cause doit être reconnue et s'il dit peu se soucier du paiement des dépends, cet aspect revient trop souvent dans son propos pour qu'il le prenne pour anodin : payer les dépends c'est bien parce que l'on a perdu l'affaire et que l'affront demeure entier ...

 

 

[2] Le terme "Le clerc" utilisé dans la lettre prête à confusion :  le mot peut signifier le scribe de la juridiction (ou le greffier) mais ce peut-être aussi le nom de famille Le Clerc. Dans le doute, j'ai écarté cette dernière hypothèse qui n'est cependant pas improbable est probable car c'est le nom de famille de l'épouse de René Herpin et qu'un Jacques Le Clerc se trouve appartenir à sa parentèle en tant qu'orfèvre et gardien de la monnaie à Poitiers.

 

[3] Selon le Dictionnaire de Furetière, l'huissier de la chaîne au Conseil est celui qui porte les ordres du roi ou du chancelier.

 

 

 

Le pauvre monsieur Delaunay gagna-t-il ou rentra-t-il à la maison, en ruminant sa défaite ? La fin de l'histoire est écrite dans des archives que je n'ai pas trouvé.

 

Reste ce petit témoignage touchant de près de 350 ans qui commence affectueusement par "Ma Fanchon" .....