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Aussi loin que je me souvienne...

Depuis aussi loin que je me souvienne, j’aime les histoires.

 

Ce goût m’a conduit vers l’Histoire, grâce aux manuels de l’école primaire des années 60 qui nous entraînaient dans ces tentatives de reconstitution de la vie quotidienne des Gaulois et autres Vikings.

 

Les illustrations étaient sommaires et l’auteur concédait quelques incursions dans les biographies stéréotypées de ces héros qui ont fait la France : Vercingétorix, ce noble perdant, Jeanne d’Arc, cette fille du peuple qui remet son roi sur le trône ou bien ce jeune révolutionnaire de 15 ans qui sera assassiné par ces Vendéens obtus pour avoir clamé avec défi : « vive la République, à bas le Roi ».   

 

Vers l’âge de 14 ans, j’ai accompagné les premiers pas de ma mère dans la généalogie, à travers les registres paroissiaux de la petite mairie du village natal de bon nombre de ses ancêtres.

 

Je crois que j’aimais à la fois l’enquête poursuivie et le déchiffrage de ces actes d’état civil, me prenant sans doute un peu pour Champollion qui a trouvé les clés pour décrypter un monde lointain d’histoires quotidiennes.

 

Si loin et si proche, à l’instar de ce que nous racontent les graffitis de Pompéi.

 

Les actes notariés ont permis ensuite d’entrevoir un peu plus les personnes cachées derrière ces lignées et ces dates et m’ont amené à chasser les singularités au-delà des formules très classiques que l’on y trouve. Cette quête permet parfois de glaner quelques pépites comme cette lettre de Paris d’un orfèvre à sa femme aux fins de l’autoriser à prendre un bail et dans laquelle il se répand sur ses déboires judiciaires.

 

A partir de ces éléments épars, je trouve passionnant d’échafauder et d’ajuster des hypothèses à partir des éléments rassemblés et confrontés avec la grande histoire, dans un constant va-et-vient.

 

Dans ce travail, certains détails initialement négligés prennent un sens particulier tandis que d’autres n’ont pas le relief qu’ils promettaient au départ.

 

Ces très modestes assemblages permettent de donner un peu de chair à ces noms et d’esquisser certaines histoires singulières. C’est ce que je me propose de faire très modestement dans ce blog, tenter d’éclairer des fragments de vie de mes ancêtres, à la lumière de la grande histoire.

 

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30 juillet 2019 2 30 /07 /juillet /2019 20:53
Q comme Querquis

Abel Henri Querquis, mourut le 3 juin 1917 "tué à l'ennemi" au cours de la première boucherie du 20ème siècle à Verdun à l'âge de 23 ans. Il avait été mobilisé à 20 ans à peine et envoyé sur le front cinq mois seulement après son incorporation, une période que l'on doute pouvoir qualifier de préparation, tellement cette guerre ne ressembla à rien. Malgré tout, le jeune vendéen du bocage fit le job pendant ces deux années et demie d'enfer des tranchées avec ces camarades du 6ème régiment d'infanterie. "Excellent soldat qui s'est toujours fait remarquer par son attitude et sa bravoure", il avait survécu à une blessure par éclat d'obus en mai 1916 à Douaumont, au pire de Verdun.

 

Je ne sais rien de lui, à part les informations de son dossier militaire. Je n'ai pas de photos ni de lettres à ses parents ou bien à sa sœur Emma ma grand-mère paternelle qui avait 8 ans lorsqu'elle le vit en civil pour la dernière fois. Peut-être avait-il hérité du teint très hâlé que son père arbore sur cette photo prise en période de moissons à la fin des années 30 ? portait-il dans ces gènes cette fragilité congénitale de la hanche pourtant typiquement bretonne dont fut affectée sa sœur puis une des miennes ? Était il affecté de la maladie des Celtes comme un de mes frères? On ne le saura pas.

 

Avec sa disparition s'effaçait un peu aussi ce curieux nom de Querquis dont la racine pourrait aussi bien évoquer  le mot “église” du néerlandais (après tout des spécialistes des polders s'installèrent en Poitou pour assainir les marais au début du 17ème siècle), la maison en langue bretonne ou enfin, plus simplement, la région du Quercy.

 

"Signer René Querquy"

"Signer René Querquy"

  

 

En effet, c'est un des derniers du nom qui perdait la vie dans cette tranchée en 1917. Jugeons- en par des chiffres sans appel. Ainsi, de 1891 à 1990, l'INSEE recense seulement 24 naissances de Querquis. Aujourd'hui, l'annuaire révèle qu'en tout et pour tout huit personnes portent encore ce nom, essentiellement en Vendée et en Deux Sèvres. Dernière précision patronymique : on comptait dans l'ancien Régime en Vendée des Querquis huppés, pour la plupart protestants (Querqui de la Pouzaire ou du Chatelier), et d'autres plutôt de la roture.   Les miens appartiennent à la seconde catégorie et furent métayers pour la plupart entre Cheffois, Saint Pierre du Chemin et Menomblet. Toutefois et dans la mesure où dans le berceau des Querquis en Vendée, on compte seulement 108 naissances à ce nom sur les 300 années[1] que couvrent les registres du département, il ne me semble pas incongru de penser qu'ils étaient tous descendants d'un ancêtre commun. C'est un patronyme qui semble être à ce titre indéniablement monophylétique[2].

 

Le 3 juin 1917 donc, tout s'arrête pour lui au ravin du Muguet, non loin du fort de Vaux à Verdun où Abel Querquis est enterré à la nécropole nationale de Douaumont dans la tombe 1319.

 

Ses parents durent être  dévastés par la nouvelle, eux qui s'étaient très certainement réfugiés dans leur quotidien de fermiers à Saint Pierre du Chemin, pour oublier que leur unique garçon risquait sa vie en enfer. Ma grand-mère allait grandir désormais en fille unique dans le climat lourd du deuil.

 

Pourtant la vie continua et c'est son prénom qu'il transmit à mon père, ma grand-mère ayant voulu que son premier fils s'appelle Abel, en souvenir posthume de son frère. Bien que fort peu à la mode à l’époque, mon père porta sans faillir ce prénom biblique, possible vestige de la Vendée protestante.

 

[1]Sondage rapide à partir de la base « noms de Vendée » qui, compte-tenu de l’exhaustivité des informations qu’elle retrace constitue à mon sens un indice sérieux,

[2]Dans la classification des êtres vivants, un groupe est dit monophylétique lorsque qu'il regroupe une espèce et tous ses descendants. Appliqué à la généalogie, ce sont tous les descendants d’un ancêtre commun, identifiables en particulier à partir du marqueur d’un patronyme rare et ou très localisé. Ces éléments pourraient corroborer l’explication de l’origine du Quercy (actuels Lot et Tarn et Garonne). On peut imaginer ainsi qu’un homme du Quercy ait pu migré au Moyen Age vers le nord ouest et que son patronyme se soit confondu avec sa province d’origine.

Q comme Querquis

Aîné des garçons d'une grande fratrie, le nouvel Abel déjoua les plans de son agriculteur de père qui avait imaginé que son premier fils reprendrait la ferme familiale. L'instituteur de l'école privée de Menomblet d'abord, puis un des enseignants de Saint-Gabriel à Saint-Laurent -sur-Sèvre ensuite se chargèrent de convaincre mon  grand-père qu'il devait poursuivre des études. N'eut été le respect qu'avait mon grand-père pour la soutane en bon catholique vendéen, mon père aurait fini derrière la charrue après son certificat d'études.

 

Il poursuivit de brillantes études à l'université à Poitiers puis à Clermont-Ferrand et devint enseignant à la faculté en géologie, avec une spécialité de mécanique des sols.

 

Dans les années 80, mon père participa en tant que géologue à plusieurs missions internationales au Cameroun organisés par son ami paléoanthropologue Michel Brunet, pour y dénicher l'équivalent de Lucie en Afrique de l'Ouest, loin du Rift. Mon père y mourut malheureusement d'une maladie tropicale en 1989.

 

Mais Abel survécut encore une fois grâce à Michel Brunet qui finit par trouver son premier premier homme au Tchad, un australopithèque de 3,5 millions d'années, qu'il baptisa Abel en souvenir de son ami et collègue. Ainsi, par un curieux hasard, l'obscur Abel mort dans les tranchées, l'un  des derniers des Querquis devenait en quelque sorte l'un des premiers de l'espèce humaine par le truchement de son neveu.

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25 novembre 2018 7 25 /11 /novembre /2018 22:32

A Zaza à qui j'ai souvent pensé en parcourant sur le web les routes de son pays natal et les malheurs qui y ont semé les soldats de Napoléon

Napoléon choisit le très prestigieux Masséna pour diriger la dernière tentative d'invasion, destinée à porter un coup décisif au sanctuaire que constituait le Portugal pour l'armée britannique, venue en soutien des troupes portugaises et espagnoles.

 

Il ne mesura pas alors combien cette armée formidable dotée de 65 000 hommes allait être mise à mal une nouvelle fois, non seulement par un ennemi désormais très organisé mais également par les jalousies et ressentiments des généraux Junot, Montbrun et Reynier et du maréchal Ney à l'encontre du commandant suprême de cette nouvelle armée.

 

C'est aussi à cette époque que s'acheva le parcours du soldat Brianceau dans les terres ibériques.

 

La dernière tentative échoue également

 

Masséna prit son commandement à Salamanque en mai 1810. Son armée était constituée des 2ème, 6ème et 8ème corps d'armée.

 

Le premier écueil fut rencontré en Espagne. Ciudad Rodrigo constituant un point stratégique était naturellement défendue par une garnison importante. Il fallut 41 jours pour en venir à bout. La progression fut lente jusqu'à la position stratégique de la ville portugaise d'Almeida qui nécessita un nouveau siège du 15 au 28 aout 1810. Cette fois-ci, la chance sourit aux Français puisque des bombardements firent sauter un dépôt de poudre qui causa de nombreux morts civils et militaires à l'intérieur de la place. L'enceinte n'était pas endommagée mais la confusion due à cette explosion permit aux assiégeants de prendre l'avantage. La capitulation fut proposée puis d'abord refusée avant d'être acceptée. La prise d'Almeida constitua une aubaine car elle contenait des réserves très importantes de nourriture constituées dans la perspective du siège.

 

L'armée française pénétrait dans un territoire déserté par ses habitants marchant vers l'ouest sur la rive droite du Mondego, en direction de Coïmbra. En effet, l'armée anglo-portugaise avait verrouillé l'accès le plus facile vers Lisbonne en tenant des positions stratégiques le long de la rivière Alva.

 

Les différents corps d'armée français se retrouvèrent à Viseu le 21 septembre.

 

La première bataille importante eut lieu à Buçaco le 27 septembre 1810. Cette position stratégique sur la route de Coïmbra est formé d'un long plateau d'environ 100 mètres de hauteur qui surplombe une plaine. Sur le plateau l'armée anglo-portugaise forte de 50 000 hommes barrait la route à l'armée impériale positionnée dans la plaine. L'accès au plateau était défendu par deux routes qui rejoignent le plateau et se prolongent vers Coïmbra, l'un par la route de Buçaco au nord, le second plus au sud. Les forces anglo-portugaise avaient déployé une artillerie conséquente

 

N'étant pas à même de discerner l'importance des troupes ennemies et de la puissance de leur position, Masséna décida d'engager le combat en menant l'offensive principale par la route de Buçaco qui était gardée par trois détachements déployés depuis le milieu de la montagne jusqu'à son sommet, l'autre attaque étant conçue pour prendre d'assaut le plateau par l'autre route. Un premier assaut qui conduisit 5000 soldats au sommet de la crête fut repoussé par une armée puissante qui semblait indélogeable. Quatre autres assauts s'ensuivirent sans succès.

 

Dans la nuit du 28 septembre, l'armée française contourna le plateau par le nord, suivant une route non gardée par les forces alliées en direction de Coïmbra. Le 29 septembre, le plateau fut dépassé, la troupe devait progresser lentement, emmenant avec elle les nombreux blessés lors de la bataille. Pendant ce temps là, les forces anglo-portugaises opéraient un mouvement inverse de retrait par le sud du plateau, dans la perspective de se replier derrière les lignes de Torres Vedras qui avaient été fortifiées pour constituer un barrage protégeant Lisbonne. Fidèle à sa stratégie de la terre brûlée, il emmena dans sa retraite la population civile pour qu'elle trouve refuge derrière la ligne soit près de 300 000 personnes.

 

 

La bataille de Buçaco

La bataille de Buçaco

Les troupes françaises arrivèrent le 1er octobre dans Coïmbra, désertée par ses habitants[1] et les troupes alliées qui l'occupaient, Wellington leur ayant ordonné de se retirer vers le sud, en même temps que l'ensemble de son armée. La ville fut littéralement mise à sac par l'armée française sans que les débordements des soldats comme des officiers aient pu être maîtrisés. Les très nombreux malades et blessés furent installés dans le couvent de Santa Clara a Nova, converti pour l'occasion en hôpital militaire.

 

Le 4 octobre 1810, Masséna ordonna le départ de l'armée pour le sud afin rallier Lisbonne, laissant derrière lui les nombreux blessés de la bataille Buçaco et uniquement une petite garnison d'environ 200 soldats valides.

 

Cette dernière campagne n'atteignit jamais Lisbonne. La ville était défendue par la ligne naturelle de Torres Vedras, des montagnes qui s'étendent de la mer au Tage sur environ 60 kms. L'armée française s'y cassa les dents dans une configuration à peu près similaire à celle qui signa son échec au pied du plateau à Buçaco. En découvrant cet obstacle naturel qui avait été renforcé fortifié à de nombreux endroits, Masséna n'aurait pu  s'empêcher de s'exclamer devant des généraux comme Junot ou Loison qui connaissaient parfaitement le terrain pour l'avoir parcouru en 1807 : "Et ces montagnes ? est ce aussi Wellington qui les a construit ?".

 

Après deux tentatives infructueuses de franchissement à Sobral, l'armée française se retira sur Santarem dans un pays déserté et sans ressources. La retraite devint inéluctable et en mars 1811, les troupes françaises quittèrent une dernière fois le Portugal.

 

[1] Il était fait obligation aux populations civiles de fuir les territoires envahis selon la politique de la terre brûlée de l'armée anglo-portugaise.

gravure de la ville de Coïmbra

gravure de la ville de Coïmbra

 

Prisonnier des Anglais

 

Mais revenons à Louis Brianceau. Abandonné par l'armée le 4 octobre à Coïmbra avec ses camarades, pour l'écrasante majorité malades ou blessés.

 

Le 7 octobre 1810, le lieutenant colonel Nicholas Trant prit d'assaut la ville avec un détachement important d'environ 4000 soldats. A partir de là, les versions divergent.

 

La version héroïque relatée dans "Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français de 1792 à 1815" (tome 20), précise que la garnison française[1] défendit la place, avec l'ardeur du désespoir, sachant que de toute façon la défaite les conduirait avec leurs camarades blessés à une mort certaine. Retranchés dans le couvent, ils continuèrent à le combat avec ceux des blessés pouvant combattre à leurs côtés, jusqu'à l'acceptation de la capitulation proposée par Trant, étonné de tant de résistance.

 

Dans une lettre que Nicholas Trant adressa au Maréchal Beresford pour expliquer les évènements du 7 octobre, il précisa que son entrée dans la ville avec des troupes portugaises de Coïmbra donna lieu à des échanges de coups de feu, mais d'une faible résistance d'au plus une heure. La garnison française demanda la capitulation qui lui fut accordée avec la garantie de Trant qu'il les protégerait contre les troupes portugaises, hors d'elles à cause du pillage et des exactions commises par l'armée française. Finalement, seuls 7 à 8 soldats ne purent échapper à la vindicte des forces portugaises. Nicholas Trant évalua le nombre de prisonniers à environ 5000 dont à peu près 80 officiers mais il précisait le chiffre être approximatif[2].

 

Il déclara avoir assuré le lendemain l'escorte de l'essentiel des prisonniers à Porto, afin d'éviter qu'ils soient massacrés en route. Selon a "history of the Peninsular war" de Charles Oman ce convoi était composé de 3507 malades et blessés, 400 soldats valides et quelques centaines de personnes relevant de l'intendance de l'armée. A leur arrivée à Porto, les soldats français quel que soit leur état, furent exhibés à l'occasion d'une parade qui s'étala sur trois jours ce qui fut reproché à Trant par certains officiers français. Dans "Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français de 1792 à 1815", Nicholas Trant aurait répondu avec ironie et morgue à un officier français qui s'insurgeait de cette parade, que "tous les moyens étaient bons pour exciter et entretenir l'enthousiasme du peuple".

 

En réalité, il semble bien que Nicholas Trant se soit employé à protéger les soldats prisonniers. On trouve un témoignage de reconnaissance d'officiers français adressé à Trant au moment où il quitta son poste de gouverneur de Porto. Également, la fille de Trant, Clarissa, précise que lors d'un séjour à Paris avec son père en 1817, il aurait été reconnu par un ancien officier qui s'était trouvé prisonnier à Coimbra et remercié pour sa conduite exemplaire.

 

Louis Brianceau a dû faire partie des malades ou des blessés, avant d'être convoyé à Porto, ville importante reliée à la mer dans laquelle il était probablement apparu plus simple de loger un nombre aussi impressionnant de prisonniers.

 

 Ils furent cantonnés un temps dans la ville avant que leur évacuation vers l'Angleterre ait été organisée. En effet, au 19ème siècle, l'approche quant au sort fait aux prisonniers de guerre change progressivement et l'emprisonnement se généralise. Les Britanniques privilégièrent l'incarcération au Royaume-Uni pour des raisons tenant à la difficulté de les garder sur place au Portugal, compte-tenu des coûts d'entretien dans un pays dévasté. C'est pour ces mêmes raisons que les accords d'échange avec l'armée ennemie furent d'abord préférés afin de limiter le nombre de personnes à convoyer[3].

 

Le 26 octobre 1810, Wellington écrivit à l'amiral Berkeley qu'il devait mettre à disposition des navires afin d'évacuer 3800 prisonniers français[4], suite à la demande du lieutenant colonel Trant. Il s'agit très certainement du contingent de prisonniers dont il est question ici.

 

Je n'ai pas trouvé exactement quand ce transport put être opéré. Il est possible que finalement ces personnes aient transité d'abord par Lisbonne avant de repartir vers le Royaume-Uni. Là-bas, il aurait été emprisonné soit sur un bateau-prison soit dans une prison du sud de l'Angleterre telle que Porchester Castle qui accueillit en 1810 des prisonniers en provenance du Portugal ou d'Espagne, ou encore la prison de Dartmoor.

 

Le 22 mai 1814, après presque 4 ans de captivité, le soldat Louis Brianceau revenait en France.

 

[1] Selon le lieutenant colonel Trant, cette garnison ne comptait que 200 soldats tandis que dans l'ouvrage précité, elle en aurait compté 500.

[2] ses hommes comptèrent la prise de 3500 fusils

[3] Paul Chamberlain "The release of prisoners of war from Britain in 1813 and 1814". Le même article signale que plus de 43 000 prisonniers du camp napoléonien étaient détenus au Royaume Uni en 1810 (toutes nationalités confondues).

[4] Dans "The dispatches of Field Marshall the Duke of Wellington, KG during his campaigns etc". On notera le chiffre plus précis de 3800 prisonniers. Il demande également que 6 des 12 chirurgiens français à Lisbonne puissent rejoindre Porto pour soigner les blessés. les échanges montrent qu'entre les demandes de l'armée de terre et les possibilités (ou la volonté?) de la marine, il y avait quelques divergences de point de vue ...

 

Les prisonniers de guerre (Jacques de Lalaing - 1883)

Les prisonniers de guerre (Jacques de Lalaing - 1883)

Et après ?

 

Est-ce qu'après cette vie de combats, le soldat Brianceau "est retourné, plein d'usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge" raccrochant son fusil et sa baillonnette ?

 

Son dossier militaire prouve le contraire. Le 16 septembre 1814, il fut incorporé au 69ème régiment d'infanterie et passa du service de l'Empire à celui de la Restauration.

 

Puis à nouveau aux ordres de l'Empereur échappé de l'Ile d'Elbe. Le 20 mars 1815, Napoléon revint au pouvoir et le soldat Brianceau fut nommé caporal le 6 mai. Napoléon avait certainement besoin de ces soldats chevronnés qui avaient défendu sans faillir la République, le Consulat puis l'Empire, dans la perspective des batailles à venir et notamment de la dernière d'entre elles à Waterloo. Louis Brianceau survécut à ces dernières épreuves et ne rentra en Vendée que le 21 septembre 1815, "par suite de son licenciement".

 

Sa constance dans "la carrière" comme le dit si bien l'hymne national s'explique selon moi.

 

La vie qu'il avait choisi puis dans laquelle il fut ensuite entraîné, cette vie dure, il n'en connaissait pas d'autres ; aucune d'aussi bonne et aventureuse aurait-il peut-être pu songer.

 

Il avait combattu en Vendée, en Bretagne, puis sous le soleil de l'Italie comme dans les rigueurs du nord et de l'Allemagne. Il avait ensuite connu la faim dans la péninsule ibérique, la peur des guérillas - si particulières pour les habitués des champs de bataille classiques - et de la violence qu'elles suscitent, avec des exactions de toute sorte et des pillages auxquels il participa très certainement.

 

Mais ce long parcours de vie passé à pied sur les routes et les champs de bataille d'Europe, il le fit avec d'autres soldats avec lesquels il partagea tout; la joie, l'altruisme, la sauvagerie, les angoisses ou la peur et l'esprit de sacrifice.

 

Dans l'ouvrage "Guerre, être soldat en Afghanistan" pour la rédaction duquel son auteur, Sebastian Junger, s'est immergé dans le conflit afghan, celui-ci décrit parfaitement ce que vivent les hommes dans la guerre. Cette expérience humaine qui transcende les époques et les cultures.

Plus que l’amitié ou la fraternité, c’est l’amour qui lie les hommes du peloton. Ce mot s’impose. Chacun est prêt à risquer sa vie pour n’importe quel autre. Quelle meilleure définition de l’amour ? Donner sa vie pour que l’autre puisse garder la sienne. « Je me jetterais sans hésiter sur une grenade pour eux, m’a dit un gars. N’importe lequel d’entre eux le ferait pour moi. » Et c’était vrai. Ce n’est pas une règle implicite de l’armée. On ne donne pas sa vie pour suivre une règle. Et ce n’est pas l’armée qui peut créer l’amour. Ce sont les circonstances. Le brouillard du combat obscurcit votre destin - on ne sait pas où et quand on va mourir - et de cette interrogation naît un lien désespéré entre les hommes. Ce lien constitue le cœur même de l’expérience du combat et la seule chose sur lequel on peut absolument compter. L’armée peut vous rouler, votre girl-friend vous plaquer et l’ennemi vous tuer, mais l’engagement qui veut que chacun protège la vie des autres n’est pas négociable. Même les religions ne parviennent pas à inspirer un tel amour et cet esprit de sacrifice. C’est ce qui pousse à se surpasser, bien plus que l’instinct de conservation ou un quelconque idéalisme. Le courage est bel et bien de l’amour. Dans la guerre, l’un ne peut exister sans l’autre.[...]

Assaut mené en avril 1915 sur le front du nord

Assaut mené en avril 1915 sur le front du nord

De retour en Vendée, il recommença tout à zéro puisqu'il fut domestique dans une ferme à 40 ans révolus et non le métayer qu'il aurait pu être au même âge.

 

Il se maria en juillet 1816 avec Marie Merceron, se liant avec une famille que je suppose avoir eu les mêmes affinités politiques que lui-même, devenues à ce moment là très minoritaires.

 

Napoléon parti et la Restauration établie, les notables du village, - napoléoniens d'hier -, sentirent le besoin de changer leur fusil d'épaule. Ainsi, l'accueil au retour par les autorités et la population manqua très certainement de fanfare et de faste.

 

A ce décalage de point de vue, il faut ajouter celui qui devait apparaître entre ces soldats démobilisés et leurs familles.

 

A priori, il n'y eut rien à voir ni à partager avec le frère ou la sœur qui avait travaillé à faire prospérer la métairie. D'ailleurs, ses fréquentations familiales semblent avoir été limitées à son beau-frère Jean Boissinot[1] et à la jeune sœur Marie Perrine. J'imagine qu'il eut bien des histoires à raconter à un auditoire limité et de plus en plus clairsemé.

 

Il mourut le 16 septembre 1823, seulement 8 ans après son retour, à 47 ans, peut-être dans les regrets de cette vie, pourtant faite de guerres.

 

[1] Il est le seul témoin familial à son mariage.

"La dernière chute de Napoléon"

"La dernière chute de Napoléon"

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25 novembre 2018 7 25 /11 /novembre /2018 14:55
Caricature de Gillray (tirée de Wikipedia) L'empereur et le William Pitt, le premier ministre anglais se partagent le monde. A l'un la terre et au second les océans

Caricature de Gillray (tirée de Wikipedia) L'empereur et le William Pitt, le premier ministre anglais se partagent le monde. A l'un la terre et au second les océans

 

C'est en 1807 que l'on retrouve le soldat Brianceau dans ses pérégrinations sur les champs de bataille de l'Empire. En février 1807, il fut promu grenadier.

 

Son régiment fut intégré d'abord au camp volant de Pontivy en mars 1807. Cinq mois plus tard, il fusionna avec le nouvellement créé "Corps d'observation de la Gironde", composé notamment par la dissolution des camps volants de Saint-Lô, de Pontivy.

 

Le 70ème régiment d'infanterie faisait partie de la première division de ce corps d'observation de la Gironde[1], sous le commandement du général de division Henri François Delaborde et les généraux de brigade Antoine François Brenier de Montmorand et Jean-Jacques Avril, un poitevin natif de Loudun.

 

A l'automne de la même année, l'ensemble des divisions du nouveau corps se mit en marche pour Bayonne. Le corps d'observation de la Gironde fut placé sous le commandement du général Junot, désormais à la tête de 25000 hommes. Ce corps devint officiellement l'armée du Portugal le 23 décembre 1807, un mois après l'invasion du territoire portugais.

 

Cette deuxième invasion[2] commençait et avec elle, une série de campagnes éprouvantes dans la péninsule ibérique qui contribuèrent très largement à la chute de l'Empire.

 

[1] avec les deux bataillons du 70e régiment d'infanterie de ligne, ce corps rassemblait le 2e bataillon du 47e régiment d'infanterie de ligne, des deux bataillons du 86e régiment d'infanterie de ligne, du 3e bataillon du 15e régiment d'infanterie de ligne et d'un bataillon du 4e régiment suisse

[2] La première datait de 1801 mais était le fait de l’armée espagnole, plus que de l’armée française.

 

En campagne dans l'armée du Portugal

 

L'alliance franco-espagnole pour faire respecter le blocus

 

A l'été 1807, Napoléon s'était débarrassé du danger prussien et russe et put consacrer son énergie à rendre efficace le blocus contre l'Angleterre qu'il avait décrété en 1806.

 

Un des points faibles du dispositif demeurait le Portugal qui partageait d'importants intérêts économiques avec l'Angleterre, en Europe mais surtout au Brésil. Si depuis 1801 avec le Traité de Badajoz, les ports portugais étaient censés être fermés aux navires anglais, il n'en était rien. La neutralité du royaume portugais était une posture face à son puissant voisin, aussi nécessaire que le commerce entre le Portugal et ses colonies et l'Angleterre.

 

Conscient des défaillances du blocus continental, Napoléon renouvela à l'égard du Portugal la manœuvre de 1801. A l'été 1807, la France et son allié espagnol adressèrent un ultimatum au Portugal, exigeant du prince régent Jean IV que le Portugal participât au blocus continental en fermant ses ports et déclarât la guerre à l'Angleterre. Il devait aussi confisquer les biens britanniques au Portugal et emprisonner tous ses ressortissants.

 

Le prince régent prit le parti de gagner du temps tandis que Napoléon préparant déjà l'invasion du Portugal, obtint du roi Charles IV le passage de l'armée française en Espagne pour conquérir le Portugal. Le 27 octobre 1807, le traité secret franco-espagnol de Fontainebleau qui constituait une déclaration de guerre au Portugal prévoyait un démantèlement du pays en trois, la partie centrale et stratégique devant être dévolue à la France afin de conduire à une application stricte du blocus.

 

 

La famille de Charles IV d'Espagne (Francisco Goya)

La famille de Charles IV d'Espagne (Francisco Goya)

 

La terrible marche

 

Partie de Bayonne le 17 octobre 1807, l'armée devait d'abord rejoindre Alcantara en Espagne, via Salamanque, Ciudad Rodrigo et Fuenteguinaldo pour fusionner avec les troupes espagnoles du général Caraffa, avant de marcher sur Lisbonne.

 

Cette armée effectua le trajet de Bayonne à Lisbonne dans un périple épuisant[1]. Bien que planifié, le ravitaillement aux étapes était insuffisant voire de très mauvaise qualité[2], soit par la mauvaise volonté ou l'hostilité des autorités locales ou encore l'impéritie des autorités espagnoles. Il en fut de même pour le couchage. Les marches s'effectuèrent sous la pluie ou la neige, laissant des soldats à l'hôpital à mesure que la colonne avançait.

 

Pénibles jusqu'à Salamanque, les conditions empirèrent jusqu'à Alcantara. Le ravitaillement attendu n'était pas présent aux étapes, la neige tombait, les routes à peine discernables en temps normal disparurent dans les intempéries. Arrivé en avance à Alcantara et constatant l'absence totale de ravitaillement, Junot réquisitionna des vivres et organisa un cantonnement afin que les troupes puissent prendre une journée de repos avant de reprendre la marche vers le Portugal.

 

Composé majoritairement de soldats chevronnés, le 70ème régiment d'infanterie faisait partie de l'avant garde et il quitta Alcantara le 19 novembre.

 

Très vite, ce fut une armée en lambeaux qui avança en territoire portugais. Les soldats furent confrontés à une pluie continue, des passages escarpés, la traversée de torrents en crue, l'absence de ravitaillement et de couchages décents. L'arrivée à Abrantès donna du répit aux troupes. Elles y arrivaient au compte gouttes, après une épreuve que le lieutenant général Paul Thiébault évoqua dans ses mémoires comme ""la marche la plus pénible et la plus affreuse que jamais une armée s'avançant pour combattre ait osé entreprendre".

 

Les troupes du général Delaborde arrivèrent à Abrantès le 24 novembre, peu après l'avant garde, après un bivouac d'une journée à San Domingo pour des troupes épuisées et souffrant de la faim. Ce sont des soldats quasiment tous nus-pieds qui entrèrent dans la ville.

 

Afin de donner la mesure de l'épreuve que représenta cette marche, Thiébault précise dans ses mémoires que trois semaines après l'entrée dans Lisbonne, l'armée ne comportait encore que 10 000 hommes sur les 25 000 partis de Bayonne. Les autres continuèrent à arriver dans la capitale portugaise, sauf 1700 soldats qui disparurent dans cette terrible marche[3].

 

Cela s'explique notamment par le fait que cette armée était composée majoritairement de jeunes conscrits inexpérimentés des classes 1806 et 1807 qui furent lancés dans cette aventure terrible. Les pertes furent bien moindres pour des régiments tels que le 70ème composé de soldats chevronnés.

 

 

[1] Les informations de ce chapitre sont toutes tirées des mémoires de la Relation de l'expédition du Portugal par Paul Thiébault, aide de camp du général Junot pendant cette opération.

[2] Le lieutenant général Thiébault signale deux étapes faisant exception : Tolosa et Vittoria 

[3] Ce nombre très important de morts, le lieutenant général Thiébault l'attribue à la fatigue, la maladie, la faim, la noyade ou encore suite aux assassinats des soldats isolés sur le trajet entre Bayonne et Lisbonne

 

Vue de Lisbonne au début du 19ème siècle (source Gallica)

Vue de Lisbonne au début du 19ème siècle (source Gallica)

Lisbonne ville ouverte

 

Les troupes d'invasion ne rencontrèrent pas d'obstacles alors même que ces colonnes auraient pu être défaites pendant le trajet les conduisant d'Alcantara à Abrantès. Cela s’explique par le fait que l'ordre de freiner l'avancée de l'armée française était intervenu tardivement. Au demeurant, la faiblesse des forces portugaises imposait une stratégie d'évitement.

 

Junot arriva à Lisbonne au matin du 30 novembre. Cette avant-garde fut rejointe par le 70ème régiment d'infanterie qui atteignit la capitale en milieu d'après-midi. Ils entrèrent dans une capitale littéralement vidée du pouvoir portugais.

 

La veille, le prince régent, sa cour, l'administration royale et des figures de l'ensemble de la société portugaise avaient embarqué pour le Brésil avec les archives de l'Etat le trésor royal et les collections d'art de la couronne. A l'arrivée au Brésil, le Portugal déclara officiellement la guerre à la France.

 

Le nouveau pouvoir se trouva confronté à un royaume désorganisé, vidé de la majeure partie de ses élites, de son administration et de numéraire. Face à lui, seul un Conseil de régence de huit membres nommé par le prince régent avant son départ, demeurait un interlocuteur, de mauvaise volonté, et de toute façon impuissant à faire respecter les consignes, faute d'administration.

 

En février 1808, Junot fut nommé gouverneur général du Portugal afin d'administrer directement le pays pour faire face aux menaces de débarquement des forces anglaises.

El 3 de Mayo (Francisco Goya)

El 3 de Mayo (Francisco Goya)

 

La guerre d'indépendance de l'Espagne complique la situation

 

De la tolérance au rejet de la domination française

 

Il serait un peu long de revenir sur le contexte qui conduisit à la guerre d'indépendance espagnole. Ce qu'il faut retenir, c'est que le royaume espagnol était l'allié de la France depuis 1796. L'empire français bénéficiait d'ailleurs d'une certaine bienveillance de la part des élites espagnoles qui considéraient que le siècle des lumières puis la révolution devaient être une source d'inspiration pour leur pays. Cet attrait ne se démentit pas, y compris pour ceux qui collaborèrent avec l'Empire au moment de la quasi annexion de l'Espagne en 1808. Du côté de Napoléon, l'alliance avec l’Espagne avait des visées plus prosaïques. Ce pays constitua dès le départ un Etat satellite permettant de tenir la péninsule ibérique, dont le Portugal allié naturel de l'Angleterre.

 

En 1807, Napoléon obtint du roi d'Espagne de pouvoir traverser son territoire et d'engager l'invasion du Portugal avec l'appui de troupes espagnoles, dont certaines se révélèrent peu prêtes ou pas motivées. Campées dans diverses places fortes espagnoles afin de servir de couverture à l'armée du Portugal, la présence des troupes françaises inquiétait et ressemblait de plus en plus à une mainmise de la France sur son voisin. Ce sentiment s'accentua lorsque Murat, personnage considérable, fut nommé lieutenant général[1] de l'empereur dans le royaume en février 1808.

 

C'est dans ce contexte que se cristallisa le conflit familial entre le père Charles IV d'Espagne et son fils Ferdinand VII, le premier étant jugé trop faible face aux Français. En mars 1808, une émeute fomentée par le prince des Asturies contre le roi conduisit à l'abdication de Charles IV en faveur de son fils Ferdinand VII. Le roi revint toutefois sur son abdication contre la volonté de son fils, les deux parties demandèrent un arbitrage de Napoléon pour éviter la guerre civile.

 

Donnant lieu à une médiation à Bayonne, cette séquence constitua une histoire de dupes puisque Napoléon décida en définitive que son frère Joseph remplacerait le père et le fils sur le trône d'Espagne. Dans les jours précédents, le départ de Madrid sous escorte des enfants de Charles IV pour Bayonne, suscita l'insurrection de Madrid du 2 mai conduisant à une féroce répression.

 

La guerre d'indépendance d'Espagne commençait et avec elle, les prémisses de la fin du Premier Empire.

 

[1] Murat prit le contrôle de Madrid le 23 mars 1808 et indirectement du royaume devenant pendant la crise de succession le véritable dirigeant du pays.

 

Francisco Goya "les désastres de la guerre" dans un camp

Francisco Goya "les désastres de la guerre" dans un camp

Francisco Goya "les désastres de la guerre" ... Et dans l'autre

Francisco Goya "les désastres de la guerre" ... Et dans l'autre

 

L'invasion du Portugal tourne au vinaigre

 

En ce printemps 1808 et bien qu'il ait reçu du renfort de la part de la France, le général Junot se trouva de plus en plus isolé au Portugal, le lien avec la France via l'Espagne était rompu du fait de l'insurrection et de la guerre d'indépendance.

 

En juin 1808, sur les trois divisions espagnoles qui l'avaient suivi, une grande partie des troupes parvint à s'échapper vers l'Espagne après avoir appelé les Portugais au soulèvement, à Porto notamment. Apprenant les évènements de Porto, Junot prit de vitesse la division du général Caraffa qu'il fit immédiatement emprisonner sur des pontons dans le port de Lisbonne.

 

Par ailleurs, des troupes anglaises devaient débarquer sur le sol portugais. Pour les Portugais, le moment était propice pour tenter de reprendre le contrôle de leur pays. L'Algarve puis le nord du Portugal se soulevèrent et le 25 juin 1808, un conseil de guerre décida d'abandonner le nord et le sud du Portugal et de concentrer  désormais les troupes françaises au centre du pays, dans Lisbonne et sa région.

 

Le retrait des troupes françaises put s'effectuer en bon ordre malgré les actions menées par la guérilla, conduisant toutefois à quelques actions sanglantes. En particulier, le Général Loison et ses troupes semèrent la terreur parmi les populations civiles, dans la phase de retrait du nord du Portugal mais aussi et surtout au moment de la prise de la ville stratégique d'Evora en juillet 1808.

Pendant toute la période, le 70ème régiment d'infanterie dont le soldat Brianceau paraît avoir été cantonné à Lisbonne. Au début du mois d'aout, le général Delaborde fut envoyé par Junot avec notamment le 70ème régiment pour faire face à l'avancée des troupes britanniques et portugaises qui avançaient en deux colonnes vers Lisbonne, la première le long de la côte et la seconde dans l'intérieur des terres. L'objectif était de freiner leur progression et permettre la jonction avec les troupes du général Loison qui se trouvaient à environ 30 kms de leurs collègues.

 

La première bataille eut lieu au niveau du village de Roriça le 17 aout.  Si elle constitua une défaite pour les Français qui étaient inférieurs en nombre, les troupes britanniques ne poussèrent pas leur avantage parce que le général Wellesley prit le parti de couvrir le débarquement de troupes.

 

Le 20 aout, l'ensemble des troupes françaises fut rassemblé au niveau de Torres Vedras et se porta sur Vimeiro pour affronter l'armée anglo-portugaise. Battue à Vimeiro, l'armée française put toutefois être évacuée.

 

A l'issue du dernier conseil de guerre tenu par le général Junot après la défaite, il fut décidé que la seule issue possible résidait dans l'évacuation des troupes françaises. L'objectif partagé par le commandement britannique se concrétisa à travers la négociation entre les belligérants, la Convention de Cintra permit ce départ en bon ordre.

 

En application de cet accord tellement favorable aux Français que les généraux britanniques[1] durent en justifier les termes devant une commission d'enquête à Londres, les troupes françaises furent rapatriées en France sur des vaisseaux britanniques.

 

Ainsi, les 11 et 12 septembre 1808 la première division dont le 70ème régiment fut embarquée pour la France, rejoignant La Rochelle et Quiberon entre le 15 et le 30 octobre 1808. L'évacuation s'acheva avec les garnisons françaises d'Elvas et d'Almeida à partir du 7 octobre qui quittèrent Lisbonne seulement le 8 décembre.

 

Comme dans un mauvais film, ces troupes allaient revenir. Le 15 novembre, l'ancienne armée du Portugal entrait en Espagne dans le huitième corps d'armée. La troisième expédition du Portugal pouvait commencer.

 

[1] les généraux Dalrymple, Burray et Wellesley

 

bataille de Vimeiro

bataille de Vimeiro

Embarquement des troupes françaises suite à la convention de Cintra

Embarquement des troupes françaises suite à la convention de Cintra

La troisième invasion du Portugal

 

Entré à nouveau en Espagne en novembre 1808 sous les ordres du général Junot, le 70ème régiment d'infanterie opéra en Castille puis participa à la chasse des troupes du général Moore jusqu'à La Corogne. Il s'y engagea une bataille le 16 janvier 1809, victorieuse pour les troupes françaises qui ne purent toutefois empêcher l'embarquement des troupes anglaises.  

 

Obligé de rentrer en France, Napoléon confia au maréchal Soult la mission d'envahir le Portugal à partir de la Galice. Celui-ci devait gagner rapidement Lisbonne par Tuy, Braga, Porto et être rejoint par les troupes du maréchal Victor qui gagnerait le Portugal via l'Estrémadure. Des troupes commandées par le général Lapisse entreraient par la route de Salamanque et seraient censées faire le lien entre les deux corps d'armée.

 

Rien de se passa comme prévu. Les instructions de Napoléon étaient vagues et très optimistes et ne prenaient pas en considération ni les intempéries qu'essuyèrent les troupes ni le soulèvement généralisé d'un peuple portugais ni sa résistance organisée et sans pitié.

L'armée française sous les ordres du maréchal Soult était composée de quatre divisions d'infanterie, dont la quatrième dirigée par le général Henri François Delaborde, comprenait le 17e régiment d'infanterie légère, le 70e dont l'insubmersible soldat Brianceau et le 86e Ligne. Je suppose qu'il fut confié au maréchal des troupes aguerries qui connaissaient déjà le Portugal.

Dès janvier Soult concentra ses troupes vers Vigo. Il établit son quartier général à Tuy de l'autre côté du Minho, en face du Portugal avec l'intention de traverser le fleuve à cet endroit. Cette première tentative étant bloquée par le feu de l'armée portugaise, le Maréchal décida de remonter le Minho jusqu'à Orense à partir du 17 février 1809 afin de trouver un endroit propice pour traverser le fleuve. Après 145 kms de marche, les troupes françaises de 25 000 combattants atteignirent Ourense et entrèrent au Portugal par la province de Tras Os Montes le 10 mars après avoir essuyé plusieurs escarmouches.

 

Le premier combat significatif se déroula à 18 kms à l'est de Braga. En face, le général portugais Freire décida de se retirer sur Porto mais les paysans combattant à ses côtés refusèrent d'opérer une retraite et tuèrent leur général. Le 18 mars, l'armée portugaise dirigée désormais par un officier allemand fut défaite. Braga tomba. Soult entra dans une ville abandonnée par ses habitants et dont le cadavre du premier magistrat assassiné par les chefs de l'insurrection gisait sur la place, à moitié dévoré par les cochons.  

 

Soult confie dans ses mémoires à cet égard : " ... après, je me rappelais ce spectacle et cet abandon d'une ville par la totalité de ses habitants, comme un des souvenirs les plus impressionnants de ma carrière". Le spectacle se répéta fréquemment pendant cette campagne, répondant en cela à la consigne faites aux habitants de déserter les places avant l'occupation, sans y laisser de nourriture.

 

Soult entreprit de sécuriser la région avant de marcher sur Porto. Porto concentrait alors une armée portugaise importante composée de troupes régulières mais aussi d'une majorité de paysans armés (60000 soldats). La prise de Porto s'effectua le 29 mars 1809, au cours de laquelle le 70ème régiment d'infanterie et le 86ème régiment eurent une action décisive en enfonçant les lignes de défense portugaises. La ville fut mise à sac par des troupes françaises excédées, sans que leurs officiers puissent les en empêcher.

 

Sans nouvelles de l'avancée du maréchal Victor, Soult ne pouvait pas continuer sa marche vers Lisbonne. Dans le même temps, des informations lui parvenaient sur le mouvement opéré par le général Portugais Silveira qui reprenait pied à Guimarães et Braga avec 6000 soldats réguliers et 15000 paysans, après avoir maîtrisé les garnisons françaises qui y avaient été affectées. Soult était menacé d'être coupé de ses arrières en Galice sans pouvoir opérer la jonction avec le maréchal Victor.

 

C'est dans ce contexte qu'au début du mois d'avril, Soult envoya des troupes placées sous les ordres du général Loison dont le 70ème régiment d'infanterie pour combattre le général Silveira basé dans la ville d'Amarante et pousser le plus loin possible pour obtenir des informations sur la marche du maréchal Victor.

 

C'est avec du renfort que Loison prit la ville d'Amarante y découvrant des informations importantes sur les difficultés que Ney rencontrait en Galice. Ces informations permirent à Soult de lancer des troupes pour rétablir le lien entre la base arrière en Galice et ses troupes cantonnées au nord du Portugal.

 

Entre temps et malgré quelques victoires (Medellin et Ciudad Real), le maréchal Victor connaissait une avancée entravée par des escarmouches, courant le risque que derrière lui, les territoires conquis soient repris par l'armée espagnole. Les mêmes difficultés menaçaient l'avancée de Soult, d'autant qu'au cours de la même période, les Britanniques débarquaient des troupes importantes pour tenir le Tage.

 

Le maréchal Soult pris d'abord le parti d'attendre et de conforter sa position à Porto avant de poursuivre l'invasion du Portugal. Il mena une entreprise de séduction auprès de la population locale, conscient de sa position fragile dans un terrain profondément hostile. Isolé autant que soucieux de montrer son respect pour le peuple occupé, Soult commença par des gestes ostensibles à l'égard de l'église et de la religion. Forcé par la situation, il finit par se poser en gouverneur du territoire occupé et gagner le respect d'une partie de la population, abandonnée par son roi. Cette situation conduisit à accréditer la thèse colportée par ses ennemis, selon laquelle le maréchal se serait bien vu en nouveau souverain du Portugal.

 

Cet épisode devait s'interrompre très rapidement de toute façon. La remontée de deux corps d'armée anglo-portugais (l'un sur Porto, l'autre plus à l'est pour couper une éventuelle retraite de Soult) obligea le maréchal à organiser une fuite rapide vers la Galice.

 

Le 12 mai 1809, il quitta Porto assaillie par l'armée anglo-portugaise et fit une retraite rapide et audacieuse vers la Galice par des chemins étroits dans la montagne à partir de Braga (Salamonde, Ruivaes, Montalegre).

 

La troisième invasion du Portugal s'achevait mais ce n'était pas la dernière. Une quatrième tentative commença en juin 1810, avec le régiment de Louis Brianceau.

 

Avant de décrire cette invasion qui conduisit à l'emprisonnement de notre soldat, j'ai tenté de reconstituer l'itinéraire du 70ème régiment entre le mois de mai 1809 jusqu'à la nouvelle invasion du Portugal. Il semblerait que de retour en Espagne, il opéra dans la région de Biscaye de la Navarre et de la vieille Castille[1]. Le général Avril était d'ailleurs gouverneur de Biscaye en juillet 1809. Au printemps 1810, le régiment rejoignit Valladolid puis rallia Astorga pour participer au siège[2] qui se conclut par une victoire française le 22 avril 1810. 

 

[1] Province qui recouvrait alors le nord ouest de l'Espagne avec l'actuelle Castille-Leon et la Cantabrie.

[2] le 70ème faisait alors partie de la 3ème division dirigée par le général Solignac et sous les ordres du général de brigade Thomières.

Bataille de La Corogne

Bataille de La Corogne

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20 octobre 2018 6 20 /10 /octobre /2018 18:34
La partie de cartes (Fernand Léger - 1917)

La partie de cartes (Fernand Léger - 1917)

La colonne de fantassins disparut dans la fumée, on entendit leur cri prolongé et une fusillade nourrie. Au bout de quelques instants, on vit revenir une foule de blessés et des civières. Des obus tombaient encore plus dru sur la batterie. Quelques hommes gisaient là sans qu'on les relevât. Autour des canons, les servants s'empressaient et redoublaient d'activité. Personne ne faisait plus attention à Pierre." (......) "Arrivé au galop des flèches, un aide de camp, le visage pâle, effrayé, annonça à Napoléon que l'attaque était repoussée, que Compans était blessé. Davout tué; or les flèches avaient été occupées par d'autres troupes au moment où l'on disait à l'aide de camp que les Français avaient été repoussés, et Davout était vivant mais légèrement contusionné seulement. En partant de rapports nécessairement faux, Napoléon prenait des dispositions qui avaient déjà prises ou qui ne pouvaient être appliquées et ne l'étaient pas

De la confusion du champ de bataille; de près ou de loin (Borodino à travers "Guerre et Paix" de Léon Tolstoï)

 

Dernière guerre de Vendée et deuxième campagne d'Italie (1799-1801)

 

"Entré au service le 1er prairial an 7 (20 mai 1799) comme enrôlé volontaire", le soldat Brianceau continua à opérer dans la campagne vendéenne désormais dans la 70ème demie-brigade, à l'occasion de la troisième guerre de Vendée[1] (14 septembre 1799-janvier 1800).

 

Au moment du coup d'Etat de Bonaparte le 18 brumaire de l'an 8 (9 et 10 novembre 1799) qui mit fin au Directoire, la situation des différentes armées françaises sur les différents fronts s'était redressée à l'automne mais demeurait peu brillante.

 

Parallèlement aux troubles en Vendée et en Bretagne, les troupes affrontaient aux frontières les forces alignées par la seconde coalition formée en 1798 entre l'Angleterre, l'Autriche, la Russie, la Sicile et la Turquie. Elles manquaient d'effectifs ce qui avait conduit à instaurer la conscription[2] avec un succès très mitigé. Les armées du Rhin et d'Italie surtout étaient démunies et les caisses de l'Etat étaient vides.

 

En févier 1800, Masséna, le commandant de l'armée d'Italie témoignait "L'armée est absolument nue et déchaussée (...)  La solde est arriérée de six à sept mois (....) Nous n'avons pas un brin de fourrage ni approvisionnements d'aucune espèce, pas un moyen de transport. (...) La Ligurie n'a plus d'approvisionnements d'aucune espèce, tout est épuisé. (...) J'ai mis toutes les troupes à la demi-ration, moi-même j'en ai donné l'exemple; l'habitant ne reçoit que trois onces de pain pour vingt-quatre heures".

 

En ce début d'année 1800, tandis que les pourparlers de paix initiés auprès de l'Angleterre et l'Autriche - les plus actifs au sein de la coalition -, peinaient à produire leurs effets, Napoléon poursuivait la réorganisation de l'armée avec la création d'une armée de réserve.

 

C'est l'offensive autrichienne en Italie contre les troupes françaises qui accéléra la mobilisation de cette armée constituée par décret du 1er mars 1800, Napoléon choisissant de voler au secours de Masséna replié sur Gênes, assiégée par les Autrichiens. 

 

Le contexte s'avéra propice. Avec la fin des troubles en Vendée et en Bretagne en janvier et février 1800, les troupes mobilisées dans la guerre civile purent désormais être affectées à l'armée de réserve. Le 8 mars 1800, l'ensemble des corps d'armée qui la constitueraient devaient rejoindre Dijon. Près de 40 000 hommes partirent pour accomplir la deuxième campagne d'Italie.

 

Ainsi, le 22 mars 1800, le général Brune qui commandait l'armée de l'Ouest fut requis d'envoyer trois corps d'armée à Dijon, dont la 70ème demi brigade[3] qui partit de Tours[4]. Le 28 avril, ordre fut donné de hâter la marche et d'abréger le temps de route en faisant deux journées d'étape en un seul jour lorsque cela sera jugé possible.

 

Afin d'entrer au plus vite en Italie, l'armée de réserve dut franchir les Alpes par le col du Grand Saint Bernard en Suisse, trop tard toutefois pour réaliser le plan imaginé par Napoléon de prendre en tenaille les Autrichiens entre son armée et celle de Masséna, ce dernier ayant été obligé de se rendre le 4 juin 1800. 

 

La 70e dépassa Dijon le 8 mai et atteignit le lac de Genève le 14 mai (à Nyon), elle fut placée alors sous les ordres du général Monnier et fut intégrée dans la 6e division de réserve.

 

Le 16 mai, la 70ème s'établit à Vevey, le lendemain, à Villeneuve à la pointe du lac de Genève puis redescendit plein sud vers l'Italie, via le col du Grand Saint Bernard.

 

Cette traversée que la propagande habile du futur empereur devait rendre légendaire,  ne fut pas malgré tout une promenade de campagne. En particulier, le passage de l'artillerie par le col s'effectua dans des conditions très éprouvantes.

Marmont, le général en chef de l'artillerie écrivit à Napoléon, afin de proposer des solutions face à une situation qu'il décrivait en ces termes " Si vous avez la bonté de penser à l'immensité du travail que le passage de l'artillerie nous cause, et si vous calculez en même temps la faiblesse de nos moyens, vous trouverez que nous avons fait beaucoup de besogne. Les paysans nous ont abandonnés; la rudesse du travail les en a dégoûtés; j'ai cependant prodigué l'argent pour les faire revenir. Je fais courir des officiers d'artillerie dans tous les villages et l'argent à la main (...) Je souhaite que ces moyens nous donnent des bras. Les canonniers sont en petit nombre, aussi nous ne pouvons faire usage que de leur intelligence et non de leurs bras. Les sapeurs sont tous partis. Le peu de mulets d'artillerie que j'ai m'échappent, par deux raisons: la première, c'est que le général en chef les emmène dans la vallée et les garde avec lui au lieu de me les renvoyer; la deuxième, c'est que les muletiers, pour lesquels je n'ai pu obtenir encore une paire de souliers et un habit, désertent par dizaines et se cachent dans les bataillons. Pour comble de malheur, nos mulets ne sont pas nourris, ou plutôt meurent de faim. J'ai employé un bataillon de la 59e et un détachement de 600 hommes de la division Loison à monter des pièces et porter des effets d'artillerie. Ils s'en sont tirés avec une peine excessive, et grâce aux coups que les officiers ont distribués (sic) : mais ils sont si fatigués, harassés et mécontents qu'il est impossible de les faire recommencer. "

 

L'étape difficile qui suivit fut de neutraliser les troupes autrichiennes présentes dans le fort de Bard qui domine la vallée d'Aoste. Ensuite l'armée de réserve put occuper la plaine italienne.

 

 

[1] La première guerre commence au printemps 1793 et s'achève avec la signature de l'accord de paix de La Jaunaye le 17 février 1795 au terme duquel notamment une amnistie est prononcée, les biens sont restitués  et les Vendéens sont dispensés de levées militaires et leurs armes leur sont laissées, les troupes républicaines se retirent, et la liberté de culte leur est accordée. La deuxième se déroula de juin 1795 à 1796.

[2] Les jeunes gens, appelés en vertu de loi du 23 août 1793, portaient le nom de réquisitionnaires tandis que les nouvelles recrues de la loi du 5 septembre 1798 (19 fructidor an 6) étaient dénommés "conscrits".

[3] composée alors de 2400 hommes.

[4] Elle effectua le trajet d'abord le long de la Loire, par Blois et Beaugency puis Auxerre, Avallon et Dijon.

 

Plan de l'Italie du nord où se déroule la deuxième campagne

Plan de l'Italie du nord où se déroule la deuxième campagne

Avec la prise imminente de Gênes, Napoléon opta pour un stratégie un peu différente en décidant de fortifier Milan et tenir la ligne du Pô entre Alessandria et Mantoue afin de fermer l'essentiel des lignes de retraite des différentes troupes autrichiennes. La progression vers Milan conduisit à plusieurs batailles.

 

D'abord, le franchissement de la rivière du Tessin par Murat (31 mai), mobilisa plusieurs régiments dont la 70ème demi brigade, placée à l'avant garde. On en retrouve des traces dans les dossiers militaires de plusieurs soldats qui furent blessés à cette occasion. Ensuite ce fut la prise du village de Turbigo et le 2 juin, les troupes (dont notre fameuse demi-brigade) entrèrent à Milan.

La 70ème demi-brigade accompagna les mouvements visant à verrouiller le Pô pour interdire la retraite des troupes autrichiennes, avant le choc des armées française et autrichienne à Marengo, point d'orgue de cette campagne. D'abord ce fut Pavie puis la traversée difficile du Pô le 8 juin pour rejoindre la position stratégique de Stradella. Sans l'artillerie demeurée de l'autre côté du fleuve, ce qui conduisit le général Monnier[1] à esquiver les affrontements avec des détachements autrichiens, avant de rejoindre d'autres divisions françaises.

Le lendemain se déroula un avant goût de Marengo avec la bataille de Montebello que les Autrichiens perdirent malgré leur supériorité numérique.

Le rassemblement des différentes divisions françaises commençait et c'est ce moment là que choisit le général autrichien von Mélas pour enfoncer le front français devant la ville d'Alessandria, à Marengo. La 70ème demi brigade[2] qui était demeuré en arrière en réserve, se trouvait le matin du 14 juin 1800 à Torre di Garofoli (soit à 9 kms du champ de bataille). Le général Monnier qui la dirigeait se porta sur le front nord (prise du village de Castelceriolo). Il fit retraite vers San Giulano Nuovo avec le gros des troupes françaises[3] dépassées par les Autrichiens, avant que l'offensive ne reprenne avec l'arrivée des troupes de Desaix.

L'armistice entre les deux armées fut signé le 15 juin et la division Monnier fit mouvement vers la ville de Bologne qu'elle atteignit le 28 juin 1800. Le 19 octobre 1800, elle prenait la ville d'Arrezzo, sans que je puisse ensuite déterminer à quelle date la seconde campagne d'Italie s'acheva pour notre soldat.

 

[1] Elle obtenait 8 pièces d'artillerie seulement le 12 juin.

[2] A ce moment, elle comptait 1410 soldats

[3] Sur le champ de bataille, elles étaient inférieures numériquement avec une artillerie bien moindre que les troupes autrichiennes.

 

 

Soldats napoléoniens (Nicolas-Toussaint Charlet 1792-1845)

Soldats napoléoniens (Nicolas-Toussaint Charlet 1792-1845)

 

Les épreuves d'une armée en campagne

 

Avant de poursuivre l'examen du parcours de Louis Brianceau, quelques mots sur le quotidien d'un régiment napoléonien en campagne m'apparaissent nécessaire.

 

L'une des clés du succès des armées napoléoniennes fut leur très grande mobilité. Cela se voit à l'examen des déplacements opérés par la 70ème demi-brigade par exemple qui en un peu plus d'un mois seulement (du 28 avril au 31 mai), va de Tours où elle était cantonnée jusqu'aux rives du Tessin.

 

Elle rejoignit d'abord à marche forcée Dijon, parcourant 455 kms à pied en 13 jours, soit une trentaine de kms par jour. Puis le parcours Dijon-Nyon aux bords du lac Léman fut effectué au prix de 24 kms par jour. Enfin, et jusqu'aux rives du Tessin, le rythme fut plus lent à raison de 17 kms par jour mais c'est un beau record puisqu'ils franchirent les Alpes. Mais ce ne fut pas le maximum obtenu par les troupes : les soldats de Davout effectuèrent 120 kms en deux jours avant de combattre à Austerlitz.

 

Ces exploits étaient d'autant plus méritoires si l'on songe que les soldats avaient des chaussures de même modèle et des semelles parfois proches du carton, avec une paire de rechange. Les pauses étaient réglementées. Un arrêt d'une heure et demie intervenait à mi-chemin (la "grande-halte "), tandis qu'au quart et aux trois-quarts de la route le soldat s'arrêtait une demi-heure. Enfin une courte pause de 5 à 10 minutes était accordée aux marcheurs toutes les heures[1]. Il y avait la marche simple et la marche de guerre, cette dernière devant permettre d'affronter l'ennemi à tout moment.

 

 

Les soldats marchaient avec un barda lourd contenant des habits, de la nourriture, des chaussures notamment et dont le poids affichait jusqu'à 30 kilos. Le soir, il s'agissait de mettre en place le bivouac. Les tâches étaient réparties entre la cuisine, la construction d'abris, le nettoyage des armes et l'inspection des équipements. ils dormaient alors tout habillés, au coin du feu et préféraient bien sûr le cantonnement ou bien le logement chez l'habitant.

 

 

Une armée qui marche beaucoup doit être nourrie correctement. La base de l'alimentation du soldat napoléonien[2] c'était d'abord le biscuit et le pain de munition, rond comme un boulet de canon et censé tenir deux jours. Le biscuit était une sorte de pain très dur, tenant son nom au fait qu'il était deux fois cuit. Il était rond jusqu'en 1812 (où il devient carré pour une question de stockage) et d'un poids de 275 grammes. La dureté du biscuit en faisait un complément idéal pour la soupe. Au delà de cette alimentation de base, le soldat pouvait recevoir des légumes secs et du riz. Les apports en protéines provenaient de deux types de viande soit fraiche soit salée.

Ils recevaient également du sel afin de parer à la dysenterie notamment.

 

 

Le stock de denrées alimentaires sur le parcours nécessitait une planification. Ce ne fut malheureusement pas toujours le cas dans le trajet ou surtout sur le théâtre des opérations.

 

[1] "marches et bivouacs dans les armées napoléoniennes" (Vincent Rolin)

[2] voir sur cette question "L'alimentation du soldat pendant la campagne de 1812" - François-Xavier Meigner Mémoire de Master 2

 

 

 

 

Soldats au bivouac (Nicolas-Toussaint Charlet)

Soldats au bivouac (Nicolas-Toussaint Charlet)

 

Pour cette deuxième campagne d'Italie qui semble avoir particulièrement planifiée, Napoléon précise dès le 1er mars 1800 à Alexandre Berthier les produits nécessaires à rassembler à Genève le plus tôt possible à savoir, 1,5 millions de rations de biscuits, 100,000 pintes d'eau-de-vie, 100,000 boisseaux d'avoine ainsi qu'un parc de 1000 bœufs qui devait être réuni à Bourg (département de l'Ain) pour le 1er germinal (22 mars 1800).

 

 

Dupont écrivit à Lannes le 10 mai 1800 de Genève :" Conformément aux ordres du général en chef, citoyen Général, vous vous rendrez, le 23, à Saint-Maurice (en Suisse) avec l'avant-garde que vous commandez, et vous ferez prendre à Villeneuve du biscuit à la troupe pour les 23, 24, 25 et 26 (13, 14, 15 et 16 mai). Dans la journée du 24, vous serez rendu à six lieues au delà de Saint-Maurice, et, le 25, vous vous trouverez au pied du Grand-Saint-Bernard. En passant à Saint-Pierre, vous prendrez du biscuit pour trois jours, 27, 28 et 29 inclus."

 

 

En effet et parallèlement à l'avancée des troupes, c'est tout une organisation logistique qui devait se déployer tout au long du parcours. Quand tout fonctionnait de manière satisfaisante, la distribution des vivres se faisait à chaque point d'étape où elles étaient entreposées, à peu près tous les 30 ou 40 kms. Dans ces magasins, il y avait des denrées alimentaires mais aussi de l'avoine pour les chevaux. Le service des subsistances désignait pour chacune des divisions des préposés à la fourniture des vivres et des fourrages.

 

Le 15 mai 1800, Berthier le désormais général en chef de l'armée de réserve  établi à Villeneuve fait le point au premier Consul demeuré à Lausanne : "On avait reçu hier soir 447,480 rations de biscuit. On a envoyé à Martigny 110,636 rations; il en a été distribué 60,000. Il en restait en magasin 276,744 rations sur laquelle quantité la division Chambarlhac va être fournie. Il vient d'arriver ce matin 136,000 rations de biscuit, 300 quintaux de blé et 200 sacs d'avoine. Trois bateaux sont près d'arriver, dont un chargé d'effets d'hôpitaux. Il a été envoyé à Martigny 178 barils d'eau-de-vie. Il en reste 122 barils. Les moyens de transports manquent ici. Il me paraît indispensable que vous fassiez donner l'ordre à la chambre administrative du Léman d'envoyer sur-le champ au moins 200 voitures à Villeneuve, pour porter du biscuit à Martigny."

Dans un courrier du même jour adressé cette fois ci au chef de l'état-major, Berthier donne l'ordre que le reste des vivres disponible après le passage de la division de Chambarlhac soit envoyé à Saint Pierre au pied du Grand Saint Bernard, afin que celle-ci soient distribuées pour le parcours qui les attend dans la vallée d'Aoste. Il précise à cet égard " Il est extrêmement important que nous prenions des mesures pour tâcher de nourrir l'armée dans la vallée d'Aoste pendant environ quatre à cinq jours, ce qui servira dans le cas que nous ne puissions pas déboucher aussi vite que nous le désirons. On dit la vallée d'Aoste entièrement ruinée." Il précise aussi qu'il est nécessaire  de prendre des mesures pour assurer à Villeneuve et sur la route les vivres pour environ 10,000 hommes qui suivent la division Chambarlhac.

 

Le même jour, Napoléon qui s'inquiète du fourrage pour les chevaux écrit à Berthier qu'il est nécessaire de prendre des mesures pour la cavalerie, si l'on veut éviter que les chevaux arrivent morts en Italie.

 

La logistique était loin d'être toujours au rendez-vous malgré les différentes initiatives législatives pour corriger les difficultés. Sur le terrain, les efforts d'organisation des bureaux de l'Administration de la guerre, en charge de la logistique via des entreprises spécialisées de transport de vivres, peinaient à porter leurs fruits. Bien des obstacles persistèrent : le vol d'une partie des rations et les trafics ou bien l'incapacité à rassembler les quantités nécessaires ou encore le trop lent convoyage des denrées qui arrivaient "après la bataille". Les populations des régions traversées étaient mis à contribution pour conduire les convois ou bien, plus prosaïquement, par des réquisitions des stocks de produits alimentaires. Faute de régularité, les soldats étaient réduits à la maraude bien que celle-ci soit sévèrement punie.

 

Paix d'Amiens : Napoléon embrasse la reine d'Angleterre

Paix d'Amiens : Napoléon embrasse la reine d'Angleterre

La lune de miel est déjà finie : inspection du camp de Boulogne par Napoléon (1804)

La lune de miel est déjà finie : inspection du camp de Boulogne par Napoléon (1804)

L'armée des côtes de l'Océan et campagne dans l'armée du Nord (1804 - 1805)

 

Il est difficile de reconstituer le trajet de la 70ème demi-brigade (devenue en 1803 le 70ème régiment d'infanterie), entre la fin de la campagne d'Italie et 1805.

 

Je livre les quelques repères identifiés qui forment une trame - un peu floue - des péripéties dans lesquelles notre soldat a pu être embarqué.

 

Dans "l'historique du 70ème régiment d'infanterie de ligne" (1875 - disponible sur Gallica), l'auteur précise que "le 70ème servit au camp de Brest pendant les ans XII et XIII; il occupa ensuite Belle-Ile. Il fut embarqué pendant l'an XIV. EN 1806 on le retrouve d'abord à l'armée du Nord, puis sur la flottille et enfin à l'armée des côtes de l'ouest."

 

Le descriptif est approximatif et se trouve partiellement contredit par d'autres sources concernant l'armée des Côtes de l'Océan affectée - selon celles-ci - au camp de Boulogne, ou bien par les dossiers militaires du 70ème régiment qui placent le passage dans l'armée du nord en 1805. Par ailleurs, ce sont les forces mobilisées au camp de Boulogne qui rallièrent directement le nouveau théâtre des opérations en Allemagne puis en Autriche, dans les suites de la troisième coalition contre la France.

 

En croisant les informations, il est possible que le régiment ait opéré en Bretagne au cours des 13 mois de paix générale en Europe obtenue par le Traité d'Amiens (25 mars 1802), avant d'être affecté au camp de Boulogne, puis dans l'armée du nord.

Ce camp[1] regroupait une armée mise sur pied à la suite de la rupture de la paix d'Amiens, dans l’objectif d'un débarquement en Angleterre. Pendant deux années en effet, Napoléon organisa cette armée qui deviendra ensuite la première "Grande armée". Il fit construire des navires à fond plat, des forts et aménager des ports afin de préparer une invasion qui n'eut jamais lieu.

 

Il apparaît toutefois que l'entraînement régulier de cette puissante armée constitua un atout au moment où sa mobilisation fut nécessaire à la mi-août 1805 pour contrer l'armée autrichienne lors de la campagne d'Allemagne. Cette campagne éclair d'aout à décembre 1805 fut un véritable succès pour la France, la bataille d'Austerlitz en constituant le point d'orgue.

 

[1] En réalité pas un seul mais trois grands camps — Bruges (Gand), Saint-Omer (Camp de Boulogne, Outreau, Wimille, Wimereux, Ambleteuse), Camp de Montreuil (Étaples)

Suite et fin au prochain épisode

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30 septembre 2018 7 30 /09 /septembre /2018 10:51
Une vie de guerres (1/4)  un rebelle chez les insurgés

 

 

Le personnage principal de cette histoire a été débusqué par un de mes frères après qu'il eut épluché consciencieusement des numéros anciens de la revue généalogique de Vendée, "la bouillaie des ancêtres", recensant les soldats vendéens de la Révolution et du premier Empire.

 

Un Brillanceau frère d'un ancêtre paternel figurait sur cette revue que je ramenais à Paris mais qui s'égara dans le taxi qui me conduisait à la maison, après un week-end passé dans ma province natale. J'avais juste eu le temps de relever quelques unes des informations sur le bonhomme, me promettant de le retrouver plus tard, afin de lui tirer le portrait.

 

Le projet était d'autant plus séduisant que j'avais déjà rédigé un article sur mon ancêtre guillotiné pour avoir participé au soulèvement de la Vendée. Cela me permettait d'établir un beau contrepoint. L'insurgé d'un côté et le soldat du nouveau régime de l'autre, tous deux contemporains, du même endroit et de milieux et de culture identiques mais emportés dans des trajectoires bien différentes.

 

Deux ans passèrent, et c'est après avoir fait l'article sur mon marin de la Royale que le projet ressurgit, suite à une discussion avec mon frère. Une soirée passée à rechercher des informations sur le worldwide web et le dossier militaire de Louis Brianceau, réapparut avec des informations complètes sur son compte. C'était bien lui, sans ses deux L. Je le tenais et je n'allais plus le laisser s'échapper.

Une vie de guerres (1/4)  un rebelle chez les insurgés

Synthèse des deux dossiers militaires  de Louis Brianceau du 70ème régiment d'infanterie demi-brigade de ligne (25 septembre 1803 au 21 décembre 1805) - 1er bataillon, 1ere compagnie 1ere division de grenadiers - devenu le 65ème régiment d'infanterie



Matricule 1312 - Louis Brianceau, fils de René et Marie Marlet né en 1781 à Menomblé canton de La Chataigneraie (Vendée) - 1 m 660 mm, visage ovale coloré, front ordinaire, yeux gris, nez bien fait, bouche moyenne menton fourchu, cheveux et sourcils châtains.

Entré au service le 1er prairial an 7 (20 mai 1799) comme enrôlé volontaire - a servi antérieurement dans les chasseurs de Vendée à compter du 21 mars 1793, jusqu'à l'époque de son entrée au régiment. A fait les campagnes de l'an 7 (septembre 1798 à septembre 1799) à l'armée des côtes de l'Océan, les campagnes des ans 8 (sept. 1799 à sept. 1800) et 9 (sept. 1800 à sept. 1801) en Italie. Les campagnes des ans 12 (sept. 1803 à sept. 1804) et 13 (sept. 1804 à sept. 1805) dans les côtes de l'Océan. Les campagnes de 1808, 1809 et 1810 à l'armée d'Espagne. Prisonnier de guerre par les Anglais le 7 octobre 1810 à Coïmbra. Entrée en France le 22 mai 1814

D'abord fusilier puis grenadier le 16 février 1807 puis caporal le 6 mai 1815. Arrivé au corps le 16 septembre 1814 venant du 70ème régiment. Dernier domicile à Menomblé

Parti pour le département de la Vendée le 21 septembre 1815 par suite du licenciement.

Grenadier de l'infanterie de ligne en 1795 (Hyppolite Lecomte - source Gallica)

Grenadier de l'infanterie de ligne en 1795 (Hyppolite Lecomte - source Gallica)

Identification du personnage

 

Ces deux fiches militaires que j'ai synthétisé ont révélé d'emblée deux approximations posant autant de questions qu'il fallut résoudre.

 

Tout d'abord sa date de naissance est vague et fantaisiste. Louis Brianceau serait né en 1781 sans plus de détails, ce qui conduit à un engagement non plausible à l'âge de 11 ans.

 

Un deuxième sujet se pose quant à sa filiation. Il a déclaré être le fils de René Brianceau et de Marie Marlet. Si le père correspond à mon aïeul au 6ème degré, la mère est pour ainsi dire écorchée dans son prénom et dans son nom, puisque la femme de René Brianceau (1722-1794) est en réalité Perrine Merlet (1735-1795). Très rapidement, j'ai déduit que "Marlet" est une déformation patoisante de "Merlet". Toutefois, il aurait pu être le fils d'un frère de René Brillanceau marié à une sœur de Perrine Merlet, phénomène très fréquent constaté en Vendée pour des raisons patrimoniales. Les recherches sur cette piste furent vaines et sa déclaration en mairie lors de la publication de son mariage en avril 1816 confrontée à son acte de mariage confirmèrent que Perrine Merlet à l'état civil était dans ses mots à lui "Marie Marlet" ou "Morlet".

 

Concernant sa date de naissance, il y avait deux possibilités, soit 1770 ou bien 1776. Son acte de décès en 1823 permit de trancher pour la deuxième option.

 

Sur le plan de l'environnement familial dans lequel Louis Brianceau a baigné, il apparait qu'il était l'avant dernier rejeton d'une fratrie de sept enfants. C'était un fils de parents âgés, son père avait 54 ans à sa naissance et sa mère plus de 40 ans.

 

René Brillanceau, lui-même enfant de parents âgés, avait été domestique avant de devenir bordier, sans qu'il ait pu s'établir dans une métairie ou une borderie exploitée en famille, son propre père, Pierre Brillanceau, étant décédé quand il avait 14 ans et sa mère s'étant retirée à Cheffois, où elle mourut en 1743 dans la famille de son gendre. Quant à Perrine Merlet, on ne lui connaît qu'une sœur, mariée à un certain Louis Bounineau qui n'eut apparemment pas de descendance. Ses cousins peu nombreux avaient presque l'âge de ses parents et il grandit très certainement dans un cercle restreint, aux côtés de sa sœur Perrine, la cadette, et également peut-être de sa sœur Marie et son frère (Jean, mon aïeul) qui étaient respectivement plus âgés que lui de 3 et 4 ans.

 

Deux personnages toutefois semblent émerger comme des figures[1] pour les parents de Louis et qui exercèrent peut-être indirectement une influence:  Louis Boissonot, un oncle de sa mère et Louis Merceron, cousin issu de germain de son père. je reviendrai plus loin sur cette famille Merceron qui joua peut-être un rôle dans le positionnement au regard de la Révolution.    

 

Enfin, l'examen des dossiers militaires de Louis Brianceau montre que si le parcours du jeune soldat a pu commencer dans un climat d'exaltation et d'émulation d'une partie de la jeunesse locale (la même certainement que celle qui anima les combattants de la Vendée d'ailleurs), son engagement ne se démentit pas[2]. Il demeura soldat, même après la Restauration durant l'épisode des 100 jours. Il obtint le grade de caporal avant Waterloo et ne revint chez lui qu'en septembre 1815.

 

Une page se tournait alors, s'en était fini alors de Napoléon et de ses conquêtes et le Roi licencia cette armée impériale insoumise.

 

[1] Ils semblent un peu lettrés (ils signent, plutôt bien d'ailleurs) et apparaissent en bonne place dans les actes familiaux.

[2] En parcourant les dossiers, je me suis aperçu que les désertions pouvaient être assez fréquentes ou, en tout cas, les disparitions signalées comme telles.

"La liberté ou la mort" (Jean Baptiste Lesueur)

"La liberté ou la mort" (Jean Baptiste Lesueur)

La Rochejacquelein à la prise de Cholet (P.E. Boutigny)

La Rochejacquelein à la prise de Cholet (P.E. Boutigny)

Un terrain pas tout "blanc"

 

Qui a pu motivé ce jeune homme de 17 ans révolus et quelques autres probablement "d'entrer dans la carrière" ?

 

Si l'on ne peut rien affirmer avec certitude en la matière, il y a malgré tout des personnages qui ont pu exercer une forme d'influence, la Vendée n'étant pas toute acquise à la cause des "blancs"[1], même après 1793.

 

D'abord, au rang des aînés, il y eut le curé de Menomblet Henry Louis Turpault (1748-1794) qui était acquis aux idées révolutionnaires. Il fut convoqué à l'assemblée du clergé en 1789 puis à Poitiers pour les états généraux du Clergé. Il fut un des rares prêtres vendéens à prêter serment à la constitution civile du clergé et sera assassiné à Menomblet au cours des troubles en février 1794, probablement par les insurgés[2].

 

Ensuite, on retrouve dans l'administration municipale au tournant du siècle des personnes de la petite et moyenne bourgeoisie locale qui avaient pris le parti de la révolution et participèrent au nouveau régime. Henry Moreau (1758-1826) qui dirigea la garde nationale de la commune, participa au rétablissement de l'ordre républicain puis devint "agent municipal[3]" à partir de 1796. Il était président du conseil municipal de la Chataigneraie[4] deux ans plus tard et il fut à nouveau maire de Menomblet à partir de 1809.

 

Il y a également Jacques Paulleau père (1737-1823) qui fut également agent municipal de Menomblet, auquel Pierre Cornuau succéda avant que ce dernier ne cède la place à nouveau à Henri Moreau.

 

En élargissant le même cercle, on identifie la famille Martin, dont le père Benjamin, tisserand battit la campagne comme garde national aux côtés d'Henri Moreau et aurait acheté quelques biens nationaux[5].

 

Dans la génération de Louis Brillanceau, il y a les enfants Paulleau et ceux de Benjamin Martin.

 

Il y eut enfin un autre engagé volontaire identifié qui participa peut-être à l'émulation du jeune Louis. Il s'agit de François Merceron, le petit neveu de Louis Merceron qui s'engagea au sein de la compagnie franche de Mouilleron en Pareds en mars 1793 et fut tué en février 1794 par les rebelles alors qu'il étaient chez ses parents à Menomblet pour y rétablir sa santé[6]. Les deux engagés volontaires se sont certainement connus à travers les liens familiaux lointains qui unissaient les deux familles. Surtout, Louis Brillanceau épousa la sœur de François Merceron en 1816, à son retour à la vie civile.

 

Des connexions entre les soutiens du nouveau régime

 

Ce mariage entre l'ancien soldat de Napoléon et la fille d'une famille qui semble avoir pris le parti des "bleus" (de bon gré ou de mal gré on ne peut le dire) m'engage dans un léger détour sur cette petite société adepte du nouveau régime, probablement cernée par une majorité de vaincus, de leurs morts et de rancœurs.

 

Décrypter les liens entre ces personnes pour déterminer les contours du parti "bleu" puis de l'Empereur s'avère être une entreprise délicate, faute de documents autres que l'état civil.

 

Toutefois, les affinités et les solidarités au sein du corps municipal de Menomblet au cours de la révolution et de l'Empire furent certainement naturelles. A la tête de la garde nationale, Moreau, arrêta des rebelles avant d'incarner le nouveau pouvoir, tout comme Pauleau à sa suite ou bien Cornuau.

 

Également, j'ai fait quelques constats et relevé des coïncidences qui me semblent valoir d'être citées.

 

Les familles Paulleau et Martin se fréquentaient si l'on en juge par l'état civil, Jacques Pauleau et Benjamin Martin étaient d'ailleurs cousins germains. Le fils Martin et la fille de Jacques Paulleau se marièrent en 1805.

 

Avant de marier leur aînée, Marie, avec Louis Brianceau, les parents du jeune volontaire François Merceron, consentirent aux épousailles de leur fille Rose avec Jean Delhom, maçon, originaire des Basses Pyrénées. Il est possible qu'il ait été incorporé dans l'armée des Pyrénées occidentales avant de s'établir en Vendée car au moment de la dissolution de cette armée, trente-six bataillons partirent rejoindre l'armée de l'Ouest.

 

Benjamin Martin fut un des témoins de son mariage ainsi que pour la naissance d'un de ses enfants. De même que l'incontournable Moreau.   

 

La famille de Louis Brianceau ne fut pas en reste. Lorsque sa sœur Marie Brillanceau épousa Pierre Jolin en 1798, ses témoins furent "Jacques Paulleau fils et Marguerite Paulleau ses amis". Jacques Paulleau fut témoin à la naissance du fils de son autre sœur Louise et de Pierre Rouault en 1802. Pierre Rouault était par ailleurs parent de Benjamin Martin.

 

Il est possible que le humble soldat de l'Empire ait contribué à rehausser le prestige de sa propre famille aux yeux des tenants du pouvoir local. Avec la défaite puis la Restauration, le retour du désormais caporal Brianceau fut peut-être moins glorieux.  

 

[1] Les "blancs" désignait les vendéens en révolte par référence à la couleur royale, par opposition au "bleus" qui  étaient les soldats des armées républicaines.

[2] Voir le dictionnaire des Vendéens en ligne et dans l'ouvrage de Joseph Poupin "En passant par là"

[3] Ou "agent de la commune" car selon la constitution du 22 aout 1795, les communes de moins de 5000 habitants sont administrées par un agent municipal et son adjoint.

[4] Dans le même temps, c'est Jacques Paulleau qui était agent municipal de Menomblet avant que Pierre Cornuau ne lui succède.

[5] Voir ouvrage de Joseph Poupin précité

[6] Voir ouvrage de Joseph Poupin dans lequel il est fait référence à une demande d'indemnité des parents à cause de ce meurtre

La pacification finale (caricature anglaise)

La pacification finale (caricature anglaise)

 

Affectations et campagnes du soldat Brianceau

 

Compte-tenu de la durée de sa carrière, il participa à un nombre important de campagnes napoléoniennes. Son emprisonnement à Coimbra pendant 4 ans lui permit d'échapper à la terrible campagne de Russie et de revenir vivant de ce long périple de 22 ans.

 

Les chasseurs de Vendée

 

Il commença dans les chasseurs de Vendée, vraisemblablement de son plein gré et il ne quitta cette affectation que 6 ans plus tard, pour "entrer au service le 1er prairial an 7" (20 mai 1799) comme enrôlé volontaire dans la 70ème demi brigade.

 

Concernant les six années entre 1793 et 1799, je n'ai presque rien trouvé qui puisse dessiner un parcours ou bien un rôle dans l'armée.

 

Pour mémoire, les chasseurs furent institués dans l'armée française au cours du 18ème siècle. Les unités de chasseurs à pied faisaient partie de l'infanterie légère, avec pour mission "d'éclairer la marche des convois, servir d'avant-garde à un groupe armé, une colonne ou pour faire le service de tirailleurs".

 

Cette fonction appliquée au guerres de Vendée pourrait induire que ces chasseurs auraient été employés comme éclaireurs dans une région qu'ils connaissaient parfaitement. Si telle fut le cas, cela signifierait que Louis Brianceau a joué un rôle aux avant postes pour reconnaître le terrain et vérifier qu'il était praticable.

 

Un témoignage montre combien l'exercice de ces fonctions dans la tension permanente des embuscades et des combats devait être éprouvant. Ainsi, le représentant du peuple Musset au Conseil des Anciens demande en 1796 au ministre de la guerre à ce qu'il soit donné son congé à Joseph Musset (peut-être de la même famille), maréchal des logis, dans la 3ème compagnie des chasseurs de Vendée, étant donné que le jeune homme (qui porta les armes dès 14 ans !) a "tellement affaibli son tempérament par cinq années d'un service continuel qu'il est tombé dans un état de langueur qui ne lui permet plus de supporter les fatigues de la guerre[1]". 

 

... Puis la 70ème demi-brigade d'infanterie

 

Un rapide survol d'un peu plus d'un quart des pages du registre concernant la 70ème demi-brigade devenue le 70ème régiment montre un nombre réduit de Vendéens et aucune personne provenant des chasseurs de Vendée. Ce régiment intégré dans l'armée des côtes de l'Océan accueillit pourtant les soldats en provenance de bataillons de l'ensemble de l'ouest français,  du nord (Seine Maritime, Calvados) au centre ouest (Loire Atlantique, Charente) puis au sud (Dordogne, Pyrénées Atlantique) avec quelques bataillons  un peu éloignés de la zone (Oise) voire carrément excentrés (Vosges, Mont-Blanc, Vaucluse). D'autres viennent de bataillons très marqués par la Révolution : La République, Le Vengeur, L'Union etc.

 

Il intégra la demi-brigade comme soldat de base de l'infanterie de ligne en qualité de fusilier, puis le 16 février 1807, il devint grenadier[2] entrant ainsi dans l'élite de l'infanterie[3].

 

Une demi-brigade était alors composée d'un état major de 31 personnes, 3 bataillons à 9 compagnies dont 8 de fusiliers et une de grenadiers, complétés par une compagnie de canonniers. En campagne, quatre grenadiers par bataillon opéraient en tant que sapeurs. Chaque division comprenait en principe quatre régiments de ligne formant deux brigades.

 

Dans la bataille, l'infanterie française ne brillait pas par sa puissance de feu, le chargement des fusils[4] n'était pas efficace car elle avançait en rangs serrés. C'était les jambes et les baïllonnettes qui décidaient de l'issue du combat, après que les tirailleurs aient engagé l'action.

 

[1] Archive numérisée 1J1911 - archives privées pièces isolées (Archives départementales de la Vendée en ligne)

[2] Le grenadier devait avoir la taille minimale de 1.63 m (5 pieds et 4 pouces) et avoir deux années de bons états de services et une bonne conduite antérieure.

[3] Les informations qui suivent sont tirées de "L'armée de Napoléon, organisation et vie quotidienne" d'Alain Pigeard

[4] le fantassin français utilisait le fusil du modèle de 1777 modifié en 1801 qui servait d'arme à feu et d'arme blanche avec la baïllonnette (il atteignait presque deux mètres. Un bon tireur pouvait atteindre deux coups à la minute, parfois trois mais les conditions climatiques (en cas de pluie) pouvaient rendre l' utilisation du fusil très aléatoire.

 

Suite au prochain épisode

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8 août 2018 3 08 /08 /août /2018 19:45

L'histoire d'aujourd'hui a ceci de particulier que la vie malheureusement courte de son protagoniste a alimenté une des légendes familiales de la branche maternelle, en même temps qu’il croisait la grande histoire.

 

Né quand le 19ème siècle avait 6 ans pour reprendre cette image de Victor Hugo, et mort seulement quelques semaines après la première des révolutions dudit siècle, François Davailles (1806-1830) surnommé "Davaillon" fut, dans ses 24 années de vie, cordonnier comme son père puis mousse et matelot avant de mourir dans l'hôpital maritime de Toulon après deux semaines d'hospitalisation.

 

Que peut-on dire de son passage trop fugace dans le monde ? Bien des choses pourtant comme je vais m'y employer dans les lignes qui suivent.

William Turner "tempête de neige en mer"

William Turner "tempête de neige en mer"

Au commencement était une légende ....

 

Mon premier contact avec cette personne qui était le frère de mon quadri-aïeul, vient d'une légende colportée par ma grand-mère maternelle et selon laquelle, son arrière grand oncle aurait embarqué dans un vaisseau pour quitter son Poitou natal et s'installer en Amérique. Ainsi le septième et dernier rejeton[1] de Louis Davailles, aurait quitté le vieux monde pour s'établir dans le nouveau, devenant ainsi notre oncle d'Amérique.

 

j'avais peut-être quinze ans à l'époque et cette histoire satisfit mon imagination déjà débordante. J'ai échafaudé des suppositions, scruté le Randal Mc Nally[2] à la recherche d'indices toponymiques puis j'ai lâché l'affaire. Trop de Beaumont aux Etats Unis.

 

Quelques années après, le mythe s'effondra. Ma mère avait en effet sauvé judicieusement des flammes des documents de la maison familiale que ma grand-mère tentait d'anéantir comme des vieilleries sans intérêt, dont une pièce à conviction qui fut déterminante dans notre affaire.

 

Ce papier que je n'ai pas retrouvé dans la masse de documents généalogiques de ma mère, était apparemment relatif au versement d'une solde de matelot au père de François Davailles. Une vague indication conduisait à Rochefort, à un dossier militaire, qui mena à son tour à un décès retracé dans les archives départementales du Var, dans la commune de Toulon.

 

L'aventure s'arrêtait donc là. François Davailles n'était pas parti à la conquête de l'Ouest. Il était simplement un conscrit de la marine, mort trop jeune en service.

 

Comme je suis fasciné par ces légendes familiales colportées via une tradition orale qui constitue les archives d'un monde à l'époque encore largement illettré, j'ai repris l'enquête.

 

Avant d'en dérouler le contenu, je ne peux m'empêcher de partager mon étonnement face à la manière dont la réalité s'est dissoute dans la mémoire familiale dans cette affaire. Malgré la proximité des évènements[3], le matelot n'était pas disparu trop jeune mais avait commencé une vie nouvelle ailleurs. Il n'était pas mort, il était parti pour un monde si différent mais peut-être plein de promesses.

 

Mais commençons au début ....

 

[1] D'où son surnom de Davaillon qui, à mon sens, ne peut que désigner le petit dernier de la famille Davailles.

 

[2] Atlas routier qui était (et demeure peut-être) pour les Etats Unis ce que sont les cartes Michelin pour nous.

 

[3] Le terme "proximité" peut apparaître abusif mais il faut savoir que le grand père de ma grand mère maternelle est décédé à 95 ans quand celle-ci en avait 38 et qu'il était né en 1835, soit 5 ans seulement après la mort de son grand oncle.

Matelots au repos (USS Yorktown)

Matelots au repos (USS Yorktown)

 

Les premiers pas dans le monde tangible des archives

 

Le petit dernier

 

Les premiers pas repérables dans le monde administratif, François Davailles les fit naturellement dans le registre d'état civil de la petite commune de Beaumont, le 14 avril 1806, le jour de l'enregistrement de sa naissance. Il était le fils d'un second mariage de Louis, cordonnier de profession, et de Marie Pouvrasseau.

 

Troisième et dernier garçon du couple avec un frère Jean qui est mon ancêtre et un autre frère René qui n'a pas survécu plus d'un an et demi, ce fut un enfant de parents âgés pour l'époque puisqu'elle avait 42 ans et lui 43 à sa naissance.

 

Son père était issu d'une famille ayant appartenu à la moyenne bourgeoisie campagnarde au début du 18ème siècle mais dont sa branche déchut progressivement en même temps qu'avançait le siècle. Quant à sa mère, elle était l'enfant unique d'une fille mère et ne trouva à se marier avant l'âge de 36 ans, possiblement par suite de cette situation familiale.

 

Avec le veuvage, Louis Davailles avait dû très prosaïquement chercher une femme pouvant s'occuper des 3 enfants encore vivants du premier lit, tandis que Marie Pouvrasseau s'était probablement fait une raison, considérant que la possibilité d'un mariage ne se représenterait plus.

 

Apte au service

 

La deuxième trace se trouve au moment de la conscription. Dans le registre de Vouneuil sur Vienne, François Davailles est le 8ème d'une liste des 78 jeunes gens du canton appartenant à la classe 1826[1].

 

Tous ne furent pas dispensés ni tirés au sort ou bien exemptés pour des raisons médicales ou de soutien de famille ni, enfin, suffisamment argentés pour que leur parents puissent payer un remplaçant.

 

Selon la loi sur la conscription du 10 mars 1818 (dite "loi Gouvion Saint Cyr") qui rénova complètement le mode de recrutement de l'armée en France, la conscription était fondée sur l'engagement volontaire complété par un appel organisé selon un tirage au sort, le total du contingent annuel devant atteindre 40 000 soldat par an.  Le service durait 6 ans.

 

François Davailles ne passa pas entre les mailles du filet. Bien qu'ayant objecté une vague faiblesse à l'estomac lors du Conseil de révision (comme d'ailleurs un certain nombre de jeunes de sa classe), il fut déclaré apte au service.

 

Dans son dossier militaire des archives de Rochefort (17) qui fut le port dans lequel il fut inscrit, il est précisé comme "servant pour son compte", c'est à dire qu'il ne s'est pas proposé comme remplaçant au moment du tirage au sort. Cela confirme qu'il a juste tiré le mauvais numéro pour lui même.

 

J'ai relevé quelques uns des principaux motifs d'exemption avancés lors de l'examen de la classe de 1826 (voir article 14 de la loi de 1818) : un grand nombre de soutiens de famille dont un fils aîné de septuagénaire ou quelques enfants de veuves ou les aînés d'orphelin ou encore les frères d'un conscrit mort sous les drapeaux. Sur le chapitre physique ou médical, l'exemption pour défaut de taille (1,57 mètres ) se révélait malheureusement fréquente. On compta également un scrofuleux, une sciatique chronique et un porteur de varices à la jambe droite.

 

Je n'ai trouvé aucune explication satisfaisante permettant de comprendre pourquoi il fut incorporé dans la marine et non dans l'armée de terre comme c'était le cas de l'essentiel des recrues. Je ne crois pas qu'on lui ait non plus donné le choix. L'armée n'était probablement déjà pas à l'époque le lieu de la démocratie participative ...

 

J'ai trouvé sur internet quelqu'un qui affirmait que les premiers sur la liste étaient affectés à la marine. C'est possible mais cela cadre mal avec le fait que les marins de profession inscrits maritimes étaient sensés fournir l'essentiel du contingent de la marine. De manière assez logique d'ailleurs puisqu'ils étaient marins de métier et n'avaient donc pas en conséquence besoin d'une formation aussi importante que les autres recrues dans la marine.

 

Portrait de jeune homme en langage administratif

 

Outre cette curieuse faiblesse à l'estomac, le procès-verbal du conseil de révision nous apprend la taille du futur matelot. 1,71 mètres ce qui est une taille honorable pour l'époque.

 

D'autres informations sont contenues dans son dossier. Il a le "poil" châtain clair, les yeux roux, le visage ovale avec un front bas, le nez gros, le menton rond et la bouche moyenne. Deux signes distinctifs sont recensés: le teint clair (était-il si blanc ?) et une cicatrice sur le front. Il était enregistré sous le matricule 493 sur la liste du contingent de la Vienne.

 

Il fut incorporé le 2 janvier 1828 au dépôt puis dans le 28ème équipage, d'abord comme "apprenti marin" puis comme matelot de 3ème classe à partir du 2 juillet 1829.

 

Sa période sous les drapeaux est précisée avec une rigueur toute militaire : il accomplit 2 ans, 8 mois et 18 jours de service.

Il fut affecté pendant quelques jours sur la gabarre du roi "la Garonne" puis très rapidement sur la frégate "Duchesse de Berry" à partir du 12 juillet 1828 où il accomplit son service jusqu'à sa maladie puis son décès.

 

Armée et mise en rade dans le port de Lorient en juin 1825, la frégate "Duchesse de Berry" changea de nom et devint la frégate "la Victoire" le 2 aout 1830. Elle avait la réputation d'être la meilleure voilière de la flotte française (Edouard d'Ault Dumesnil dans "de l'expédition d'Afrique de 1830").

 

Quelques recherches dont des informations fournis par le service historique de la défense à Toulon m'ont permis de connaître la trajectoire de François Davailles durant son service à bord de la "Duchesse de Berry", d'abord sous les ordres du capitaine de vaisseau Mauduit Duplessis puis ceux du capitaine Kerdrain à partir de la fin de l'année 1829.

 

Au cours des années 1829-1830, ce navire croisa en Méditerranée, en Grèce   (retour à Toulon le 23 février 1829 en provenance de la baie de Navarin au sud ouest du Péloponnèse), puis de manière déterminante, sur le rivage algérien, conduisant François Davailles à participer à deux épisodes particuliers précédant la conquête de l'Algérie.

 

[1] Le contingent est arrêté au numéro 29 sur 78 jeunes examinés lors du conseil de révision. Sur les 29, 10 sont finalement exemptés et les autres recrutés.  

 

bombardement d'Alger par l'amiral Duperré

bombardement d'Alger par l'amiral Duperré

Croiser la grande histoire sur la Méditerranée

 

Une relation franco-algérienne empoisonnée par une dette

 

Avant d'examiner les évènements auxquels notre matelot de 3ème classe fut lié, il est nécessaire de faire un bref résumé de la relation franco-algérienne au cours des trois décennies précédant l'expédition d'Alger.

 

Le conflit prend sa source dans le retard pris à régler des livraisons de blé faites à la France révolutionnaire par deux financiers d'Alger (Bacri et Busnach) et dont la créance avait été garantie par le Dey d'Alger[1].

 

Si une première partie de la livraison paraît avoir été payée assez vite par l'Empire, le remboursement traîna en longueur, conduisant avec les intérêts à grossir la somme initiale.

 

Peu après sa nomination, le consul de France Duval s'activa afin que cette affaire soit résolue. En 1819 et à l'issue de travaux visant à établir et à régler l'ensemble de la dette étrangère de la France, une transaction passée entre les représentants des négociants et le Gouvernement fixa la dette à 7 millions de francs à payer entre les mains du fondé de pouvoir des deux financiers, Nicolas Pléville. Une somme fut consignée par le Trésor royal à la caisse des dépôts qui ne devait être versée avant que soient résolues à l'amiable ou devant les tribunaux, les différentes réclamations des créanciers de Bacri et Busnach. Le traité fut signé par la France et ratifié par le grand conseil de la Régence d'Alger.

 

Il s'ensuivit une série de procès notamment de la part des créanciers qui allongea le processus de règlement. Le Dey sembla quant à lui avoir été l'objet d'un marché de dupes puisque sa créance (au nom de laquelle cette négociation était pourtant intervenue) ne lui fut jamais remboursée.

 

En 1826, il réclama encore le paiement de sa créance auprès du Roi de France[2] qui lui signifia par lettre du 28 février 1827 que le royaume était quitte de sa dette et qu'il convenait d'attendre que les oppositions formées par les différents créanciers se dénouent pour que le Gouvernement puisse lever la consignation des sommes restantes.

 

Paradoxalement et alors qu'il s'était agi d'un règlement par voie de Traité comme une dette publique, on renvoyait le Dey vers le droit applicable en cas de dettes privées. Dans cette réponse du ministre des affaires étrangères. Le Dey finit par penser que Deval avait sa part de responsabilité dans ce non paiement qu'il trouvait obséquieux et retors.

 

Des affaires périphériques alourdissant le climat et le fameux "coup d'éventail"

 

D'autres motifs d'une relation de plus en tendue étaient apparus. Au même moment, Paris reprochait au Dey d'avoir tolérer le pillage de deux vaisseaux romains[3] "que par égard pour la France votre Altesse s'était engagée à respecter" et demandait réparation. La France critiquait le traitement de capitaines de navires français par les corsaires algériens.

 

Egalement et contrairement à ses engagements, la France avait commencé à faire fortifier son comptoir commercial à La Calle (El Kala), démarche qui irrita le Dey.

 

C'est dans ce contexte que la "fameuse affaire du coup d'éventail" se  déroula le 30 avril 1827, à l'occasion de la réception célébrant la rupture du jeûne.

 

Lorsqu'il vit le consul de France à cette occasion (qu'il n'avait vraisemblablement pas invité), le Dey le prit à partie. S'en était trop mais son coup de sang fut monté en épingle.

 

En juin 1827, le gouvernement français envoya deux missions à Alger, la première fut chargée d'évacuer le consul Deval ainsi que tous les ressortissants français d'Alger et la seconde avait pour but de formuler un ultimatum dont l'objet était d'obtenir des excuses. Le Dey d'Alger refusa les conditions extravagantes exigées et le blocus du port d'Alger fut déclenché, et avec lui le conflit.

Au cours des deux années qui suivirent le conflit ne se résolut pas et l'expédition d'Alger fut décidée, après une tentative ratée de négociation de la France en juillet 1829 pour mettre un terme au coûteux blocus.

 


[1] Dans "l'adresse au roi et aux chambres sur les véritables causes de la rupture avec Alger et sur l'expédition qui se prépare", le député de la Seine, Alexandre de Laborde fait un résumé de cette affaire qui semble plutôt à plat et objectif (voir pages 47 et suivantes).

[2] Cette lettre est adressée au roi de France via le consul de Naples, ce qui montre la confiance qu'avait le Dey à l'égard du consul de France Deval.

[3] Ce faisant, la France considérait que la protection de la Régence dont jouissaient les Français devait s'étendre aux Romains et à leurs pavillons sans qu'il y ait d'accord direct entre la Régence et la Papauté.

 

Comme le souligne Benjamin Stora dans l'Histoire de l'Algérie coloniale (1830-1954) :

"la recherche d'une brillante victoire à l'extérieur, mais aussi le souci de juguler l'opposition intérieure en vue du rétablissement de la Monarchie absolue dont rêvait Charles X constituent les causes profondes de la rupture et de l'affrontement".

Dans "la France des notables, l'évolution générale (1815-1848)" de A. Jardin et A.J. Tudesq, les auteurs précisent que "le gouvernement en attendait à l'intérieur (...) un succès de prestige" qui ne servit d'ailleurs à rien puisque le 9 juillet, en même temps que l'on apprenait la prise d'Alger, "la crise intérieure était à l'état aigu, proche de son dénouement." De fait, la Monarchie de juillet fut proclamée le 9 aout, à la suite des émeutes des trois Glorieuses.

Départ des Français d'Algérie en 1962

Départ des Français d'Algérie en 1962

Et la frégate "Duchesse de Berry" dans tout cela ?

 

Dans ce point chaud de la Méditerranée, la frégate participa à deux évènements notables qui méritent d'être rapportés car François Davailles en fut le témoin.

 

En juin 1829, six chaloupes des deux frégates "la Duchesse de Berry" et de L'Iphigénie" qui croisaient au large des côtes algériennes dans le cadre du blocus, prirent en chasse un vaisseau de corsaires au niveau du cap de Dellys. Tandis que trois des chaloupes le sabordèrent, les trois autres furent rejetées sur la côte et les 80 marins qui les composaient durent affronter les troupes massées sur le rivage. Une grande partie réussit à rejoindre les trois autres embarcations à la nage mais les autres se firent massacrés. Seul en réchappa le matelot Martin qui fut fait prisonnier et présenté au Dey d'Alger.

 

La frégate n'était pas au nombre de la flotte mise en place pour l'expédition d'Alger qui appareilla à Toulon le 25 mai 1830 avec 453 navires, 83 pièces de siège, 27 000 marins et 37 000 soldats.

 

Placée sous les ordres du capitaine Kerdrain, la frégate rejoignit l'expédition à Torre Chica (fort de Sidi Ferruch) le 25 juin 1830 puis croisa au large d'Alger jusqu'au 1er juillet, et après une escale à Bône puis Alger jusqu'au 22 août, avant de repartir pour Marseille et Toulon à partir du 4 septembre.

 

Le vaisseau suivit donc l'expédition, arrivant sur les côtes algériennes quand l'essentiel du débarquement était fini ou en tout cas fort engagé. Au moment de la prise d'Alger, le navire ne croisait plus face à la baie mais est déjà parti en direction de Bône.

 

En réalité, le journal de bord montre que le navire accosta à Toulon le 27 mai en provenance de Mahon (port Mahon de Minorque aux Baléares), c'est à dire après le départ des derniers vaisseaux de la flotte. De plus, la frégate demeura à Toulon du 27 mai au 19 juin.

 

 J'ai trouvé l'explication de cette trajectoire un peu étrange dans l' annuaire historique universel pour 1830, ouvrage dans lequel on apprend que la frégate "Duchesse de Berry" avait en réalité accompagné la frégate "neesind jeffet" avec à son bord, "Tahir Pacha, grand amiral de l'empire ottoman, que le grand seigneur envoyait au Dey d'Alger pour le déterminer à donner des satisfactions à la France. Mais la croisière française lui ayant interdit l'entrée du port (d'Alger, en raison du blocus)Tahir Pacha s'était décidé de se rendre en France sous l'escorte d'un bâtiment de guerre ".

 

Il obtint la permission de rencontrer les commandants de l'expédition qui se trouvait déjà à 20 lieues des côtes françaises. Il rencontra le général Bourmont. "Ils eurent un entretien sur l'expédition que Tahir Pacha avait pour mission de prévenir". Mais il intervenait trop tard. Escorté jusqu'à Toulon par la frégate française, on imposa au grand amiral turc une quarantaine mais il repartit vers Constantinople quelques jours après son arrivée, conscient probablement que cette intervention tardive auprès du Roi de France n'aurait de toute façon pas d'effets.

 

Quant à notre infortuné marin, il fut admis à l'hôpital maritime de Toulon le 15 septembre 1830 et il y mourut le 20 septembre. Avec deux gardiens de marine[1] comme témoins : Thomas Dubès de 77 ans et Benoit Bouhaire de 71 ans.

 

Ce ne sont pas des camarades qui témoignèrent à l'état civil de Toulon mais ces deux personnes, probablement en raisons des règles strictes en vigueur au titre de la police sanitaire maritime qui imposait le cantonnement sur le navire de toute personne en provenance de zones à risque comme le territoire algérien par exemple. Il s'agissait d'éviter les contagions de peste, de choléra ou de fièvre jaune notamment.

 

Si j'en juge par le registre des décès, Dubès et Bouhaire devaient être préposés à la sinistre tâche de déclarer les décès intervenus dans l'hôpital maritime, tandis qu'un dénommé Rua était chargé d'en faire de même, s'agissant cette fois-ci de l'hôpital militaire.

 

Le matelot de 3ème classe Davailles ne fut malheureusement pas seul, ce qui explique peut-être qu’entre le jour de l’arrivée de la frégate à Toulon et son départ pour Marseille, il s’est écoulé exactement le temps d’une quarantaine.

 

J'ai recensé trois autres marins de la frégate "la Victoire[2]" morts à l'hôpital maritime. D'abord un matelot de deuxième classe dont on sait juste qu'il s’appelait Thomas Scellier et qui décéda le 11 septembre, puis Raymond Balland mort à 24 ans le 4 octobre qui était originaire de Saint Exupéry dans le département de la Gironde et enfin Jean Will de Landersheim (Bas-Rhin), décédé le 11 octobre à 23 ans.

 

Si cette frégate paya un lourd tribut à la suite de l’expédition d’Alger, l’examen du registre des décès de 1830 de Toulon pour une période courte d’un mois et demi montre qu’elle ne fut pas la seule. D’autres jeunes marins de vaisseaux différents tombèrent pour ainsi dire pour la France avec notamment Joseph Morin de la corvette "la Dordogne", Louis Conchil de la frégate "Marie Thérèse" originaire de Saône et Loire, Joseph Bodin, Breton des Côtes d'Armor, en provenance du vaisseau "le Marengo". etc.

 

On dénombre aussi des soldats de l'infanterie venus des quatre coins de France, tous jeunes qu'un mauvais tirage au sort mena à Toulon, dans un cimetière que l'on espère marin.  

        

 

[1] Gardien de marine : terme de marine, celui qui dans les ports garde un magasin, un navire. (Littré)

 

[2] "La Victoire est le nouveau nom donné à la frégate "La Duchesse de Berry" par dépêche ministérielle du 9 aout 1830.

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25 mars 2018 7 25 /03 /mars /2018 11:29

 

La dernière histoire se déroula au 18ème siècle entre un lieutenant d'une compagnie de grenadiers et une jeune femme de la noblesse ardéchoise. cette histoire je l'ai déjà racontée (dans l'article "Bottin mondain"), mais quelques nouvelles informations nécessitent d'y revenir. Une partie d'entre elles me furent communiquées par un descendant de la famille Jullien après qu'il eut lu l'article, invitant à revoir certains éléments. Comme quoi, l'humilité et l'hypothèse sont de mise dans ce type d'exercice, au risque sinon d'être victime de nos propres projections et emballements. D'autres viennent de nouvelles recherches pour instruire un peu plus le dossier.

 

Au-delà des spéculations possibles, il reste sur le plan factuel les ingrédients d'une histoire d'amour et elle mérite en conséquence de clore cette série. Série que je ne manquerai pas d'alimenter au fil de nouvelles découvertes. Je n'y peux rien c'est mon côté "fleur bleue".

grenadier des gardes royaux et soldat de la milice provinciale (1774)

grenadier des gardes royaux et soldat de la milice provinciale (1774)

 

Les vrais débuts

 

Ce que je pensais être le début de l'histoire avec ce mariage célébré le 9 mars 1727 à Vallon Pont d'Arc entre Blaise Jullien et Marie de Saint Etienne n'en était au contraire que l'aboutissement.

 

En réalité, leur histoire a commencé au moins deux années auparavant au printemps 1725. Aventure dont fut issue Marie Madeleine qui naquit à Saint Thomé en Ardèche le 14 novembre 1725. L'acte précise que la mère de l'enfant est "mademoiselle Marie de St Etienne, de la paroisse de St Alban sous Sampzon (qui) a déclaré que le père est monsieur Blaise Julien lieutenant dans le régiment de Péquini dudit Saint Alban" (parrain Mathieu Mamont et marraine Marie Bertrand). Cette enfant mourut très rapidement à Lapalud dans le Vaucluse le 6 janvier 1726[1].

 

Elle ne fut pas reconnue par son père qui n'est nommé que par la déclaration qu'en fait la mère de l'enfant au curé à deux reprises, au moment du baptême et du décès.

 

C'est toutefois avec une belle obstination que les deux protagonistes continuèrent à se fréquenter, se mariant juste à temps pour que leur deuxième enfant naisse dans "le sacrement du mariage". Jeanne Marie Jullien naquit le 11 mars 1727 à Vallon Pont d'Arc. Deux jours après le mariage, il était temps.

 

Mais revenons à notre histoire. Nos deux amoureux se croisèrent certainement chez elle au cours d'une visite du lieutenant Jullien au logis des Saint Etienne, puisque le père de la demoiselle était également un soldat avec le grade de capitaine[2].

 

Guillaume de Saint Etienne et son futur gendre furent peut-être  amenés à se côtoyer en tant que militaires issus de la même paroisse de Saint Alban sous Sampzon. Ils se connaissaient en tout cas depuis 1718 car au moment du baptême de Marianne[3] de Saint Etienne intervenu cette année là, le parrain devait être Jacques de Burine mais c'est Blaise Jullien qui suppléa à son absence. Le père était également absent pour cause d'une infirmité.

 

Marie et Blaise se plurent en tout cas. Lui sous-officier dans un régiment de grenadiers, l'élite des soldats de l'Ancien Régime, devait être certainement grand car l'on ne recrutait pas un grenadier à moins d'1 mètre 80. Sa taille avantageuse et le prestige de l'uniforme plaidèrent probablement sa cause. Quant à elle, une fille d'un militaire rarement à la maison, tôt orpheline de mère et probablement élevée par sa belle-mère dans un tête à tête pesant. A moins qu'elle n'ait grandi dans un couvent.

 

[1] l'acte de décès précise que sa mère "est Dlle Marie de Saint Etienne, de Saint Alban en Vivarés ayant déclaré ladite demoiselle que le père etoit Mr Iulien lieutenant dans le régiment de Piquiny de la même paroisse, estant née ladite Marie Madeleine à St Tomé baptisée par Mr Lucadon curé (de la paroisse de Saint Thomé comme en atteste l'acte baptisaire qui fut produit à l'occasion du décès)..."

[2] Il est capitaine au régiment de Barville en 1704 et à partir du début des années 1720, il est capitaine au régiment de Forez

[3] c'est la fille de Guillaume de Saint Etienne et de Marguerite de Burine sa seconde épouse

"l'officier et la jeune fille" (Joannis Vermeer)

"l'officier et la jeune fille" (Joannis Vermeer)

Un ou plusieurs scandales ?

 

Une naissance hors mariage

 

Le premier et peut-être le seul des scandales de cette histoire, c'est la situation déshonorante d'une fille de bonne famille contrainte d'accoucher à 50 kms de chez elle d'un enfant né hors mariage.

 

La période de près de deux ans qui suivit avant le mariage, aurait pu ressembler à un concubinage, si ce n'était que le lieutenant Jullien dut accompagner certainement son régiment.

 

Des campements et campagnes les empêchèrent sans doute de faire rentrer dans le rang leurs amours. Leur premier enfant décéda à Lapalud (Vaucluse) et leur seconde fille y fut peut-être conçue également hors mariage.

 

Lapalud fut le lieu où avait fini par s'établir la famille puisque c'est là que mourut Blaise Jullien le 27 septembre 1772 à l'âge honorable de 87 ans. Le lieutenant du régiment de Piquiny était devenu "noble Blaise Alexandre de  Julien veuf de noble Marie de Borne Saint Sernin[1]".

 

Entre temps, il avait pris un deuxième prénom martial et une particule et c'est là que réside peut-être l'objet d'un autre scandale.

 

 

[1] Ce sont sans aucun doute les mêmes personnes, car le père de Marie de Saint Etienne est aussi appelé de Borne Saint Etienne (du nom de sa mère). Quant à la particule Saint Sernin, elle fut portée par un frère de Marie.

La scandaleuse Olympia de Manet

La scandaleuse Olympia de Manet

Une mésalliance entre la noblesse et la roture ?

 

Selon le correspondant qui m'avait contacté au moment de la publication de l'article "Bottin mondain", la noblesse de Blaise Julien fut reconnue par Louis XVI, sur la base d'une généalogie attestant d'une noblesse ancienne.

 

La famille Jullien aurait connu une certaine déchéance au cours du XVIIème siècle au regard du fait que le père de Blaise Jullien était un simple cadissier[1]

 

Les conflits de succession recensés chez un notaire de Lablachère confirment un héritage paternel, certes honorable mais pas non plus extraordinaire.

 

Ainsi par acte du 19 février 1730, Jeanne Durand, mère de Blaise Julien qui avait été instituée légataire universelle par son mari revint sur la remise de l'héritage à son fils François[2] et à ses héritiers pour le confier à son fils Blaise car elle n'a reçu nulle pension viagère du premier alors que le second l'hébergeait. L'héritage ainsi confié à son fils "le plus capable d'administrer ses biens" se montait alors à 200 livres.

 

On imagine que François Jullien puis ses héritiers avaient dilapidé l'essentiel de l'héritage ce qu'un autre acte[3] de 1732 vient confirmer. Cet acte notarié qui mit un terme aux chicaneries judiciaires entre Pierre Jullien et son oncle[4] (Jeanne Durand et son fils François étaient décédés entre temps) fixe la transaction à 800 livres payées à Blaise Jullien en louis d'or.

 

Le sieur Blaise Jullien habitait alors à Joyeuse et était déjà un ancien lieutenant d'infanterie du régiment de Monfort. Peut être ce capital lui permit-il d'acheter des terres à Lapalud où il finit par s'installer.

 

Qu'en est-il en 1727 au moment de leur mariage?

 

Il est difficile de dire si le mariage entre Blaise Jullien et Marie de Saint Etienne se fait entre personnes de même rang social ou pas.

 

Tout décryptage de la situation est mis à mal par la grossesse de la mariée qui accoucha quelques jours après la cérémonie. Puisque la mariée était enceinte jusqu'aux dents, le mariage fut certainement une priorité qui l'emporta sur tout autre considération.

 

Le contenu de l'acte semble indiquer qu'il apparut nécessaire de solder cette affaire au mieux de la morale.

 

Il me semble bien que le curé essaya de donner un peu de relief à l'ascendance du sieur Jullien alors lieutenant dans le régiment de Péguiny ou Pequiny, qui est décrit comme fils de "demoiselle Jeanne Durand et de feu sire Pierre Jullien du lieu de Saint Alban sous Sampzon". Sa future, Marie de Saint Etienne, est la fille de noble Guillaume de Saint Etienne (1677-1734) et de feu dame Françoise de Gigord (1676-1712).

 

Le mariage n'allait pas de soi, seuls les futurs époux et les témoins assistèrent au mariage, leurs familles respectives ne furent pas présentes. Le capitaine de Saint Etienne en particulier mais aussi la famille de Gigord. Absence qui est également marquée lors du baptême de leur seconde fille quelques jours après la cérémonie.

 

Par ailleurs, le consentement écrit du père de l'épouse au mariage a été signé juste avant le mariage. La main du capitaine semble avoir un peu tremblé avant d'agréer cette alliance.

 

Même après que tout fut réglé selon les convenances, le grand-père maternel ne parraina aucun des enfants Jullien et c'est l'oncle Pierre de Gigord qui fut le parrain du premier garçon.

 

En définitive, Blaise Jullien apparaît comme un homme ayant eu deux vies, différentes, au point qu'il m'a semblé qu'il s'agissait de personnes sans rapport entre elles : le soldat de l'Ardèche ayant épousé une fille de famille puis le notable retiré dans le Vaucluse.

 

 

[1] fabricant de pièces de laines tricotées

[2] C'est un acte du 16 mars 1712 passé chez Grilhon notaire non trouvé.

[3] acte en ligne du 1er septembre 1732 (passé chez Pons Salel ADA - vues 242 et suivantes/880)

[4] Jeanne Durand était décédée ainsi que son fils François

Parlez moi d'amour (4/4)

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3 novembre 2017 5 03 /11 /novembre /2017 18:33

Dans l'histoire qui suit, il s'agit de deux cas de mariage ayant, je pense, comme  origine des histoires d'amour qui se déroulèrent dans la Vendée du tout début du 18ème siècle.

 

C'est plus exactement sous le même toit que naquirent vraisemblablement ces deux histoires conduisant un jeune noble et sa sœur à épouser les deux domestiques de la maison. Deux belles transgressions donc qui se défièrent des origines sociales. 

Parlez moi d'amour (3/4)

Noblesse et roture

 

Pierre et Marie-Anne Malleray par qui le scandale arriva en épousant respectivement Marguerite Dagusée et Mathurin Clergeau étaient issus d'une famille de la noblesse protestante.

 

A l'origine au début du 17ème siècle, on dénombre trois frères[1] Malleray qui étaient investis dans le domaine de la finance, seuls ou en association, comme en témoigne le fonds notarié de Fontenay le Comte (voir archives départementale de la Vendée en ligne).

 

De manière schématique, ses activités financières consistaient en l'exploitation d'un revenu fiscal ou foncier affermé pour une durée limitée. Le fermier ou bien le receveur étaient chargés de la collecte et de l'encaissement des revenus en question contre rémunération fixée à l'avance au bénéfice du propriétaire (qui s'épargnait ainsi d'organiser la collecte des revenus de ses propriétés), ou bien en contrepartie d'une avance des fonds au Trésor royal.

 

Deux d'entre eux exercèrent plutôt dans le domaine fiscal en tant que receveurs des tailles (pour Pierre) ou du taillon[2] (pour François[3]). André Malleray qui fut à l'origine de la branche poitevine de la famille était avocat à Poitiers mais également le fermier général de l'abbaye de l'Absie.

 

Nos deux protagonistes descendent d'André[4]. Anobli par Henri IV au début du 17ème siècle, c'était localement un important homme d'affaires et un relais d'influence du parti protestant[5]. D'ailleurs, il tenait sa ferme de Sully, le très riche ministre des finances d'Henri IV et devait s'inscrire à ce titre dans un réseau d'obligés du pouvoir.

 

En 1667, la famille de Malleray demeure d'ailleurs riche et influente dans la communauté protestante de Poitiers selon l'intendant Colbert de Croissy.

 

Le grand père de nos deux protagonistes, Jacques Malleray seigneur de Puysec fut confirmé dans sa noblesse comme écuyer dans le recensement[6] des nobles maintenus de la généralité de Poitiers de 1667.

 

Leur père, Jacques Malleray, écuyer, sieur de la Jaurière, fut également répertorié comme noble dans les "Maintenues de noblesse prononcées par MM. Quentin de Richebourg et Desgalois de Latour de la généralité de Poitiers[7]" publié en 1718, la confirmation de noblesse ayant été établie à travers une ordonnance de l'intendant de Maupeou du 25 septembre 1700. Ce document recense pour la famille Malleray les trois enfants de Jacques Malleray de Puysec et de Suzanne Béraud, à savoir Jacques Malleray sieur de la Jaurière, Suzanne Malleray veuve d'Etienne de la Garde et Begnine Malleray veuve de Jean Bernardeau, sieur du Gast.

 

Le lien avec notre Pierre Malleray sieur de la Massaire est effectué grâce à son contrat de mariage avec Marguerite Dagusée en date du 2 septembre 1713, signé Guignaudeau notaire (acte non trouvé). Quant à son frère Jacques Claude, c'est le certificat de baptême du 4 septembre 1699 qui permit d'établir la filiation.

 

Leurs deux époux étaient au contraire clairement issus de la paysannerie et il n'y a nulle trace d'un enrichissement quelconque dans leurs familles respectives. Il ne fait pas de doute d'ailleurs qu'ils se connurent comme maîtres et domestiques.

 

Grimault, le curé de Thouarsais qui célébra le mariage le 14 mai 1714 releva dans le registre paroissial que Marguerite Dagusé était "ci-devant servante dudit Malleray". Trois jours auparavant il baptisait l'enfant naturel de damoiselle Marie Anne Mallerais et de Mathurin Clergeau "vallet domestique de Mr Mallerais". Cet enfant mourut dans les jours qui suivirent mais les deux s'épousaient plus d'un an et demi après le 26 novembre 1715.

 

Entre-temps, il a semble-t-il été souhaité faire une situation à Mathurin Clergeau puisqu'il apparaît désormais dans l'acte comme marchand.

 

[1] Pierre et André Malleray sont désignés comme frères dans un acte de 1605 (fonds notarié de Fontenay le Comte). Ils épousèrent deux sœurs de la famille Bernardeau. François Malleray agissait très fréquemment pour le compte d'André.

[2] Le receveur de la taille est un intermédiaire qui avance les sommes au Trésor royal fixées chaque année par l'intendant en pays d'élection sur les revenus des particuliers (hors noblesse et clergé). Le taillon est un accessoire de la taille fixé sur la même assiette. 

[3] il fut aussi un temps sous-fermier des huitièmes de l'élection de Mauléon, vraisemblablement par l'intermédiaire de son frère André qui avait acheté un tiers de la ferme des aides, huitièmes et anciennes impositions des trois élections de Thouars, Niort et Mauléon.

[4] Jacques Malleray, sieur de Puysec leur grand-père est désigné comme étant le frère d'André de Malleray, sieur de la Cressonnière, dans le contrat de mariage de ce dernier. Or André Malleray était le fils d'André Malleray, écuyer sieur de Larceau et d'Anne Bernardeau.

[5] Il fut membre du consistoire de Poitiers et plusieurs fois député du colloque du Poitou à différents synodes.

[6] Ironie de l'histoire, dans le même recensement de 1667 est condamné comme roturier le grand-père maternel des deux jeunes Malleray, François Cailleau, sieur de la Chervinière car il s'était prévalu d'une noblesse qu'il n'avait pas. Il continua malgré tout à s'en prévaloir.

 

[7] voir Archives Historiques du Poitou n° 23 page 155.

Parlez moi d'amour (3/4)

Un contexte favorable

 

Il est plaisant de penser que pour le curé Grimault comme pour toute la population alentour, l'impensable se répéta à deux reprises en trois jours et que le monde s'en trouva bouleversé puisque le châtelain et sa sœur épousaient leurs domestiques.

 

En réalité et comme toutes les histoires, elle ne peut être ramenée à ce simple coup de théâtre. Ces deux dénouements furent possibles car les circonstances en facilitèrent la réalisation. A commencer par l'absence d'un famille apte à peser sur les choix de ses rejetons.

 

A cet égard, la famille devait représenter le plus sûr rempart contre la honte d'une mésalliance. Menacer de couper les vivres ou bien déshériter son fils comme chez Molière constituait certainement un argument imparable pour que la relation amoureuse demeure au stade de la clandestinité. 

 

Or les parents de Pierre et de Marie Anne Malleray étaient décédés respectivement en 1700 pour le père et en 1710 pour la mère, laissant trois enfants suffisamment âgés pour pouvoir se prendre en charge.

 

Marie Anne était majeure en 1714 tandis que Pierre, sans avoir atteint l'âge de la majorité, avait probablement fait l'objet d'une mesure d'émancipation[1]. Enfin, le troisième membre de la famille, Jacques Malleray n'avait que 11 ans au moment du décès de sa mère et dépendait donc entièrement des décisions de son frère aîné. Il n'aurait pu donc s'interposer en aucune manière.

 

Par ailleurs, il ne restait plus que quelques rares représentants de la famille pour pouvoir tenter de mettre fin au projet de mariage, la famille s'étant amenuisée faute de postérité.

 

En septembre 1713, tout commença par la conclusion d'un contrat de mariage entre Pierre Malleray et Marguerite Dagusée. Ce prélude incontournable au mariage religieux se déroulait en général deux mois avant la cérémonie.

 

Or, la cérémonie fut différée car à ce moment là, ce qui restait de la famille de Pierre se lança dans une procédure devant le tribunal écclésiastique qu'était l'officialité pour faire échec à cette mésalliance. Sans succès toutefois. L'acte de mariage en témoigne lorsqu'il évoque "une sentence rendue par défaut par le vice gérent de Fontenay qui donna main levée des opp(ositi)on faites par les Srs Duplessis Belouin et Dame Malleret de la Garde ..." prononcée le 14 avril 1714 et communiquée au curé le 26 avril.

 

[1] S'il était apparemment âgé seulement de 21 ans au moment de son mariage (la majorité est de 25 ans selon la coutume du Poitou), aucune tutelle ou curatelle n'est mentionnée dans l'acte de mariage. L'obstacle à surmonter viendra d'ailleurs.

 

 

 

Définition de l'officialité dans le dictionnaire de Furetière

 

 

Raoul Blouin, sieur Duplessis qui était le cousin germain de la mère de Pierre et Suzanne Malleray veuve d'Etienne de la Garde sa tante avaient essayé de faire obstacle à l'union, avec peut-être quelques motifs patrimoniaux dans son cas à elle, puisqu'elle n'eut pas d'enfants et ses neveux devaient compter parmi ses héritiers.

 

Pierre Malleray fit preuve de ténacité dans cette affaire tandis que le combat cessa probablement en partie faute de combattants, Raoul Blouin ayant passé de vie à trépas deux mois avant le mariage le 21 mars 1714.

 

L'histoire de Mathurin Clergeau et de Marie Anne Malleray se distingue en filigrane.

 

Je suppose que Pierre Malleray et Marguerite Dagusé ayant ouvert la voie à l'officialisation de la transgression, leur propre aventure devenait possible. C'est peut-être un hasard mais la conception de leur enfant naturel correspond à peu près au moment où le contrat de mariage entre Pierre et Marguerite fut passé devant le notaire Guignaudeau (ou Guinaudeau?).

 

Bien que leur premier enfant naturel mourut peu de temps après sa naissance, leur histoire continua et ils finirent par se marier un an et demi plus tard. Ce fut peut-être l'accomplissement de leur amour, à moins que ce mariage s'imposât comme une nécessité pour elle qui était devenue une fille mère, qui plus est avec un homme bien en dessous de sa condition.

 

Sans être à une contradiction près et aiguillonné peut-être par un machisme dans le fond très banal, son frère n'apprécia possiblement pas la situation[1] dans laquelle sa sœur s'était retrouvée. A l'évidence toutefois, il ne trouva pas d'alternative plausible dans leur monde. Marie-Anne n'était plus "mariable" à quelqu'un d'autre d'un bon milieu.

 

 

[1] il n'est pas le parrain que du troisième enfant

 

 

 

 

"Le couple mal assorti" - Lucas Cranach l'ancien (1472-1553)

 

 

 

Et après ?

 

Vécurent-ils heureux avec beaucoup d'enfants ? L'histoire ne le dit pas mais j'imagine que nos deux couples vécurent en tout cas une aventure bien singulière les éloignant de leurs milieux respectifs.

 

Car si la rupture concerna les Malleray, elle toucha certainement aussi profondément Marguerite Dagusé et Mathurin Clergeau. En se mariant, nos deux jeunes paysans n'étaient plus vraiment de leur monde sans pouvoir jamais rejoindre celui des Malleray.

 

Ainsi quand le petit frère, Jacques Malleray, se maria en février 1726 avec Louise Desmée qui était issue du même milieu social que le sien, son frère et sa sœur furent présents et mentionnés dans le contrat de mariage mais pas leurs conjoints. Peut-être est-ce une omission mais je n'y crois pas trop, tellement c'est éloigné de la pratique habituelle dans le cadre d'un contrat de mariage. 

 

Je note aussi que la famille Dagusé apparue pour la première et dernière fois au mariage  de Pierre et de Marguerite. C'est Jean Turpault mon ancêtre qui était le beau-frère de Marguerite représentant la famille Dagusé à cette occasion, peut-être épaté sans être tout à fait à son aise.

 

A supposer que ce mariage ait été vécu comme une aubaine pour les Dagusé, elle ne dura pas. Aucun parent proche ne fut parrain ou marraine des cinq enfants Malleray. Pierre Malleray avait épousé Marguerite. Pas sa famille.

 

Marguerite s'était semble-t-il élevée au dessus de sa condition, au moins pour le curé qui, après avoir révélé crûment son origine dans l'acte de mariage, la gratifia à partir de ce moment là, du qualificatif de "dame" ou "damoiselle" dans le registre paroissial. N'habitait-elle pas d'ailleurs dans la maison noble de la Massaire ?

 

La situation fut peut-être un peu différente pour Marie Anne et Mathurin Clergeau, ou du moins, c'est elle qui rejoignit son milieu. Ils semblent avoir eu plusieurs résidences successives à Thouarsais puis à Saint-Cyr des Gâts.

 

C'est avec constance toutefois que dans le registre paroissial au moment des baptêmes des enfants Clergeau, le curé de Thouarsais désigne Mathurin Clergeau comme un homme du peuple sans qualificatif particulier, quand il donne au contraire du "demoiselle" ou "dame" à son épouse. La pilule passe peut-être moins dans le cadre de ce schéma particulier de mésalliance.

 

S'agissant des enfants Malleray et Clergeau, la césure semble plus nette. A travers les actes de mariage, il semble que les cousins et cousines soient liés non seulement par le sang mais aussi par l'expérience singulière de leurs parents.

 

Mais peut-être est ce juste qu'une impression.

 

ils se marièrent en tout cas avec des personnes du monde de l'artisanat ou du notariat. Comme une forme de compromis entre les milieux sociaux respectifs de leurs parents en somme.

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9 octobre 2017 1 09 /10 /octobre /2017 21:02

Un été 1732

 

C'est au cours de l'été 1732 que François Liège[1] (1707-1752) et Jeanne Nicolle Mériot (1709-1781) scellèrent leur destin avec, espérons le, une passion réciproque alimentée par les ardeurs de leur vingtaine.

 

Leur rencontre eut lieu peut-être à l'occasion d'un mariage, d'une fête villageoise ou bien dans le relais de poste des Mériot où pendait "l'enseigne du cheval blanc" au village de la Tricherie, paroisse de Beaumont (Vienne).

 

Lui était alors soldat dans le régiment de Richelieu. Fut-elle éblouie par le prestige de l'uniforme ? L'a-t-il copieusement baratiné ? Toujours est-il que neuf mois plus tard naissait le fruit de leur forfait. Le 18 mars 1733, Françoise, leur fille naturelle fut baptisée dans l'église de Beaumont. Son parrain fut Louis Mériot, oncle de l'enfant et sa marraine, Françoise Rivière "veuve Tartarin".

 

Le père était présent et signa avec le parrain et la marraine. On réchappait ainsi au scénario pénible de la fille mère, ce dénouement dans les règles se confirmant 14 mois plus tard. Ainsi, le 25 mai 1734 François et Jeanne Nicolle se marièrent à Beaumont, en même temps eut lieu la légitimation de Françoise "que ledit Liège et ladite Mériot ont reconnu dès le jour de son baptême comme leur propre enfant".

 

Trouvé il y a très longtemps, cet acte nous avait donné l'impression à l'époque à ma mère et à moi que le jeune bourgeois épousait la fille d'aubergiste par amour, franchissant ainsi les frontières sociales.

 

N'était-il pas un citadin fils d'un procureur au présidial de Poitiers, avec une ascendance plutôt huppée[2] tandis qu'elle, tout en venant d'une famille qui occupait une place notable localement, demeurait la descendante d'une lignée de paysans enrichis[3], de marchands de draps foulon et plus récemment de maîtres de poste ?

 

Nous avions plaqué alors la vision et les valeurs de notre monde actuel sur cette histoire du 18ème siècle, nous inscrivant dans une perspective anachronique et heurtant sans le vouloir l'écueil le plus évident de ce type d'interprétation.

 

Avec le recul, la situation apparaît plutôt différente. Si François Liège et Jeanne Nicole Mériot firent "Pâques avant les Rameaux", quelques éléments semblent indiquer qu'ils avaient forcé une destinée que leurs parentèles respectives auraient pu projeté pour eux. Leur rencontre est donc probablement moins fortuite qu'il n'y paraît.

 

 

[1] C'est le fils de David Liège et de Louise Fraigneau (voir à cet égard le premier volet de cet article et  la généalogie et les ramifications de la famille Liège).

[2] Sa trisaïeule était une Arouet, ce qui faisait de lui un parent de Voltaire et il descendait d'honorables pasteurs protestants, peut-être liés au premier titulaire de la chaire d'hébreu et de grec ancien du collège de France

[3]  ... Mais il est vrai toutefois que son frère André est l'ancêtre direct du philosophe Michel Foucault (1926-1984)

L'étreinte - Egon Schiele (1890-1918)

L'étreinte - Egon Schiele (1890-1918)

Un mariage qui tombe à pic ?

 

Le contrat de mariage passé chez Babin en date du 10 mai 1734 complété par des recherches supplémentaires apportent à cet égard quelques clés sur la situation familiale d'un jeune homme qu'il fallait de toute façon caser ainsi que sur les liens éventuels entre les deux familles.

 

Notre soldat était orphelin de père depuis l'âge de 12 ans et sa mère, Louise Fraigneau, ne fut pas présente au moment de la conclusion du contrat.

 

L'absence de sa mère s'explique d'abord par le fait qu'après la mort de son époux[1] en 1719, elle avait quitté Poitiers pour revenir vivre à Exoudun (79) d'où elle était originaire, soit à un peu plus de 70 kms.

 

Ensuite, les liens entre le fils et la mère semblent avoir été plutôt distendus. Ainsi, contrairement à François, les seuls membres de sa fratrie dont j'ai retrouvé la trace (Jean, Isaac et Joseph Liège) ont tous vécu auprès de leur mère au moins jusqu'à leur mariage. Il ne paraît pas avoir entretenu non plus des relations avec ses frères. En tout cas, il n'assista pas à leurs mariages.

 

J'ai quelques suppositions sur les raisons d'une telle distance. Son passage dans l'armée ne fut peut-être pas très apprécié, si l'on songe que sa famille maternelle avait été victime des dragonnades des années auparavant. Ou bien au contraire, on se serait débarrassé de lui au régiment, sa veuve de mère ayant eu certainement son lot de soucis avec une famille fort nombreuse. Enfin, cette galipette de l'été 1732 n'a possiblement pas été très bien accueillie.

 

Comme l'on est jamais totalement seul et livré à soi-même dans le monde du 18ème siècle, François Liège fut donc chaperonné au moment du contrat de mariage par un de ses parents son "cousin[2]" André Liège, "capitaine des fermes du Roy de la brigade de la Tricherie paroisse de Beaumont", qui est à cette occasion, le seul représentant de la famille.

 

Au demeurant, il semblerait qu'André Liège se soit vu confié une forme tutorat familial sur ce jeune cousin, désormais éloigné des réseaux familiaux activés par sa proche parentèle.

 

Il lui trouva par exemple un poste comme employé de la gabelle, après que François Liège eut quitté l'armée. Il fut aussi le parrain du premier fils légitime du jeune couple,  comme le veut la tradition dans le rôle du grand-père paternel, la grand-mère maternelle de l'enfant ayant été choisie comme sa marraine.

 

Plus déterminant, ce mariage s'inscrivit finalement dans les réseaux familiaux d'André Liège. En effet, sa femme Françoise Roiffé avait été la seconde épouse de Louis Davailles, grand-père maternel de Jeanne Nicolle Mériot. Cette situation donne à penser que ce mariage aurait eu lieu de toute façon ou, qu'à tout, le moins André Liège lui ait choisi une jeune femme de la parentèle de Françoise Roiffé.

 

Quant à Jeanne Nicolle Mériot, son père mourut quand elle avait dix ans et il fut rapidement remplacé par un beau-père, Jean-Louis Babin. Avec lui vinrent bientôt, un demi-frère puis deux demi-soeurs. Au delà de cet accident de parcours, le temps n'était-il pas venu de toute façon de la marier elle aussi ?

 

[1] Elle avait 45 ans au moment du décès de David Liège son époux et paraît ne pas s'être remariée ce qui est assez rare pour être souligné. Elle serait repartie vivre à Exoudun au moins à partir de 1724, date du mariage de son fils Jean.

[2] En réalité le cousin germain de son père.

Parlez moi d'amour (2/4)

"le ruban de la mariée" (R. Doisneau)

Service minimum

 

On ne fit apparemment pas de cadeaux aux deux futurs époux. Lui fut particulièrement mal loti, n'ayant pour seul contribution au mariage que la promesse d'hériter au décès futur de sa mère[1]. Sans assistance financière de la part de sa propre famille, il n'eut donc que ce qui lui revenait de droit. Rien de plus. Son dénuement était tel que le paiement du retrait de son congé de l'armée auprès de son capitaine[2] fut effectué par Jean-Louis Babin son futur beau-père.

 

Quant à Jeanne Nicolle Mériot, sa contribution à la communauté viendrait aussi de la succession de son père, "ses droits consistant en le montant de sa pare et portion de l'inventaire des meubles fait après le decept dudi défunt André Mériot laquelle somme et portion se monte à celle de 598 livres 17 sols et 6 deniers sauf erreur de calcul".

 

 

Somme de laquelle le contrat stipule qu'il doit être défalqué le montant de 212 livres que Jean Louis Babin a dû verser au capitaine de François Liège, paiement qui ne fut donc qu'avancé par le beau-père.

 

En définitive et comme le partage n'avait pas été effectué à cause du jeune âge de ses trois cohéritiers Louis, André et Gabriel, il fut stipulé que Jean Louis Babin verserait une rente annuelle de 35 livres à sa belle-fille, dans l'attente du partage. Le paiement de la succession interviendrait soit en meubles soit en argent selon l'option choisie par son beau-père.

 

 

  

 

[1] Description des droits mis dans la future communauté qui consistaient pour ledit " Liège sur ce qui peut et pourra lui advenir à compter de la succession mobilière et immobilière de défunt David Liège son père et ladite Louise Fresgnault sa mère venant à partage avec ses autres frères ..." (ici astérisque renvoyant en marge où il est inscrit que sa part dans la succession est " estimée la somme de 200 livres par les parties" signé Liège )

[2] Le mot « congé » signifie le plus souvent le départ de l'armée par suite d'une autorisation irrévocable, c'est le congé absolu, ou au contraire momentanée, c'est le congé limité, équivalent de nos permissions. Dans la mesure où François Liège quitta son régiment avant le terme de son engagement (6 ans), le versement d'un dédommagement était nécessaire.

 

Parlez moi d'amour (2/4)

La famille semble avoir vécu un temps à la Tricherie où les deux travaillèrent avec André et Louis Mériot dans l'auberge familiale qui se situait sur la voie Paris-Bordeaux (l'actuelle N10).

 

C'est ce dont témoigne en tout cas le testament de Jeanne Davailles du 7 aout 1748 dans lequel elle entendit compenser le travail des enfants de son premier lit et de son gendre, en leur destinant un avantage de 1500 livres sur la succession[1], avant le partage avec les enfants du second lit.

 

Car déclara-t-elle dans son testament, "au temps du décès dudit feu Babin (son) second mary nous devions considérablement, que non seullement despuis son décès nos debtes ce sont acquittées mais qu'il y a eu une augmentation considérable en meubles que bestiaux qui garnissent de présent mon auberge et autres endroits, même des acquêts, le tout par le secours soin et ménagement de mes enfants de mon premier mariage".

 

Dans cette mesure, elle estimait qu'un partage à égalité avec ses enfants du premier et du second lit serait "contre l'équitté attendu que cette augmentation de communauté" ne provient que du travail de ses enfants et de son gendre.

 

François Liège mourut jeune à l'âge de 45 ans comme malheureusement son père, son grand père et son arrière grand-père avant lui ce qui laisse supposer une maladie génétique. Elle vécut jusqu'en 1781 s'en s'être remariée.

 

 

[1] Elle précise à cette occasion qu'elle aurait dû faire procédé à l'inventaire de la communauté au moment du décès de Jean-Louis afin de déterminer le montant de l'héritage des enfants de son second mariage.

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1 octobre 2017 7 01 /10 /octobre /2017 22:21

Choisir librement son partenaire avec pour moteur l'amour est un trait récent de nos sociétés occidentales. Non pas que l'amour conjugal ait été absent des modèles de nos ancêtres et de leur conception du couple, simplement, cela venait après comme un ciment devenu indiscutable de la famille.

 

Jusqu'au début du 20ème siècle, on ne choisissait pas vraiment celui ou bien celle avec qui l'on fondait une famille. Objets de stratégies familiales à visées économique, patrimoniale ou de réseau, les jeunes adultes pouvaient s'estimer chanceux lorsque les choix imposés se révélaient finalement pas si mauvais.

 

C'est ce que l'on retrouve dans la tendresse qui transparaît dans cette lettre de Jean Delaunay à sa Fanchon. Ils ne s'étaient pas choisi mais s'accommodèrent bien l'un et l'autre.

 

Pourtant, les recherches généalogiques apportent toujours quelques surprises et j'ai au moins trois exemples pour lesquels on peut raisonnablement penser que rien ne fut programmé et qu'il y eut peut-être de l'amour ou, à tout le moins, une attirance à la base de leurs histoires communes.

 

Avant de m'embarquer dans ces trois histoires singulières, je vous propose un bref aperçu sur les stratégies d'alliances familiales que j'ai pu constater au cours de mes recherches, même si le sujet mériterait probablement un article en soi.

 

Trouver un parti convenable

 

Trouver un parti convenable pour leurs enfants fut longtemps une quête des parents occidentaux, obsession qui n'a pas disparue d'ailleurs dans d'autres cultures.

 

A  l'instar de la jeune Lata dans le magnifique roman[1] "un garçon convenable", beaucoup de jeunes filles durent s'entendre dire par leur chère maman sur un ton sans appel "toi aussi tu épouseras un garçon que j'aurai choisi".

 

Dans la société de l'Ancien Régime on développait de manière classique des alliances de métier au sein d'une même corporation ou bien encore, les mariages étaient l'occasion de renforcer les réseaux familiaux.

 

Étendre et renforcer les réseaux familiaux, c'est la perspective dans laquelle s'inscrivirent les deux familles Liège et Clémenceau en unissant leurs deux rejetons en septembre 1695 dans la paroisse de Saint Cybard à Poitiers.

 

C'est une alliance de deux  familles d'origine protestantes de même milieu social qui est naturellement la conséquence d'autres rapprochements antérieurs, ceux-ci répondant à des constructions complexes pour perpétuer l'entre soi tout en évitant la consanguinité.

 

 

[1]             par l'auteur indien Vikram Seth ("a suitable boy" dans son titre original - année de parution 1993)

Le contrat de mariage (William Hogarth -1697-1764)

Le contrat de mariage (William Hogarth -1697-1764)

C'est ce que révèle la lettre en forme de procuration attachée au contrat de mariage conclu le 25 juillet 1695 qui a été rédigée par René Clémenceau sieur de Grandmaison, curateur aux causes[1] du futur époux, Pierre Clemenceau, sieur de la Guimbardière à l'attention de David Liège (frère aîné de Marguerite Liège la future).

 

Le fait que David Liège soit le destinataire de la lettre et donc l'interlocuteur du "marché" qui se joue ici n'est pas un hasard : c'est lui par lequel l'alliance est possible. Il est par ailleurs devenu le chef de famille, son père étant mort quelques années auparavant et son frère aîné ayant semble-t-il renoncé à exercer ce rôle. C'est donc sur ses épaules que reposent apparemment les destinées sociales de la famille.

 

 

[1] Le curateur aux causes est un curateur nommé pour assister un mineur émancipé dans certains actes juridiques de sa vie qu'il ne peut pas accomplir seul malgré son émancipation. La curatelle aux causes s'achève une fois sont objet réalisé (en l'espèce l'autorisation pour le mariage).

En pays coutumier la tutelle dure jusqu'à la majorité : mais si les mineurs sont émancipés plutôt, on leur donne aussi un curateur pour les assister en jugement, c'est-à-dire dans les causes qu'ils peuvent avoir ; c'est pourquoi on l'appelle curateur à l'émancipation, ou curateur aux causes.

Monsieur de la Guimbardière m'estant venu (voir?) aujourdhuy ma témoigné être dans le dessein de terminer l'affaire qui avait été ci-devant proposée touchant la recherche par luy faitte de mademoiselle vostre soeur c'est de quoy j'ai beaucoup de joie et comme estant son curateur aux causes, je consant approuve et donne les mains de tout mon coeur à ce que ce mariage s'accomplissent (sic) et d'autant plus que ce sera une ogmentation de parenté entre nous, laquelle jay touiours souhaitté avec beaucoup de passion et que je tiendray à honneur et gloire puisque vous estes une personne et toute une famille que jestime et honnore infiniment et rechercheray toute ma vie les occasions de vous donner des assurances que je suis Monsieur mon cousin vostre très humble et très obéissant serviteur

 

De cette lettre se dégagent à mon avis deux éléments :

 

- une situation qui offre une possibilité d'alliance entre les deux familles puisque Clémenceau et Liège sont cousins par alliance, probablement par leurs femmes respectives Louise Ollivier et Marie Ollivier (1670-1694). Clémenceau se réjouit d'ailleurs de cette "ogmentation de parenté" avec une famille estimable, alliance qu'il dit avec emphase avoir "touiours souhaitté avec beaucoup de passion et que je tiendray à honneur et gloire ...".

 

- L'existence d'échanges préalables autour du projet de mariage suscitant des discussions ("Monsieur de la Guimbardière m'estant venu voir aujourdhuy ma témoigné être dans le dessein de terminer l'affaire qui avait été ci-devant proposée touchant la recherche par luy faitte de mademoiselle vostre soeur "), sans que l'on sache si les deux futurs se rencontrèrent avant, elle résidant à Poitiers tandis que lui vivait à Saint Laurent de la Salle dans le Bas Poitou d'alors.

 

Ces deux là se marièrent donc, certainement pas en vertu d'une affinité quelconque, mais plutôt dans un cadre préétabli dont ni l'un ni l'autre n'avait la maîtrise.

 

Leur union s'appuie sur un entrelacs d'alliances qui s'emboitent. L'on s'aperçoit que le mariage eut lieu parce que David Liège a épousé Marie Ollivier et que cette union elle-même, était commandée par le fait que Gabriel Bernardeau (1639-1697), le cousin par alliance de David Liège par sa première femme (Jeanne Bobin), avait épousé en seconde noces la cousine germaine de cette dernière, Marie Mitault, elle-même une cousine de Marie Ollivier.

 

Bref, de cousine en cousin par alliance, ces familles s'entremêlèrent et renforcèrent leurs réseaux selon des schémas probablement assez précis dont les règles nous échappent assez largement.

 

Danse de la mariée (Pieter Brueghel l'ancien)

Danse de la mariée (Pieter Brueghel l'ancien)

D'autres logiques présidèrent aux mariages des familles vendéennes de l'Ancien Régime qui firent la part belle aux mariages croisés, en mariant deux sœurs d'une famille avec d'une autre ou bien un frère et une sœur d'une famille avec la sœur et le frère d'une autre. Ce type de montage reposait aussi parfois sur des unions avec les familles de cousins par alliance. 

 

Je ne compte plus le nombre de fois où ces combinaisons furent utilisées dans la branche vendéenne de ma famille, au point que j'ai fini par essayer de comprendre en quoi ce mécanisme était adapté.

 

Il s'avère que c'est notamment le mode successoral égalitaire de la coutume du Poitou qui suggéra le développement de ces stratégies.

 

Comme le souligne Fabrice Boudjaaba dans son article Parenté, alliance et marché dans la France rurale traditionnelle "la notion de stratégies familiales a connu un large écho et a été depuis appliquée aux régions de partage égalitaire. (...) Dans la mesure où les lois successorales obligent au partage des biens fonciers et à la dissolution des patrimoines à chaque génération, les familles sont susceptibles de mettre en œuvre des stratégies complexes pour permettre une reproduction à l’identique du groupe familial là où d’une certaine manière les systèmes à héritier unique offrent des solutions « simples »."

 

Il apparait que ce système permet de gérer deux contraintes : la répartition égalitaire comme cela a été mentionné mais également le mode d'exploitation de la terre via le recours massif au fermage, dans ses deux composantes poitevines que sont la métairie et la borderie[1]

 

A court terme, Les mérites d'un tel mécanisme c'est l'échange de dots par l'échange de filles. Les parents étaient moins contraints pour financer la dot de leur fille car ils la dotaient d'autant d'argent que le montant attribué à leur future belle-fille. L'argent de la dot devenait simplement scripturaire  sans circulation monétaire, puisque le montant qui sortait du patrimoine parental était équivalent à la dot versée par les autres beaux-parents.

 

Un tel système fonctionnait également lorsque deux frères d'une métairie épousaient deux sœurs d'une autre métairie.

 

Dans un tel cas de figure, chaque couple s'établissait dans une des deux métairies, aux côtés de leur famille et belle-famille, rejoignant une communauté d'exploitation dans laquelle ils prenaient une part fixée par le contrat de mariage avec une valeur monétaire résultant de  l'apport du garçon et la dot de la fille. Ils contribueraient ainsi par leur travail au fonctionnement et au développement de la métairie dont ils étaient désormais devenus copropriétaires.

 

La dot de la fille dont le futur rejoignait la communauté d'intérêts ne se matérialisait pas dans une somme d'argent mais dans une part de l'exploitation, ce qui évitait là encore des sorties monétaires, compte-tenu de la réciprocité.

 

Sur le long terme, ce système permet de faire face à la contrainte du partage coutumier égalitaire, les membres de la communauté d'exploitation d'une métairie ou d'une borderie sont copropriétaires d'une part du droit d'exploiter (et non de la pleine propriété car la métairie ou la borderie étaient louées). Il s'agissait en quelque sorte d'une indivision mais qui survivait aux entrées et sorties de la communauté.

 

Les terres détenues en propre par la famille connaissaient le même traitement : la propriété demeurait indivise entre tous les membres de la communauté, y compris après le décès des parents. Le partage des terres familiales intervenait en revanche lorsqu'un couple de la communauté décidait de sortir de la celle-ci. Il était établi autant de lots que d'héritiers mais les lots de ceux qui demeuraient dans la communauté étaient identifiés dans l'indivision.

 

J'ai un exemple dans un acte du 23 septembre 1746[2] par lequel les trois héritiers[3] de Jacob Guinaudeau et de Marie Fluzeau (Filluzeau) et leurs conjoints opèrent le partage des biens, avant que Jeanne Guinaudeau et son mari Michel Nolleau ne quittent la communauté familiale établie dans la métairie de la Renaudière, paroisse du Tallud (Vendée).

 

Le partage porte sur des vignes que ceux-ci attestent avoir partagé en trois lots : le premier est échu à Jeanne Guinaudeau et à son époux et consiste en 12 virées de vigne en trois pièces de terre (soit 1,6 journal de vigne environ), tandis que le second et le troisième lot (identifiés mais non individualisés) demeurent la propriété de la communauté formée par Jacquette Guinaudeau, son époux Jean Brunet et Pierre Guinaudeau (soit 4 journaux de vignes). Idem pour les biens meubles de la succession qui demeurent dans la communauté mais donnent lieu à un dédommagement monétaire de 180 livres pour le couple  qui quitte celle-ci.

 

En théorie, il y avait un risque que la communauté se dissolve pour cause du non renouvellement du bail de la métairie ou bien de la borderie. Toutefois en pratique, les contrats de location se révélèrent d'une grande stabilité, pour l'avantage bien compris du bailleur et de la communauté familiale d'exploitation.

 

Stabilité des communautés familiales donc mais aussi maintien de l'homogénéité des exploitations louées puisque les propriétaires de ces métairies et borderies ne les morcelaient pas non plus au fil des successions.

 

La suite au prochain numéro avec enfin les trois histoires d'amour promises ou ce qui y ressemble ....

 

[1] Selon Bernard Derouet ces deux traits caractéristiques sont liés : "Les régions de pratiques égalitaires sont assez diverses du point de vue de leur système agraire; elles ont cependant quelque chose en commun c'est elles privilégient la notion exploitation par rapport celle de propriété ou plus exactement elles ne font pas dépendre les conditions de exploitation de celles de la propriété et donc de la transmission patrimoniale" (cf. " Pratiques successorales et rapports à la terre : les sociétés rurales d'Ancien Régime").

[2] Chez Rampillon notaire à Mouilleron en Pareds - Etude B - ADde la Vendée vue 301/455

[3] Deux soeurs et leurs époux, à savoir Jeanne Guinaudeau et Michel Nolleau son époux, Jacquette Guinaudeau et son époux Jean Brunet et leur frère Pierre Guinaudeau.

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