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Aussi loin que je me souvienne...

Depuis aussi loin que je me souvienne, j’aime les histoires.

 

Ce goût m’a conduit vers l’Histoire, grâce aux manuels de l’école primaire des années 60 qui nous entraînaient dans ces tentatives de reconstitution de la vie quotidienne des Gaulois et autres Vikings.

 

Les illustrations étaient sommaires et l’auteur concédait quelques incursions dans les biographies stéréotypées de ces héros qui ont fait la France : Vercingétorix, ce noble perdant, Jeanne d’Arc, cette fille du peuple qui remet son roi sur le trône ou bien ce jeune révolutionnaire de 15 ans qui sera assassiné par ces Vendéens obtus pour avoir clamé avec défi : « vive la République, à bas le Roi ».   

 

Vers l’âge de 14 ans, j’ai accompagné les premiers pas de ma mère dans la généalogie, à travers les registres paroissiaux de la petite mairie du village natal de bon nombre de ses ancêtres.

 

Je crois que j’aimais à la fois l’enquête poursuivie et le déchiffrage de ces actes d’état civil, me prenant sans doute un peu pour Champollion qui a trouvé les clés pour décrypter un monde lointain d’histoires quotidiennes.

 

Si loin et si proche, à l’instar de ce que nous racontent les graffitis de Pompéi.

 

Les actes notariés ont permis ensuite d’entrevoir un peu plus les personnes cachées derrière ces lignées et ces dates et m’ont amené à chasser les singularités au-delà des formules très classiques que l’on y trouve. Cette quête permet parfois de glaner quelques pépites comme cette lettre de Paris d’un orfèvre à sa femme aux fins de l’autoriser à prendre un bail et dans laquelle il se répand sur ses déboires judiciaires.

 

A partir de ces éléments épars, je trouve passionnant d’échafauder et d’ajuster des hypothèses à partir des éléments rassemblés et confrontés avec la grande histoire, dans un constant va-et-vient.

 

Dans ce travail, certains détails initialement négligés prennent un sens particulier tandis que d’autres n’ont pas le relief qu’ils promettaient au départ.

 

Ces très modestes assemblages permettent de donner un peu de chair à ces noms et d’esquisser certaines histoires singulières. C’est ce que je me propose de faire très modestement dans ce blog, tenter d’éclairer des fragments de vie de mes ancêtres, à la lumière de la grande histoire.

 

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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 00:20
 
 
"It's good to be the King"  (Mel Brooks dans le film "Folle histoire du monde") ... Je n'ai pas résisté
 
Dans le cadre de recherches généalogiques, certains de mes ancêtres se sont révélés avoir appartenu à ce que l'on appelle "la petite église".
Cette église dissidente qui rassemble encore aujourd'hui quelques centaines de fidèles dans le nord ouest du département des Deux Sèvres, a pris naissance dans les suites de la Révolution française, à l'occasion du Concordat signé en juillet 1801 entre la République française - dirigée alors par le premier consul Napoléon Bonaparte - et le Pape Pie VII.
 
Proposé par Bonaparte sans pour autant céder sur certains acquis[1], le Concordat fut  ce compromis ayant pour objectif de ramener la paix religieuse et, à travers elle, de pacifier définitivement un pays demeuré majoritairement catholique, malgré dix années de conflits dont l'insurrection vendéenne avait constitué l'épisode le plus sanglant.
 
Ainsi, après une décennie de relations tumultueuses entre la Papauté et la France révolutionnaire, cette dernière reconnaissait la religion catholique comme étant la confession de la majorité des Français, tandis que le Pape reconnaissait la jeune République.
 
Si sur le long terme, le Concordat atteignit l'objectif poursuivi par Bonaparte, le passage aux travaux pratiques ne se fit pas sans difficultés, notamment dans la partie de la Vendée militaire correspondant à l'ancien évêché de La Rochelle.
Le conflit religieux né lors de la révolution avait ainsi laissé des séquelles qui expliquent la naissance de la "Petite église".
 
Pourtant tout avait si bien commencé....
 
serment du jeu de Paume 
     
 Le serment du jeu de paume par David - musée Carnavalet 

[1] La nationalisation des biens ecclésiastiques (les biens nationaux), la nomination des archevêques et des évêques par le pouvoir avec confirmation par l'institution canonique, le serment à la République ainsi que la reconfiguration des diocèses seront acquis contre la reconnaissance d'une religion majoritaire, la liberté du culte et la fonctionnarisation du clergé (payé par l'Etat).
 
le temps passé 
     
Gravure de la révolution intitulée "le temps passé" - vers 1790
   

 

 

Une marge importante du clergé favorable à la révolution

 

Au début, le bas clergé accueille favorablement la révolution.

 

Ainsi et dès le premier acte, une part notable du bas clergé (148 des députés du clergé) joua ainsi un rôle déterminant en répondant à l'appel du Tiers Etat[1] afin de se constituer en une seule assemblée détentrice avec le Roi de la souveraineté de la Nation.

 

Ce ralliement qui fut préparé par des députés comme  l'Abbé Grégoire, Anne Thibault et Jean Louis Gouttes devenait possible car sur un total de 313 députés de l'ordre du clergé aux Etats généraux, 212 étaient issus du bas-clergé (curés, vicaires), dominant largement ceux du haut-clergé (évêques, archevêques, chanoines).

 

Cet enthousiasme recoupait une réalité sociologique, voire idéologique.

 

Bien qu'appartenant juridiquement au même ordre au sein des Etats généraux, un fossé séparait le bas et le haut clergé, à commencer par les origines sociales et le niveau de vie[2].

 

De fait, les curés de campagnes vivaient au milieu de leurs ouailles et en partageaient les difficiles conditions de vie, ce qui les rapprochait naturellement des préoccupations du peuple et des réalités sociales du siècle.

 

A l'opposé, les membres du haut clergé étaient issus pour un bon nombre d'entre eux de la noblesse[3] et adhéraient idéologiquement plutôt à cet ordre, un personnage comme Talleyrand constituant une rare exception.

 

Du reste, ces deux groupes ne s'appréciaient guère, le premier estimant que le luxe dans lequel vivait le haut clergé l'éloignait de sa mission pastorale tandis que ce dernier regardait avec mépris ces prêtres.

 

Fait significatif, lors du défilé des Etats généraux qui eut lieu le 4 mai 1789, le haut clergé demanda à défiler séparément du bas-clergé.

 

Le conflit entre le clergé et les révolutionnaires n'allait pas tarder toutefois à se réveiller en se cristallisant autour de la  fameuse "Constitution civile du clergé".


[1] Dès la convocation des Etats généraux, le tiers état refuse de jouer le rôle traditionnellement assigné à cette institution de l'ancien régime. Estimant que les Etats généraux représentent ensembles la Nation (et non plus seulement le Roi à lui seul), les députés du tiers état souhaitent la réunion des trois Etats en une seule assemblée (avec un vote individuel et non par Etat), qui aurait pour mission de doter le Royaume d'une Constitution. Le 17 juin 1789, le tiers Etat décide de prendre le nom d'Assemblée nationale et appel les autres ordres à le rejoindre. le 19 juin, les députés du Tiers sont rejoints par 148 députés du clergé ainsi que quelques députés de la noblesse. Réunis au jeu de Paume car la salle des séances avait été close, les députés réunis prononcent le serment du jeu de Paume le 20 juin. Ils jurent de ne pas se séparer avant d'avoir donné une nouvelle constitution au Royaume. C'est le 27 juin que le Roi fini par céder en demandant aux représentants de la noblesse et du clergé de se réunir au Tiers Etat.

[2]le bas-clergé est d'origine roturière, étant souvent constitué des rejetons de l'aristocratie villageoise.

[3] 78 des 119 représentants du haut clergé avaient un titre de noblesse.


assignat.jpg
Assignat de l'an II
 

 

Une réforme religieuse en partie liée à la crise financière

Cette réforme qui trouve en partie son origine dans la gestion de la crise financière que connaît alors la France témoigne aussi de l'œuvre réformatrice qu'entendit mener l'Assemblée constituante, en tant que titulaire de la souveraineté de la Nation. 

Forte de cette légitimité, l'Assemblée allait ainsi légiférer dans un domaine jusqu'alors encadré par le concordat de 1516 qui réglait les rapports entre l'Eglise catholique et le Royaume de France. 



C'est cette irruption unilatérale dans le domaine spirituel, sans que la Papauté n'en soit désormais partie prenante qui constituera le point de rupture avec une grande partie du clergé.



Vendre les biens nationaux pour éviter la banqueroute



Il convient de rappeler que la convocation des Etats Généraux était intervenue en janvier 1789 dans un contexte de quasi banqueroute de l'Etat, sur fond de crise économique.



Après avoir mené à bien des réformes politiques et jeté les bases constitutionnelles d'un nouveau gouvernement,  l'Assemblée constituante se trouva à nouveau confrontée à la crise financière dès septembre 1789. Les impôts rentraient mal et le déficit continuait à se dégrader. 



Dans la continuité des solutions adoptées par le passé, Jacques Necker proposa un nouvel emprunt qui fut consenti mais qui, à peine voté, était déjà considéré comme un expédient.



C'est à l'automne que l'idée selon laquelle les biens ecclésiastiques appartiennent à la Nation fut évoquée pour la première fois. Selon Talleyrand, le clergé était seulement usufruitier de ces biens pour servir le culte et assurer la charité ainsi que l'aide aux nécessiteux.



Ainsi, la nationalisation des biens du clergé (votée le 2 novembre 1789) était légitimée en droit, avec, pour contrepartie, la reprise des fonctions religieuses et d'assistance par la Nation.



Pour les constituants, l'achat de ce que l'on appela les "biens nationaux" par les particuliers[1] eut pour objectif d'assainir les finances publiques : à court terme, le patrimoine garantissait la dette de l'Etat auprès de ses créanciers (les assignats étant au début comme un titre de créance avec intérêt) tandis qu'à moyen terme, la vente des biens nationaux devait permettre d'apurer les dettes.



De manière indirecte, l'objectif était aussi que les acheteurs de biens nationaux lient leur sort à la Révolution et aient vocation à devenir ses plus fervents soutiens. Que la Révolution vacille et ce sont les acquisitions de cette bourgeoisie qui est remise ne cause.



La conséquence de cette nationalisation était évidemment que l'Etat remplisse à son tour sa partie du contrat. Désormais privé de revenus, le clergé devait désormais compter sur une rémunération de sa mission apostolique par l'Etat.



Ce fut l'une des questions que s'employa à régler la Constitution civile du clergé. Parmi d'autres, qui suscitèrent le conflit.




[1] Le système était censé fonctionner de la manière suivante : les futurs acheteurs de biens nationaux payaient en monnaie des assignats à l'Etat (deuxième expérience de papier monnaie en France depuis Law), cette monnaie fiduciaire devant servir à acheter prioritairement les biens nationaux avant d'être détruite une fois la transaction réalisée. Parallèlement, la Caisse de l'extraordinaire créée en décembre 1789 pour l'occasion encaissait les liquidités reçues. Les assignats constituèrent ainsi une avance sur la vente avec intérêt. En septembre 1790, ils cessent de produire des intérêts et deviennent une monnaie au même titre que la monnaie métallique. En réalité, les assignats émis ne furent pas détruits et leur émission s'accrut à un tel point qu'ils furent déconnectés de la la valeur sur laquelle ils étaient assis (les biens nationaux) et se dévaluèrent rapidement. Perte de valeur et faible confiance dans cette monnaie conduisirent à leur disparition en 1797. La mémoire familiale raconte que certains de mes ascendants perdirent l'essentiel de leurs pauvres économies ....

 

 

La religion vendue comme esclave

 La religion vendue comme esclave par Talleyrand et Rabaut de Saint Etienne - image issue et commentée sur le site "l'histoire par l'image" (cliquer sur le lien suivant)

 

La constitution civile du clergé: les points d'achoppement

 

Les travaux sur la question furent abordés d'abord au sein du comité ecclésiastique[1] à partir de 1789.

 

Au début, le comité composé de 15 membres fut marqué par un équilibre des forces qui l'empêcha de travailler efficacement pour atteindre un consensus. Un premier projet modéré proposé par Durand de Maillane est rejeté par les députés du clergé.

 

Elargi à 30 membres et doté d'une majorité réformatrice de patriotes le 5 février 1790[2], le comité va désormais travailler sur un projet plus radical, d'autant que les deux évêques ne siègent plus et que d'autres membres du clergé démissionnent, passant ainsi de l'obstruction au retrait.

 

Le projet présenté le 21 avril 1790 par l’avocat Martineau et qui sera finalement adopté par l'Assemblée en juillet 1790, comporte quatre titres: le premier traite des offices ecclésiastiques qui sont répartis selon la nouvelle carte calquée sur celle des départements (créés par la loi du 22 décembre 1789), le second titre organise le choix des évêques et curés par mode d’élection et l'institution canonique des évêques est conférée par le métropolitain (et non plus par le Pape). Le titre trois fixe les traitements et le titre quatrième rappelle la loi de résidence pour les pasteurs.

 

Pour les opposants, il y a d'abord un problème de forme.

 

En adoptant la constitution civile du clergé, l'Assemblée s'érige en concile et les députés débattent de questions qui ne relèvent pas de leur compétence, d'autant que la même Assemblée refuse que la religion catholique soit proclamée religion d'Etat.

 

Si la légitimité de l'Assemblée à régler des questions d'ordre spirituel est contestée, c'est que le fond de la réforme constitue pour ses détracteurs un empiètement de la nation sur l'institution de l'Eglise.

 

Ainsi, le schéma d'organisation de l'Eglise et le mode de désignation de ses desservants a été calqué sur l'administration révolutionnaire, transformant les curés, les vicaires et les évêques en fonctionnaires de l'Etat.

 

Il y aurait un diocèse par département et le corps électoral du district procéderait à l'élection de ses prêtres tandis que celui du département élirait  l'évêque.

 

Ce mode de désignation qui s'inspire des premiers temps de l'Eglise est aussi marqué par le principe de la souveraineté de la Nation, y compris dans le domaine spirituel, Martineau résumant cette approche de la manière suivante : "La Nation ne peut être dépouillée du choix de celui qui parle à Dieu en son nom".

 

Sanctionnée finalement par le roi contre son gré le 22 juillet 1790, la loi entrera en vigueur avec des difficultés, les libelles contre la constitution civile du clergé et la mobilisation des fidèles contre le texte se multipliant.

 

Excédée par cette contestation, la Constituante décide le 27 novembre 1790 d'obliger les fonctionnaires ecclésiastiques à jurer fidélité à la Constitution sous peine d'être déchus de leurs fonctions.

 

Il y aura désormais un clergé constitutionnel ("jureur" ou assermenté) et un clergé réfractaire (ou insermenté). La majorité des évêques et un peu plus de la moitié des prêtres refuseront de jurer.



[1] Spécialisés par domaine, les comités nommés par les bureaux de l'assemblée constituante occupèrent rapidement un rôle déterminant dans la préparation du travail législatif (élaboration des rapports, préparation de la loi), ramenant les bureaux à un rôle purement électif.

[2] Quelques jours plus tard, les ordres monastiques autres qu'enseignants ou hospitaliers sont dissous.

 

      le temps présent

  Gravure intitulée le "temps présent" vers 1790 

 

Qu'en est-il de la constitution civile du clergé dans les anciennes provinces du Poitou, de Saintonge et d'Angoumois ? ... Et la naissance de la petite église ? La suite dans le prochain chapitre ....

 

 

 

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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 18:19
    

L'accueil contrasté de la réforme en Poitou, Saintonge et Angoumois

 

Le serment révélateur de lignes de fractures face à la révolution

 

Face au serment qui manifeste un adhésion au nouveau régime et à ses principes, "le curé se trouve face à un choix fondamental dépassant largement son option personnelle étant donné son rôle culturel et social essentiel dans la société française du XVIIIème siècle[1]".

 

Le milieu ambiant joua un rôle prépondérant dans le choix du prêtre de jurer ou de ne pas le faire. Ainsi, dans une région déchristianisée et favorable à la révolution, il ne pouvait que prêter serment, sous peine de se couper de sa paroisse et d'y perdre toute influence. Les curés citoyens "se convertissent en médiateurs sociaux, en tuteurs et en serviteurs de la communauté villageoise[2]"

 

Au contraire, dans des localités où une majorité hostile à la révolution commençait à se dégager, le curé suivit généralement ses paroissiens.

 

A Saint-Pierre-les-Echaubrognes dans la Gâtine deux-sévrienne, les paroissiens affirment que si leur curé prêtait serment, ils lui passeraient trois balles dans la tête.

 

Le choix des prêtres fut aussi influencé par certains de leurs confrères voire de leur évêque ou bien encore il fut effectué collectivement, se démarquant parfois d'une collectivité villageoise, qui a pu être elle-même violemment partagée sur cette question, donnant naissance dans certains cas à l'émergence de deux camps irréconciliables[3].

 

Le choix étant finalement individuel, des cas de conscience se révélèrent, tel le curé niortais Goizet qui affirma "j'ai prêché le patriotisme et l'ai fait envisager comme une grande vertu du christianisme. J'ai obéi à tous vos ordres et à ceux de l'Assemblée nationale. Je voudrais encore le faire en ce moment mais c'est un effort dont je suis incapable. Il m'est impossible de faire un serment contraire à ma conscience; car autant je suis attaché à la Nation à la Loi et au Roi, autant et plus je le suis à mon Dieu, à ma religion, à ma foi et à mon peuple".   



[1] Jacques Peret "La terreur et la guerre. Poitevins, Charentais et Vendéens de l'An II" page 43. Les développements qui suivent sont tirés de cet ouvrage.

[2] T. Tackett "La révolution, l'église et la France" mentionné par Jacques Péret dans l'ouvrage précité dans la note précédente.

[3] Dans les localités à forte densité de prêtres réfractaires de la future Vendée militaire selon Jacques Péret.

 

un-moyen-de-faire-preter-serment-aux-eveques-et-aux-cures_5.jpg

 

Image satyrique de la révolution intitulée "moyen de faire jurer les évêques et les curés aristocrates

 

 

Une atteinte portée aux cadres traditionnels génératrice d'affrontements

 

    

La carte de l'opposition à la Constitution civile du clergé préfigure en grande partie la Vendée militaire qui se soulèvera au printemps 1793. Bien que la question religieuse n'est qu'un des éléments explicatifs de l'insurrection, elle n'en demeure pas moins une pièce importante.

 

 

En effet, plus qu'une réorganisation, cette réforme porta un coup aux structures traditionnelles de ces paroisses de l'Ancien régime qui n'avaient pas encore opéré les mutations dont était porteuse la révolution.

 

 

En fonctionnarisant le prêtre au nom de la souveraineté de la Nation, la réforme remettait profondément en cause le cadre culturel et social de certaines collectivités villageoises et le rôle essentiel joué par le curé en leur sein.

 

 

Aussi, la réaction des paroissiens sera à la mesure de cette perte et alimentera par contrecoup la réaction des cadres locaux de la révolution qui se méprirent sur le phénomène qu'ils analysaient comme un complot contre-révolutionnaire mené par les prêtres réfractaires.

 

 

Bon nombre de ceux-ci ne furent apparemment pas des agitateurs et ont tenté de calmer le jeu.

 

 

Ainsi ces prêtres réfractaires d'Anjou qui écrivirent au Roi en février 1792 "nous avons contenu le peuple et, honorés de sa confiance, nous l'avons jusqu'ici empêché de franchir les bornes d'une résistance passive. Mais Sire, si on nous éloigne de lui, si on l'abandonne à l'indignation et au désespoir que peuvent lui causer la nouvelle persécution qu'on nous prépare et une plus longue privation de tous les secours de la religion, qui peut prévoir et qui peut calculer les excès auxquels il peut se porter?"[1].

 

 

Au début, les prêtres réfractaires furent dans l'ensemble tolérés mais très vite et compte-tenu du soupçon de menées contre-révolutionnaires, ils firent l'objet de mesures particulières[2], puis ils furent expulsés pour être remplacés désormais systématiquement par des prêtres jureurs en 1792[3].

 

 

Venus de l'extérieur et parfois imposés aux paroissiens par la garde nationale[4], ces derniers furent ostensiblement rejetés. Leurs églises furent désertées (on passe de 12 mariages par an à 3 en 1791 à Chanteloup en Gâtine deux-sévrienne) et ils furent confrontés à des brimades, insultes et violences.

 

 

Il est utile de souligner qu'un mouvement de déchristianisation se met en place, appuyé par certaines mesures de la nouvelle Convention (1792-1795) qui auront pour but - sinon comme conséquence - de faire disparaître aussi en grande partie l'église constitutionnelle, avec des lois emblématiques comme la loi du 22 novembre 1793 (abjuration publique de la fonction ecclésiastique contre une pension annuelle) ou bien le décret du 18 septembre 1794 (suppression du budget du culte par décret, probablement pour des raisons budgétaires la priorité étant donnée à la guerre).

 

 

Ce n'est qu'en rétablissant la liberté de culte[5] par l'adoption du décret de février 1795, que la Révolution mit un terme à ces tentatives de refondation religieuse qui virent cohabiter culte de la Raison et de l'Etre suprême, culte des martyrs de la liberté  et Théophilantropie.

 

 

Parallèlement, certains paroissiens de la Vendée militaire se détournèrent non seulement de l'Eglise constitutionnelle mais aussi de l'enregistrement des actes auprès de l'état civil, nouvellement institué par décret du 20 septembre 1792.

 

 

L'enregistrement des actes par le curé réfractaire caché par ses paroissiens est effectué clandestinement, certains procédant aussi malgré tout à la déclaration auprès de l'officier d'état civil tandis que d'autres s'en abstenaient.

   

 

Mes ancêtres ayant appartenu à la Petite église semblent être dans ce cas là. Joseph Diguet et Jeanne Daniau son épouse se marièrent vraisemblablement vers 1797 sans que la trace de ce mariage soit identifiable à Cerizay où ils demeuraient. La naissance de leur premier fils, Joseph, est consigné uniquement dans le registre de catholicité de Combrand.

 

 

En revanche, lorsque naquit leur second fils Louis Auguste en 1805, il fut déclaré à l'état civil à Cerizay. Il est vrai qu'à cette époque, la Petite église se trouve à l'époque pourchassée par l'autorités administrative et épiscopale, ce qui explique peut-être le souci de passer inaperçu.

 


[1] Cité par Alain Gérard dans "La Vendée 1789-1793" (p.48).

[2] Décision du 19 juin 1791 de poursuivre tous les anciens fonctionnaires ecclésiastiques ayant continué leurs fonctions après leur remplacement et privation du traitement de ceux qui rétracteraient le serment - tous les réfractaires sont déclarés suspects et privés de la liberté de culte (loi du 29 novembre 1791).

[3] Une nouvelle mesure de serment est prise le 14 août 1792 qui impose le nouveau serment "liberté-égalité" imposé à tous les fonctionnaires dont les ecclésiastiques - loi du 26 août 1792 : les anciens et les nouveaux insermentés doivent quitter le pays dans les huit jours sous peine de déportation en Guyane.

[4] Successeur de la garde bourgeoise de l'ancien régime qui défendait les biens et les personnes, la garde nationale apparaît avec la révolution dans les villes et les bourgs et à pour vocation de défendre la révolution et de maintenir l'ordre public.

[5] Avec beaucoup de limites puisque les desservants ne peuvent être salariés, aucun local ne leur est affecté, leur culte ne doit pas concerner de signes extérieurs et ils sont surveillés par les autorités locales.

 

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Image satyrique allemande de Napoléon "Voici mon fils bien aimé qui m'a donné le plus de satisfactions"

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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 16:29
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La signature du Concordat de 1801
 

Le refus du serment concordataire et ses suites

 

Une dissidence qui se construit dans une semi-clandestinité

 

Comme douze années auparavant, les curés ayant refusé de se soumettre au serment préparèrent leur entrée en clandestinité, s'attendant en effet à ce que le même épisode fut rejoué.

 

Face à cette situation, le pouvoir temporisa dans un premier temps, étant donné l'impossibilité qu'il y avait à retirer purement et simplement les curés concernés des paroisses dans lesquelles ils avaient nommés.

 

L'évêque de Poitiers ayant décédé peu après, il fut remplacé par un ecclésiastique nommé administrateur provisoire (de Barral) qui fut missionné pour ramené les brebis égarées dans le troupeau.

 

Parallèlement, Bonaparte s'employa à faire taire de Coucy, le fauteur de troubles réfugié en Espagne. Il fut contraint de se retirer dans un couvent espagnol sans n'avoir plus écrit de lettres à ses anciens curés[1]. Il en sortit en 1807, à la demande du cardinal Fesch.

 

La mission réussit à moitié. Dans son rapport, M. de Barral précisa que sur les 55 dissidents dénoncés par le Préfet, 24 s'obstinaient encore dans leur refus, le centre de la dissidence se trouvant autour de Cerizay (Saint André sur Sèvre, Brétignolles, Cirières, Combrand, Courlay, Montigny, les desservants de Saint Marsault et La Ronde ayant demandé un délai de réflexion).

 

Peu après, de Barral adopta une Ordonnance canonique selon laquelle la nomination des prêtres dissidents serait définitive s'ils prêtaient serment avant le 1er décembre 1804. Passé cette date et faute de serment, ils seraient déchus; il leur serait interdit de célébrer la messe et de procéder aux sacrements devenant ainsi schismatiques.

 

En 1805, le désormais empereur se montra très mécontent de la persistance de la dissidence dans la région.

 

Sommé d'agir, le Préfet des Deux-Sèvres amorça une politique de recherche active des prêtres dissidents qui se solda par deux arrestations (Barbarin, curé de Nueil, puis Proust (ancien desservant de Terves)).

 

Toutefois, les vrais chefs du mouvement étaient toujours en liberté[2], protégés qu'ils étaient par leurs fidèles qui les cachaient et continuaient pour certains à verser la dîme pour leur entretien.

 

Face à cette organisation de la dissidence, le clergé concordaire était découragé par une situation (peu de fidèles, des émoluments réduits et une absence de renouvellement des effectifs) à laquelle les deux évêques tentèrent de remédier avec des succès mitigés.

 

Par ailleurs et de manière certes isolée, des résistances à la conscription encouragées par les curés dissidents se manifestaient, donnant lieu à des violences comme à Courlay en 1806 où le transfert de deux insoumis (Bertaud et Point) donne lieu à un guet-apens qui entraîne la mort de deux gendarmes.



[1] Les lettres de Coucy qui circulaient alors étaient des faux vraisemblablement rédigés et colportés par des curés dissidents (Brion de Cirières (79) et Doussin de Dompierre (17)).

[2] il s'agissait de Brion à Cirières, Texier à Courlay, Guénivau à Combrand, Joubert à Boismé, Couillaud à Pierrefitte, Guerry à Cerizay, Lebreton à Clazay et Brunet aux Aubiers

 

  le diable l'emporte

 

   
Image satyrique de Napoléon inspirée de la figure d'Ugolin peinte par Michel Ange dans la Chapelle Sixtine
 

 

Ce fut l'occasion d'une relance de la politique de fermeté avec des moyens nouveaux (arrestations[1], amendes) qui porta ses fruits à l'égard des conscrits réfractaires seuls 5 des 63 insoumis demeurant cachés, tandis que l'on continuait à rechercher activement les curés dissidents.

 

 

1808 connut une vague de soumissions, lorsque certains curés apprennent que les instructions livrées par de Coucy depuis 1804 étaient en réalité des faux (Brunetière de Scillé, Ramier de Coulonges, Ballerault de Lhermenault en Vendée ainsi que Proust arrêté trois avant mais qui s'obstina à ne pas prononcer le serment malgré tout). A leur suite, un certain nombre de fidèles abandonna également la petite église (un quart selon un chroniqueur contemporain).

 

 

Le maintien dans la dissidence s'avéra une nécessité pour nombre de curés qui vivaient dans la dépendance de leurs ouailles et que la soumission aurait livré sans ressources.

 

 

Au demeurant et de 1809 à 1814, les guerres de l'Empereur et les besoins croissants de la conscription, sa politique menée à l'égard de Rome[2] et son divorce, renforcèrent la Petite Eglise dans son schisme, allant jusqu'à faire douter certains curés concordataires.

 

 

L'histoire ne démontrait-elle pas la pertinence de la fidélité de la Petite Eglise au catholicisme d'avant la Révolution?

 

 

Pour les dissidents comme pour beaucoup de monarchistes, le retour des Bourbons devait nécessairement s'accompagner d'un statu quo ante, y compris sur le chapitre religieux. Ce ne fut pas le cas et les espérances laissèrent place aux désillusions.

 

 


[1] Liste intéressante pour le généalogiste que l'on peut trouver dans l'ouvrage de Billaud aux pages 273 et suivantes.

[2] Les relations avec la Papauté se dégradèrent dès 1804 sur la question religieuse. Napoléon tenta ultérieurement de rallier Pie VII au blocus avec l'Empire puis face au souci de neutralité du souverain Pontife, l'Empereur envahit les Etats pontificaux puis fait prisonnier le Pape qu'il emprisonna à Fontainebleau

 

3-2-faut-il-que-je-prononce-le-serment.jpg

 

Image satyrique sur le serment de 1791

 

 

 

 

La Restauration et après ....

   

Les espoirs nés à partir de 1815 furent entretenus par le terme mis à la persécution policière et la négociation d'un nouveau Concordat dont les dissidents attendaient qu'il consacra le retour à la situation de l'Ancien Régime.

 

 

Ils pouvaient espérer que toutes les nominations épiscopales ainsi que celles du clergé soient remises en cause et que l'ancien diocèse de La Rochelle soit rétabli.

 

 

Une renégociation du Concordat fut amorcée et aboutit à la signature d'un texte mais sa mise en œuvre échoua. Le Pape qui n'avait pas souhaité d'abord cette renégociation fut irrité par les tergiversations du nouveau régime pour le mettre en œuvre un fois le texte adopté (la loi présentée ne fut jamais discutée).

       

La valeur juridique du Concordat de 1801 et ses effets n'étaient après tout pas contestables puisqu'il avait été signé par le Saint Siège.

         

Par ailleurs, le leader des débuts, Mr de Coucy montra sa répugnance à soutenir ses anciens suiveurs puis finit en 1819 par rédiger un manifeste qui constitua un désaveu de la Petite Eglise. Le Pape lui-même se prononça contre le schisme.

         

La désillusion fut forte chez les prêtres dissidents furent contraints de se trouver un nouveau chef spirituel en la personne de l'ancien évêque de Blois demeuré farouchement anti-concordataire qui était réfugié à Londres.

 

Paradoxalement, la Petite église atteint à la Restauration, regroupée autour de quelques figures majeures : Lebreton à Clazay, Joubert à Boismé, Couillaud de Pierrefitte, Texier de Courlay, Guéniveau de Combrand, Perrière de Saint André sur Sèvre, Vigneron du Pin, Legrand de Montigny et Vion de la Chapelle-Largeau.

       

Si les tracasseries administratives et religieuses continuèrent de se manifester par éclipses, la situation n'eut désormais rien à voir avec la période du Consulat et de l'Empire.

       

Le dernier défi auquel devra faire face la Petite église est la disparition progressive de ses prêtres (le curé Texier fut le dernier) et l'impossibilité d'en trouver de nouveaux pour endosser la direction spirituelle de la communauté.

       

A la fin des années 1820, il fut nécessaire de prendre des mesures qui perdurent encore aujourd'hui.

 

 

Ce furent des laïcs dont la piété était reconnue (peu importa le statut social) qui prirent alors le relais et l'on choisit ceux-ci dans la famille Texier pour célébrer le culte.

 

   

Même sans prêtre, le dogme n'interdit pas l’administration des sacrements du baptême par un laïc ni le mariage, pourvu qu'il soit fait en présence de témoins et d’un laïc comme assistant.

       

C'est probablement selon ce rituel que fut célébré en février 1833 le mariage de mes ancêtres Louis Auguste Diguet et Marie Rose Birault[1], avant qu'il soit déclaré à l'état civil de la commune de Saint André sur Sèvre.

 

 

De manière significative, l'acte d'état civil cite nommément les parrains des deux époux comme témoins ce qui fait présumer qu'ils ont entendu donner un sens religieux à la formalité civile.

         

Au fil des années, le périmètre et le nombre de fidèles se réduisit considérablement mais il persiste encore aujourd'hui principalement à Courlay.

 

 


[1] Ils étaient tous les deux issus de familles ayant eu une implication avec les guerres de Vendée. Le grand-père maternelle de l'épouse était mort "par les effets de la guerre intérieure" tandis que le cousinage du père de l'époux avait participé, semble-t-il plutôt activement, à l'insurrection (famille Jadault de Montravers).

 

 

 

 

 

 

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16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 14:01

 

  

 

 

 

 Extrait du film "Le Père noël est une ordure" -

 

 Sous l'Ancien Régime, l'honneur était une valeur essentielle que chacun était soucieux de défendre, exigeant que le tort causé soit réparé.

 

Le juriste François Dareau (1736-1784) n'affirme-t-il pas d'emblée dans son "Traité des injures dans l'ordre judiciaire ...." (1775) que de « de tous les biens, le plus précieux à soigner est sans contredit, celui d'une bonne réputation ».

 

Au nom de cette réputation, des paroles ou des faits qui nous paraîtraient aujourd'hui anodins ou, au pire, contrariants étaient,  systématiquement relevés par les victimes. Les nombreuses et mauvaises chicanes qui résultaient de cette susceptibilité exacerbée finissaient souvent devant la justice.

 

Parmi ces atteintes à l'honneur, l'injure constitue l'un délits les plus fréquemment rencontrés dans les archives des tribunaux de l'Ancien Régime[1] et donna lieu à une jurisprudence abondante et commentée.

 

Toutefois pour éviter les tribunaux, ce que l'on appelait "la réparation d'injure" pouvait se faire à l'amiable, devant notaire.

 

En introduction de son chapitre consacré à la réparation de l'injure, François Dareau précise ainsi qu'il existe deux grandes voies en matière de réparation : celle qui est volontaire (l'offenseur fait amende honorable) et celle qui est forcée et qui se résout par la voie judiciaire (l'offenseur ne veut rien entendre ou bien l'injure a porté atteinte à l'ordre public).

 

Avec la réparation volontaire l'auteur note que "l'on peut parvenir à une juste satisfaction de l'offensé sans que la justice soit obligée d'y suppléer" et précise le mode opératoire si l'injure n'est pas réparée au moment où elle est formulée. Ainsi, "si l'injure n'avoit pu être réparée sur le champ, on n'en seroit pas moins recevable à la réparer en tout tems et voici comment : en se transportant avec un Notaire, chez l'offensé pour avoir acte de la réparation qu'on lui ferait en personne, dans la forme ci-dessus, en lui offrant de plus une certaine somme pour dommages et intérêts, et une autre pour les dépends...".

 

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  voir le "Générateur d'insultes du capitaine Haddock"

 

Les faits

 

A travers l'histoire singulière rapportée dans cet article, un laboureur du nom de François Favre vivant au village de Boussay dans la commune de Vendeuvre du Poitou se retrouve en janvier 1791 devant le notaire pour faire amende honorable.

 

Son crime ? Il a traité de voleur l'huissier royal Emery Raymond Auclerc, à l'issue d'une virée au cabaret avec un compère de boisson du nom de Pierre Auger.

 

Dans l'acte notarié, François Favre précise que « s’étant trouvé un certain jour à boire chez Pierre Bertot cabaretier (…) avec le dénommé Pierre Auger, bordier, (…) ce  particulier lui raconta les faits d’une instance qu’il avait eu défendant contre le sieur Raymond Emery Auclerc huissier royal demeurant au même bourg de Vendeuvre pour l’avoir insulté et traité de voleur, que lui comparant, étant excité à boire par ce particulier Auger, se trouva ivre et qu’ayant perdu la raison, ledit Auger lui fit plusieurs instances pour le mettre dans son parti et lui faire également dire que ledit Auclerc était un voleur et en quoi il ne manqua pas de réussir par la vertu du vin qu’il lui avait fait boire. »

 

Mais l'infortuné laboureur regrette de s'être laissé emporté, d'autant que son petit forfait risque de lui coûter cher.

 

 « Depuis ce temps, ledit Favre ayant été informé que ledit Auclerc était sur le point de le poursuivre pour avoir de lui réparation des injures qu’il avait mal à propos proféré contre son honneur et réputation… » et pour éviter la poursuite judiciaire, François Favre « s’est transporté pardevant nous et a dit que c’est à tort qu’il a devant sa maison traité de voleur en ce qu’il n’a jamais éprouvé de sa part du service et ne s’est jamais aperçu qu’il a fait tort à qui que ce soit que s’il a proféré les mêmes injures contre lui s’en a été qu’à la pressante sollicitation dudit Auger qui l’avait pour cet effet enivrer » et qu’il est aujourd’hui repentant et « promet par les présentes de ne jamais récidiver lesdites injures reconnaissant ledit sieur Auclerc pour homme de Dieu et d’honneur non capable d’avoir trompé la confiance de qui que ce soit ».



[1] Hervé Piant "La justice au service des justiciables? La régulation de l'injure à l'époque moderne"

 

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Débordement au cabaret (à écouter : conférence de Mathieu Lecoutre "Le compromis du cabaret à Nantes au 18ème siècle")

 

Les protagonistes

 

Un laboureur qui a traité de voleur un petit bourgeois (juriste qui plus est) se trouve dans une situation d'autant plus embarrassante que l'injurié est susceptible et se soucie donc peu que le brave homme ait été ivre. 

 

L'injure est certes insignifiante (y en-t-il eu d'autres plus insultantes que l'acte tairait par pudeur?) mais elle a été lancée sous les fenêtres du petit notable, possiblement à une heure de grande écoute.

 

François Dareau souligne d'ailleurs dans son ouvrage que la réparation de l'injure est différente, selon que celle-ci émane d'une personne du peuple à l'encontre de quelqu'un qui lui est socialement supérieur, ou au contraire si c'est l'inverse avec un traitement allégé dans ce second cas[1].

 

Aussi, convient-t-il non seulement de préserver "l'honneur et réputation" mais aussi en filigrane, de réparer l'atteinte portée par le simple laboureur au respect de l'huissier royal qui est un "coq de village".

 

A cet effet, Auclerc a fait savoir probablement publiquement qu'il poursuivrait ledit Favre en justice faute d'une réparation d'injures.  Le bruit s'est répandu que cela ne se passerait pas comme çà.

 

Qui est l'offenseur?

 

Le seul candidat que j'ai trouvé dans les archives départementales en ligne est né le 7 juin 1750 à Vendeuvre et il y est décédé le 10 juin 1799. Il s'est marié trois fois au cours de sa courte vie. Son premier mariage est daté du 26 février 1772 à Vendeuvre avec Anne Pouvrasseau (qui est la nièce d'un de mes ancêtres Charles Desnoël), puis avec Marie Anne Thibault qui décède en 1788 et il se marie enfin une troisième fois le 5 janvier 1789 avec une veuve, Magdeleine Soufficeau, à Cheneché.

 

Il a 40 ans au moment des faits. Il sait signer (ce qui rare à l'époque dans cette région) et sa condition de laboureur le placerait a priori un petit peu au dessus des journaliers et bordiers[2].

 

Quoique les frontières soient peu nettes car si un laboureur possède la terre qu'il cultive, tout dépend de leur importance et de sa capacité à en tirer sa subsistance sans être obligé de se louer en plus à la journée pour joindre les deux bouts.

 

En l'espèce, il est difficile de déterminer dans quelle mesure François Favre est ou non un gros laboureur mais le milieu social de ses épouses plaide plutôt en faveur du statut de petit paysan. 

 

D'ailleurs chez le cabaretier Bertot, c'est la convivialité partagée avec quelqu'un de son milieu social, le bordier Pierre Augé, qui sera source de ses difficultés.

 

Du reste, notre empathique laboureur rend très vite les armes en s'empressant d'aller chez un notaire pour conclure rapidement cette malheureuse affaire.

Vrai ou fausse, l'ivresse est bienvenue. Elle excuse le dérèglement passager.

 

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  Rencontre au cabaret (vers 1625) - Valentin de Boulogne dit " Le Valentin"

 

Et l'offensé?

 

Huissier royal de son état (parfois aussi désigné comme notaire[3]), le "sieur" Raymond Emery Auclerc est né le 7 janvier 1753 à Chabournay. Il est le fils d'Emery Auclerc, notaire et de Marie Jeannet et son grand-père Etienne[4] était également notaire.

 

Il se marie avec Jeanne Habert, fille d'un marchand le 10 octobre 1775. Ses parents sont déjà décédés au moment du mariage et c'est Jean Isaac Roblin son oncle vitrique qui est son curateur (le frère de son défunt beau-père).

 

Il perpétue avec un certain succès une dynastie de petits notables reconnus, ce qui le conduira à exercer la fonction de maire de Vendeuvre.

 

A noter en effet que les décrets des 14 décembre (organisation des municipalités) et 22 décembre 1789 (organisation des départements) consacrent une nouvelle organisation territoriale du royaume basée sur les départements et les districts qui sont nouvellement créés et les anciennes paroisses qui deviennent des communes dirigées par des officiers municipaux et un maire élus. Les premières municipalités sont constituées en février 1790 par voie du suffrage censitaire. Ont la qualité d'électeurs, les hommes âgés d'au moins 25 ans qui s'acquittent d'un impôt équivalant à trois journées de travail.

 

Raymond Emery Auclerc signe comme maire certains actes d'Etat civil en 1795 et c'est cette qualité qui lui est donnée dans l'acte de naissance de sa fille Marie Radegonde en 1793 et de son fils Brutus[5] le 14 brumaire an 3 (4 novembre 1794) puis au moment décès de ce dernier intervenu 11 mois plus tard.

 

Il possède très certainement quelques terres qu'il loue, la petite bourgeoisie de l'ancien Régime (mais c'est aussi vrai au cours des deux siècles qui suivent) étant obsédée par la constitution d'une propriété terrienne susceptible de générer un revenu[6].

 

Le bordier Pierre Augé pourrait donc être locataire des terres du sieur Auclerc et l'augmentation éventuelle du loyer par son propriétaire a pu conduire Auger à estimer publiquement au cabaret que c'était du vol.

 

Auclerc meurt jeune (entre 1796 et 1799), apparemment héritier d'un patrimoine génétique assez déplorable, puisque son père décède à l'âge de 32 ans, ses oncles meurent également jeunes[7] et son grand père est âgé de 37 ans quand il décède.

 

L'homme par qui le "scandale" arrive

 

J'ai enfin tenté d'identifier le fameux Pierre Augé, celui qui est finalement à l'origine de cette affaire, le mauvais génie qui aurait soufflé la malheureuse idée à François Favre.

 

J'ai trouvé deux candidats, sans qu'un indice déterminant puisse les départager.

 

Le premier, un peu plus âgé que les deux autres protagonistes est né en 1743 à Vendeuvre. Il a 47 ans au moment des faits et se trouve marié à une certaine Jeanne Jaudoin, épousée le 12 juin 1764. Il décède à 63 ans à Vendeuvre (cultivateur sur son acte de décès).

 

Le second, plus jeune est né en 1764 et s'est marié le 12 mai 1789 avec Rose Noël. Il avait 27 ans au moment des faits. Il décède en 1837 à l'âge de 78 ans (il est désigné comme cultivateur sur son acte de décès).

 

A première vue, le plus âgé des deux est peut-être celui qui est le plus plausible, étant donné son ainesse et donc un certain ascendant sur le laboureur.

 

Mais on peut tout aussi bien parier sur un échauffement de la jeunesse communicatif du jeune Auger dans cette période révolutionnaire  ... Mais c'est une autre histoire ... 

 

  


[1] Le Siècle des Lumières et la Révolution ne changent pas l'idée selon laquelle le respect de la hiérarchie sociale est central pour le bon ordre de la société. Le citoyen Favre n'est pas dans les esprits, l'égal du citoyen Aucler.

[2] Le bordier (ou métayer selon les régions) est le locataire d'une petite ferme dont il partage les fruits avec le propriétaire.

[3] En 1785, il est désigné par le duc de Richelieu (baron de Mirebeau) en tant que notaire géomètre arpenteur pour Cheneché.

[4] Etienne Auclerc et sa femme Marie Biet auront  5 enfants : Etienne qui fait partie de mon ascendance ainsi qu'Emery (le père de Raymond Emery), Mathurin, Jeanne, Marie et Marianne (épouse de Jean Isaac Roblin).

[5] Est ce que ce prénom célèbre le révolutionnaire Brutus Magnier ou bien reflète-il le regain d'intérêt pour l'Antiquité de cette période?

[6] Dans l'acte de décès de Jeanne Habert, son fils est d'ailleurs qualifié de "propriétaire".

[7] Son père meurt en novembre 1762 (sa mère se mariera l'année d'après avec un certain Pierre Robelin). Quant à ses oncles, Mathurin décède à 26 ans et Etienne (mon ascendant) à 37 ans.

 

 


 

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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 23:55

 

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Les plaideurs de Jean Racine - monologue de Petitjean

 

A l’origine de l’histoire singulière qui suit, il y a une lettre d’un orfèvre à sa femme rédigée le 26 avril 1656 à Paris et dont la découverte montre que les archives départementales peuvent parfois recéler quelques trésors  insoupçonnés.

 

Il y a quelques années en effet et en parcourant des minutes notariales, ma mère a identifié un contrat de bail concernant ses ancêtres, auquel cette lettre était attachée.

 

La raison de cette insertion dans la liasse est simple. La lettre de l’orfèvre Jean Delaunay à sa femme Françoise Vuellin avait pour objet de constituer pour cette dernière un mandat de son mari afin qu’elle puisse contracter à sa place ce qui s’assimilerait aujourd’hui à un bail commercial et d’habitation.

 

Selon les différentes coutumes en vigueur à l’époque et notamment la coutume du Poitou, la femme était une mineure sur le plan juridique et ne pouvait s’engager civilement pour les contrats et les actes qui la concernaient, ni a fortiori pour ceux concernant la communauté, sauf à détenir une autorisation de son mari.

 

En l’espèce, le mandat donné par Jean Delaunay ne prend pas une forme particulière et apparaît simplement à la fin de la lettre, sous la formulation suivante : « pour délogier fait en tout ainsy que vous aviserai Bon, ait en avis nos amis de par delà, je ne me soucie pas du cartier, pourvu que le lieu vous agrée et à votre fils, je m’agréra bien Je ne suis pas trop difficile, si le lieu est cher ou malcommode, fait en ferme pour pire (…) ou en avertissant »

 

Attaché à la lettre, un contrat de bail daté du 11 mai de la même année précise que : « Mathurin Loizillon, maître chausseur audit Poitiers y demeurant (…) a baillé et affermé à Dame Françoise Vuellin, femme de sire Jean Delaunay, maître orfèvre, absent d’ici, lui ayant chargé et pouvoir de passer (le contrat) par vertu de lettre missive qui demeure attachée à ces présentes jusqu’à ce que ledit Delaunay ait ratifié icelles ». Apparemment, Françoise Vuellin choisit de temporiser en reconduisant simplement le précédent bail des lieux que la famille occupe déjà, et ce pour une année[1].

 

 Au-delà du mandat donné par Jean Delaunay à sa femme, cette lettre permet à l’orfèvre de relater à celle qu’il appelle affectueusement « ma Fanchon », ses déboires judiciaires qui l’ont conduit à Paris.

 

Cette lettre que j’ai retranscrite (comme j’ai pu) en Français moderne, apprend beaucoup sur la justice du 17ème siècle et je me suis donc lancé dans cet article à un décryptage.



[1]Le contrat vise en effet "une boutique, chambre haute, antichambre, galerie et aisément occupées ci-devant par les Delaunay et qu’ils occupent encore" et il est reconduit en réalité pour une année.

 

 

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 Atelier de graveurs de monnaie - gravure 18ème siècle

 

Quelques repères préalables concernant la famille Delaunay

 

Jean Delaunay naquit vers 1608 et son enterrement est recensé le 12 février 1682 (paroisse de Saint Didier à Poitiers). Il était le fils de Pierre Delaunay, maître orfèvre et graveur de la monnaie de Poitiers, et de Marie Caillaudon (ou Gaillaudon).

 

Deux sources permettent de retracer l'ascendance de Jean Delaunay. Son père Pierre, serait le fils de Jehan Delaunay, marchand et bourgeois de Paris et de Marie Cochet tandis que Marie Caillaudon serait la fille de François Gaillaudon

[1], maître orfèvre et graveur à la monnaie de Poitiers et de Barbe Bourgeois (contrat de mariage du 23 juin 1591, minutes Jehan Chaigneau - François Gaillaudon étant lui-même fils de Jehan Gaillaudon, "licencié es loix et advocat en la cour et Parlement" de Poitiers et tailleur de la monnaie).  

 

Il épousa Françoise Vuellin le 28 avril 1630 (paroisse de Saint Didier à Poitiers). Elle était la fille de Jehan Vuellin, marchand à Latillé, et d’Esther Cottin.

 

Ce sont deux familles bourgeoises qui s’unirent. Un contrat de mariage établi peu de temps avant la célébration nuptiale (sans les deux pères des époux qui sont décédés au moment du contrat), précise les apports respectifs des familles qui sont plutôt conséquents pour l’époque [2].

 

 

portait d'un couple

 portrait de couple (anonyme 16ème siècle)

 

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 Lit de justice de Charles VII au Parlement de Paris (enluminure de Jean Fouquet)

 

 

Pour "la justice et l'équité de ma cause ... "

 

Ce qui occupe Jean Delaunay au moment de la rédaction de la lettre, c'est le suivi d'un procès le concernant et pour lequel il s'est justement déplacé à Paris.

 

De manière typique pour la justice de l'ancien Régime, c'est un procès que l'on devine déjà ancien et qui a emprunté des voies tortueuses.

 

Delaunay aurait eu raison contre un certain Payraud mais son succès initial aurait été battu en brèche par le sieur Herpin qui, ne voulant pas lâcher l'affaire, intenta avec succès un recours devant la Cour des monnaies, cour souveraine spécialisée de l'ancien Régime.

 

Apparemment, le procès devant la Cour des monnaies n'a pas tourné à l'avantage de Delaunay qui se plaint notamment d'avoir été condamné aux dépends.

 

Son affaire parisienne est désormais suspendue à un recours au Conseil (probablement le conseil privé du Roi qui juge les affaires des particuliers en cassation[3]), à l'issue duquel il compte bien enfin voir triompher "la justice et l’équité de (sa) cause" ainsi qu'il l'écrit à plusieurs reprises.

 

C'est une question qui le préoccupe tellement qu'elle constitue l'unique propos de sa lettre.

 

L'on comprend d'ailleurs que son procès ne lui laisse aucun temps libre comme il le précise incidemment à sa femme, en réponse à une demande d'achat d'outils de son frère ou, en tout cas, de sa parentèle. Il écrit à cet égard "Dites à Delaunay qu’au premier jour où j’aurais le loisir, je lui achèterais tous les outils qu’il me mande, mais quand à présent je ne puis vaquer qu’à mes affaires, si j’avais six jambes, je lui emploierais."



[1]voir "les médailleurs et graveurs de monnaies, jetons et médailles en France" (Natalis Rondot - 1904) page 215. François Gaillaudon fut commis par la Cour des monnaies dans l'exercice de l'office de tailleur des monnaies de Poitiers le 14 août 1555. Il fut nommé tailleur des monnaies en titre par lettres patentes du 14 mai 1562, son frère Raphaël s'étant démis de sa charge en sa faveur. Il fut reçu par la Cour des monnaies tailleur fieffé et héréditaire du pays et comté de Poitou le 4 mai 1563.  A sa demande, la Cour des monnaies confirma l'exercice de l'office de tailleur des monnaies par le maître orfèvre Jean Bobinet mais en qualité de commis de Gaillaudon (Bobinet étant devenu son gendre). Gaillaudon décéda en 1616 et son autre gendre Pierre Delaunay lui succéda vraisemblablement dans l'office puisqu'il est (parfois) paré du titre de tailleur de la monnaie.

 

[2]La mère de l’époux paya 1500 livres le jour de la bénédiction nuptiale dont 700 livres constituèrent ses biens propres (« pour son estoc et paigne ») et 800 livres versées à la communauté. Pour la future épouse, sa mère s’engagea à payer une somme totale de 1400 livres,composée de 200 livres pour l'achat d'un lit et d'un trousseau et payables lejour de la noce ainsi que de 600 livres versées à la communauté et 600 livres réservés par l’époux à son épouse ("pour son estoc et paigne"). Pour le paiement du reste, la mère de Françoise Vueillin dispose de deux ans pour verser les 1200 livres restantes, ce versement sera majoré d'intérêts ("au denier vingt").

 

 

 

 

 

 

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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 14:21

 

  ma fanchon 2

 

 

 

 

 Charivari - Marin Marais

 

Déboires judiciaires d'un orfèvre poitevin (suite et fin)  

 

Un objet du litige délicat à déterminer

 

Le fond de l'affaire est assez obscur mais certains des propos de Delaunay dans sa lettre permettent malgré tout de la cerner.

 

Un faisceau des indices contenus dans la lettre tendrait a priori à montrer qu'il s'agit d'une affaire d'ordre commercial avec possiblement l'exercice d'un droit hérité qui est contesté.

 

Sans invalider le caractère au moins partiellement professionnel de l'affaire, d'autres éléments donnent à penser que le litige de notre infortuné orfèvre se trouverait à la lisière de deux compétences juridictionnelles et que son contradicteur le sieur Herpin aurait réussi en conséquence à faire rebondir le procès devant la Cour des monnaies.

 

 A ces conflits de compétences qui conduisaient à rejouer les mêmes procès devant des juridictions différentes et sur lequel je reviendrai, s'ajoutait la possibilité de multiplier les appels que la création des Présidiaux au milieu du 16ème siècle ne régla pas vraiment.  

 

La logique moderne du double degré de juridiction était en effet étrangère à l'ancien Régime, pour le plus grand cauchemar du justiciable du 17ème siècle et de son porte-monnaie, un procès pouvant parfois s'étaler sur plusieurs générations.

 

 Un contentieux qui semblerait d'ordre commercial et/où patrimonial

 

Tout d'abord, la juridiction qui a été saisie par Herpin plaide en faveur de cette interprétation.

 

La Cour des monnaies était en effet une juridiction spécialisée de dernier ressort[1] compétente pour tout conflit de nature civil ou criminel impliquant deux champs de compétence, à savoir ce qui se rapportait à la fabrication de la monnaie (et par extension de l'emploi des matières d'or et d'argent ) mais aussi à la police des communautés de certains métiers liés aux métaux précieux, dont les orfèvres.  

 

Cette compétence juridictionnelle qui s'exerçait compte tenu du caractère régalien et monopolistique de la production de la monnaie, s'étendait à la confirmation des titulaires des charges héréditaires instituées en la matière, notamment pour la fabrication (tailleurs[2] et graveurs de la monnaie) et le contrôle (et gardes des monnaies).  

 

Compte tenu du fait que la famille Caillaudon était titulaire d'une charge de graveur et tailleur de la monnaie ayant apparemment été transférée à Pierre Delaunay, il est possible que ce soit la possession de cette charge qui soit en cause.

 

Cet élément pourrait être corroboré par le fait que son fameux adversaire dans ce procès, le sieur Herpin, était maître orfèvre à Poitiers reconnu par lettres patentes du roi en date du 15 janvier 1640, comme tailleur "fieffé héréditaire de la monnaie de Poitiers" (c'est à dire mis en possession du droit patrimonial de tailler la monnaie). Il fut d'ailleurs confirmé dans sa charge par la Cour des monnaies en janvier 1655, soit une année seulement avant la lettre de Delaunay à sa femme.  

 

Un autre élément qui plaide dans ce sens à trait aux documents que Jean Delaunay réclame à sa femme pour prouver encore une fois la "justesse de sa cause".  

 

Il souligne en effet en fin de lettre que "si par le moyen de M. Charit (ou Charet?), je pouvais avoir de Mr Le Meaud ou autre de ses amis l’acte de renonciation à la communauté de ma mère, ma cause serait certainement gagnée il me faudrait aussi avoir l’acte qui est chez le cousin Aubineau" (le cousin Aubineau étant le notaire royal Philibert Aubineau ou bien un de ses fils).

 

Jean Delaunay aurait ainsi peut-être défendu un droit héréditaire venu de son arrière grand père, probablement en vain puisque ni lui ni ses héritiers de furent porteurs du titre de tailleurs de la monnaie de Poitiers.

 

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 La Justice - Tarot de Marseille

 

Un possible conflit de juridictions pourrait être en jeu

 

Dans les protagonistes de l'affaire, la lettre mentionne fréquemment un certain "Payrault" qui apparaît au premier abord comme un allié de son adversaire Hurpin, que ce dernier se serait obstiné à suivre selon Delaunay.

 

L'orfèvre précise que s'il a eu raison contre ledit Payraud, il devrait pouvoir gagner contre Hurpin, l'arrêt de la Cour des monnaies contre lequel il se débat au moment de la lettre n'étant dans son esprit qu'une simple embûche qui ne l'empêchera pas de gagner son procès à la fin.

 

J'ai d'abord essayé de déterminer si le sieur Payraud n'appartenait pas lui-même au monde de l'orfèvrerie à Poitiers ou bien à celui de la monnaie. Sans succès.

 

Toutefois, une famille Peyraud est identifiable à Poitiers au 17ème siècle dont certains des membres ont appartenu au monde judiciaire. Plus spécifiquement , Philippe Peyraud (de la Chèze) succéda à son père Pierre au Présidial de Poitiers en 1654, en qualité de conseiller du roi et juge magistrat.

 

Il apparaît plausible que cette personne ait pris une part prépondérante dans la première phase du procès qui se serait d'abord déroulée devant le Présidial, peut-être en qualité de rapporteur de l'affaire.

 

L'opinion dudit Payraud, soit sur le fond de l'affaire, soit sur la compétence du Présidial (la question successorale étant alors jugée comme primordiale et non pas subsidiaire), n'aurait pas été retenue ce qui expliquerait pourquoi un premier jugement serait intervenu en faveur de Delaunay, avant que la Cour des monnaies actionnée par le recours d'Hurpin n'ait finalement jugé contre Delaunay.

 

S'il s'agit d'une simple hypothèse dans cette affaire, ce type de situation était fréquente dans la justice de l'ancien Régime, un même litige finissant par devenir un match rejoué ad nauseam devant des juridictions successives qui se contredisaient entre elles, au nom de la primauté de leurs compétences.

 

Saint Louis rendant la justice

 

saint_louis_rend_la_justice2.jpg

 placet au roi

  Modèle de requête adressée au Roi

 

   

L'ultime recours de Delaunay : le Conseil privé ou Conseil des Parties

 

Au moment de la rédaction de la lettre et si notre pauvre homme a perdu devant la Cour des monnaies, il entretient malgré tout  l'espoir que ses démarches pour faire casser l'arrêt en question aboutissent.

 

Cela nous permet d'aborder une autre particularité du droit de l'ancien Régime qui ferait bondir nos juriste actuels : même perdue devant une juridiction souveraine comme le Parlement de Paris où bien la Cour des monnaies, le procès peut-être réexaminé par le Conseil privé du Roi[3].  

 

Cette possibilité quasi miraculeuse qui fait mentir le jugement d'une Cour fusse-t-elle souveraine, s'explique par la conception même de la justice sous l'ancien régime.

 

Le Roi était à la source de toute justice et bien que celle-ci s'exerçât pour des raisons fort compréhensibles de manière déléguée à travers des juridictions organisées et des juges, celui-ci s'imposait comme le dernier ressort pour toute matière (y compris criminelle pour le plus grand espoir des condamnés à mort).

 

Le roi ne siégeait physiquement que très rarement mais il siégeait toujours de manière symbolique par un siège vide, le Chancelier (l'équivalent du ministre de la justice actuel) présidant les séances au nom du roi.

 

Encore fallait-il toutefois que le Conseil privé estima que la demande était recevable pour des raisons de faits ou de droit.

 

C'est tout l'enjeu des démarches du pauvre Delaunay.



[1]La Cour des monnaies examinait en première instance ou en dernier ressort les appels des décisions des juges gardes des Monnaies. Ces derniers étaient des officiers royaux, placés par deux auprès de chaque hôtel des monnaies. Leur travail consistait à vérifier tout le travail de la monnaie afin qu'elle fut exécutée conformément aux ordonnances royales (voir dictionnaire de Furetière).

 

[2]cf. le Dictionnaire de Furetière : Le tailleur de monnaies est celui qui façonne les poinçons d'effigies et fabrique les matrices servant à frapper la monnaie. Un seul tailleur général est responsable des poinçons et des matrices tandis que les tailleurs particuliers sont chargés de frapper la monnaie. les gardes des monnaies sont également des officiers royaux (prestigieux selon Furetière) qui sont juges de première instance en matière de monnaie et dont les appels ressortissent à la Cour. Etablis par deux, ils sont placés auprès de chaque hôtel des monnaies. Leur travail consiste à vérifier tout le travail de la monnaie afin qu'elle soit exécutée conformément aux ordonnances royales. L'essayeur est quant à lui le titulaire d'un office qui est préposé pour faire l'essai de la monnaie, des matières d'or et d'argent destinées à la fabrication, et vérifier si elles sont au titre auquel elles doivent être

 

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  Les gens de justice (Honoré Daumier)

 

" ... J’ai maintenant de l’argent et des amis et bon droit ..."

 

A travers la lettre de l'orfèvre, on mesure les ingrédients nécessaires pour obtenir gain de cause dans l'ancien Régime et ainsi laver l'affront que l'on avait subi[1].

 

Il faut d'abord de l'argent et c'est d'ailleurs le premier point que soulève la lettre. Delaunay indique à cet égard qu'il a bien reçu les 117 livres adressés par lettre de change et confirme avoir reçu précédemment 100 livres. Deux sommes substantielles à l'époque.

 

Les frais de procès classiques pouvaient s'avérer en effet vite lourds, entre le paiement des procédures et celui des épices.

 

S'y ajoutait parfois le paiement de dessous de table pour influer sur l'issue du procès.

 

Ainsi dans cette affaire, Delaunay signale que la partie adverse a usé de corruption à son encontre ("j’ay perdu ma cause au conseil (parce que) il n’a été que par le moyen de l’argent que le clerc[2] pour Herpin a donné au signataire de notre rapporteur dont depuis il a reçu action") ce qui a induit sa fameuse condamnation au paiement des dépends.

 

Vrai ou fausse, cette assertion tend à montrer que la pratique était commune.

 

Il est déterminant de pouvoir compter sur un réseau de personnes parfois bien placées que Delaunay appelle des "amis", soit à Paris, soit à Poitiers ("nos amis de par delà" comme il le dit).

 

A Paris, il compte sur des relations, certaines semblent sensibles à son cas ("Je ne suis pas abandonné par M. ni Mme Daligne ni de Monsieur Machaut, ils s’intéressent de mon affaire"), d'autres sont plus impliquées. C'est ainsi que la famille de son "ami" monsieur Lescot, semble dévouée à sa cause.

 

Ainsi, le fils de M. Lescot se démène pour "choisir tout ces messieurs les maîtres de requête pour la justice et l’équité de ma cause" tandis que son gendre qui est huissier de la chaîne[3] (et donc un allié dans la place !) "a de grands amis au Conseil (et) sait le tort et injustice que l’on m’a fait qui m’a promis qu’il sera contredit et il fera annuler mon arrêt".

 

A Poitiers, il fait activer ses réseaux par sa femme pour trouver les papiers nécessaires que ce soit chez monsieur Charet, Le Meaud ou bien encore son cousin Aubineau.

 

Pour gagner, il faut aussi "avoir bon droit". Comme tout plaideur qui se respecte, il en est convaincu et ce maudit arrêt sera cassé "pour avoir été obtenu contre la coutume de Paris et du Poitou qui est plus forte que leur arrêt du Conseil".

 

Avoir raison est une chose mais gagner en est une autre, surtout lorsque la cause est défendue par des incapables (point de vue tellement intemporel en la matière !) comme il le dit dans sa lettre "Si mon avocat eut été mieux instruit de mon affaire je n’eut pas été condamné aux dépends, les avocats du Conseil ne sont la plupart que des ignorants ..."

 

Une autre embûche l'attend: c'est le conflit d'influence larvé semblant exister à cette période, entre le tout puissant Parlement de Paris et le Conseil privé, à propos de la Cours des Monnaies.

 

Il constate que cela n'arrange pas ses affaires :

 

 "le plus grand mal que je trouve en mon affaire c’est le désordre qui est maintenant à Paris entre le Conseil et le Parlement, le Parlement veut entreprendre sur la Cour des monnaies et le Conseil protège la Cour des monnaies ce qui est la cause dont j’ai été renvoyé ..."

 

  


[1] Pour l'homme du 17ème siècle, les questions d'honneur sont primordiales et il était chatouilleux de ce point de vue. L'on s'insultait ou l'on se battait facilement pour un mot de trop et si le procès était aussi l'occasion de vider l'abcès de manière civilisée (y compris pour des questions que nous trouverions futiles aujourd'hui), chacun mettait son honneur dans le fait de gagner la partie. Delaunay répète à l'envie que la justesse de sa cause doit être reconnue et s'il dit peu se soucier du paiement des dépends, cet aspect revient trop souvent dans son propos pour qu'il le prenne pour anodin : payer les dépends c'est bien parce que l'on a perdu l'affaire et que l'affront demeure entier ...

 

 

[2] Le terme "Le clerc" utilisé dans la lettre prête à confusion :  le mot peut signifier le scribe de la juridiction (ou le greffier) mais ce peut-être aussi le nom de famille Le Clerc. Dans le doute, j'ai écarté cette dernière hypothèse qui n'est cependant pas improbable est probable car c'est le nom de famille de l'épouse de René Herpin et qu'un Jacques Le Clerc se trouve appartenir à sa parentèle en tant qu'orfèvre et gardien de la monnaie à Poitiers.

 

[3] Selon le Dictionnaire de Furetière, l'huissier de la chaîne au Conseil est celui qui porte les ordres du roi ou du chancelier.

 

 

 

Le pauvre monsieur Delaunay gagna-t-il ou rentra-t-il à la maison, en ruminant sa défaite ? La fin de l'histoire est écrite dans des archives que je n'ai pas trouvé.

 

Reste ce petit témoignage touchant de près de 350 ans qui commence affectueusement par "Ma Fanchon" .....

 

 

 

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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 22:22

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Dans le cadre de mes recherches, les journaux écrits par des particuliers se sont révélés être des sources utiles d'information, soit qu'ils évoquent des personnes identifiées, soit qu'ils développent des faits ou fournissent des observations utiles pour comprendre le temps dans lequel ils s'inscrivent.

 

Par delà le quotidien et l'accumulation d'évènements consignés, ces journaux permettent de cerner le regard porté par leurs auteurs sur la société dans laquelle ils vécurent.

 

Il s'agit là de regards, certes, singuliers et subjectifs mais qui peuvent toutefois donner par extension, une certaine idée de la vision que portaient leur pairs sur telle ou telle question.

   

C'est dans la perspective d'approcher la communauté réformée de Poitiers du 17ème siècle, qu'il m'a paru intéressant de confronter trois points de vue.

 

D'abord c'est le point de vue développé par John Lauder, étudiant écossais protestant qui séjourna en France pendant quinze mois entre 1665 et 1666 et dont une bonne partie du séjour se déroula à Poitiers chez M. et Mme Daillé.

 

Bien que la période soit courte, son journal de voyage[1] présente un double intérêt car il présente le regard extérieur d'un jeune étranger de 19 ans sur ses contemporains, tout en permettant d'avoir un aperçu de la bonne société protestante poitevine dans laquelle il évolua.

 

Si en matière de religion, John Lauder se montra bien plus intrigué par les catholiques (qu'il n'avait probablement pas eu l'occasion de côtoyer souvent dans son Ecosse natale), son journal relève aussi quelques caractéristiques religieuses de la communauté réformée de Poitiers et donne à entre apercevoir la place des protestants dans une ville essentiellement catholique.

 

Ensuite, le point de vue délivré par le journal d'Antoine Denesde, marchand ferron à Poitiers puis par sa femme Marie Barré est très différent[2].

 

Contrairement au carnet de voyage de John Lauder, le journal de Denesde initié[3] en 1628 et repris à sa mort en 1658 par sa femme (complété jusqu'en 1687) est chronologique et constitue une vision de l'intérieur de bourgeois fervents catholiques.

 

Si le journal marque un intérêt porté essentiellement sur les grands événements du royaume, de la cité ou les évènements privés (naissance, mariages et décès familiaux), une certaine vision de la communauté protestante transparaît par petites touches.

 

Ce regard est celui porté par les membres éminents d'une majorité religieuse sur une minorité protestante que l'on entend cantonner dans l'espace public.

 

A cet égard, les évènements religieux (processions à l'occasion de victoires ou de décès royaux, cérémonies etc) semblent être autant d'occasions pour rappeler aux protestants qu'ils sont une minorité.



[1] La version anglaise du journal a fait l'objet d'une publication en 1900 par la Scottish History Society (volume 36). society of history est disponible. Les morceaux choisis traduits en français et commentés ont servi de base aux citations qui sont faites dans cet article. Elle est tirée des Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest (MSAO) volume 12, 3ème série (1935).  

[2] Le journal de Denesde a été publié en 1885 dans un volume des archives historiques du Poitou (AHP-volume 15)

[3] Avant 1628, des feuillets du journal révèlent qu'il a dut servir au père de l'auteur, Antoine Denesde, notaire royal à Poitiers pour y consigner des comptes ou des notes personnelles.

 

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  Sir John Lauder, lord de Fountainhall 

 

 

Rites et culture protestante à Poitiers vus par un jeune Ecossais 

 

Le culte

 

C'est au temple des Quatre Piquets que John Lauder eut probablement l'occasion d'observer les rites de l'église protestante de Poitiers.

 

Il releva seulement que de rares différences se manifestaient entre la pratique calviniste et le protestantisme dans lequel il avait été élevé, ce qui donne à penser que John Lauder était protestant presbytérien[1].

 

"Le rituel des Eglises protestantes ne diffère pas beaucoup du nôtre. Le dimanche matin, pendant que s'assemble la communauté des fidèles, on chante un psaume. Le ministre leur fait une courte exhortation, les engageant à se joindre à lui dans ses prières; il lit une formule de confession des péchés, tirée de leurs prières ecclésiastiques ou liturgie; après quoi, ils chantent un psaume que le ministre désigne en lisant deux ou trois lignes de ce qui doit être chanté; il ne lit pas plus loin, au contraire de ce qui se fait chez nous; mais les fidèles continuent comme chez nous par le gloire au père. Le psaume fini, le ministre improvise par une prière adaptée, le plus souvent, au thème de sa prédication. Puis, il lit son texte. Ayant prêché, il lit une prière de leur liturgie; enfin, chant d'un psaume et bénédiction".

 

On note les grandes caractéristiques de la liturgie protestante et le rôle important des psaumes qui rythment les différentes étapes du culte ainsi que celui de la prédication, toujours reliée étroitement avec le texte biblique.

 

S'agissant des prières, Lauder précise que le culte est encadré par la confession des péchés qui est faite au début tandis que la bénédiction est prononcée à la fin.

 

La liturgie décrite n'inclut pas l'eucharistie ce qui logique, la Sainte Cène étant un des deux sacrements essentiels selon Calvin que l'on n'administrait que quatre fois l'an (Pâques, Pentecôte, début septembre et Noël), contrairement à la liturgie luthérienne[2].

 

Il n'évoqua à aucun moment le catéchisme qui pourtant eut une grande place dans la religion protestante, dans la perspective du culte mais aussi et surtout afin de préparer le fidèle à la Cène.

 

Sur le plan cultuel, Lauder nota enfin une particularité à Poitiers qui résidait dans l'absence de culte le dimanche après midi de la fin septembre jusqu'à Pâques[3].

 

" Ceux de la Religion à Poitiers, depuis la Saint Michel jusqu'à Pâques, n'ont pas de prédication l'après midi du dimanche".

 

S'agissant des sermons, notre Ecossais s'étonna du goût pour les pasteurs français de les faire publier (à l'instar des Anglais dit-il).

 

Au delà d'un certain goût pour la notoriété - et en sa qualité de pasteur du prestigieux temple de Charenton, Daillé[4] devait avoir un rang à tenir parmi ses pairs -, cette propension s'explique peut-être aussi par la place centrale accordée à la prédication et à l'exégèse de la Bible. 

 

" Les ministres français sont excessivement portés à publier leurs sermons, en cela pareils aux Anglais. Témoins, les sermons de Daillé, Jean Sauvage, ministre à Bergerac, entre le Limousin (où l'on mange tant de pain lorsque l'on peut s'en procurer) et le Périgord, en a dédié à M. de la Force qui vit ici à présent, maréchal de France, père de la maréchale de Turenne et divers autres que nous avons vus. Nous avons vu un catéchisme de M. Drelincourt qui nous plaît extrêmement."

 

Le jeûne public

 

"Les églises protestantes du Poitou se sont imposées un jeûne solennel le 28 octobre (1665), fête de Saint Simon chez les Papistes."

 

John Lauder eut l'occasion de participer à un jeûne public protestant, cérémonie tirée de la pratique catholique (comme le Carême) mais que Calvin avait en quelque sorte théorisé dans son "Institution Chrétienne".

 

Le jeûne selon Calvin devait poursuivre trois finalités :  dompter la chair afin de se disposer à la prière, témoigner de l'humilité devant Dieu et élever son esprit vers lui, expérimentant "que quand le ventre est plein, l'esprit ne se peut si bien eslever à Dieu".

 

Calvin le considérait comme nécessaire mais seulement dans certaines occasions particulières[5], soit qu'un événement "advient en la Chrestienté, qui tire grande consequence, quand il est question d'eslire un ministre, ou quand il y a quelque affaire difficile ou de grande importance" soit quand "  il apparoist quelques signes de l'ire de Dieu, comme guerre, peste ou famine (...)".

 

Lauder explique les circonstances du jeûne public poitevin :

 

"L'occasion, détourner la colère de Dieu qui est manifeste et qu'il a conçue avec raison. il menace en divers lieux en raison de la rareté de sa parole, de l'éloignement de son flambeau. Plusieurs temples ont été renversés comme celui de Parthenay etc. C'est pourquoi l'on a député quatre hommes de la Religion, les plus éminents de la province, vers le roi avec une supplique. Nous eûmes trois sermons, nous ne mangeâmes pas de viande ce jour là, de crainte de fournir une occasion de moquerie aux Papistes. Nous soupâmes avec de la soupe, des oeufs frits, des châtaignes rôties, des pommes et des poires."

 

Ce jeûne public s'inscrivit dans les suites de l'arrêt du Conseil du 6 août 1665 qui constitua la deuxième charge contre le protestantisme poitevin, après les décisions des Grands Jours de Poitiers de 1634.

 

Cet arrêt consacrait les décisions prises à l'issue de l’enquête menée par les commissaires de l’Edit à partir de 1661 en Poitou, conduisant à la réduction des lieux de culte protestant en Poitou, au motif qu'ils avaient été établis en contradiction avec les clauses de l’Edit de Nantes.

 

De fait, Lauder note que l'arrêt a été suivi d'effets immédiats, certains temples comme celui de Parthenay ayant déjà été démolis.

 

Le jugement a été ajourné pour certains temples, ce qui explique probablement la députation de " quatre hommes de la Religion, les plus éminents de la province" auprès du Roi.

 

On note aussi une forme de compétition entre la religion protestante et la religion catholique qui se manifeste à l'occasion de cérémonies religieuses publiques.

 

Dans ce cas précis, la mortification dans le jeûne doit être exemplaire de "crainte de fournir une occasion de moquerie aux Papistes".

 

Une telle manifestation ostensible d'un conflit religieux latent que l'on retrouvera d'ailleurs plus loin dans le journal de Denesde, Lauder en livre également un témoignage amusé lorsqu'il décrit les fêtes catholiques poitevines :

 

La veille des grandes fêtes comme les Rois, la Toussaint etc, des jeunes gens vêtus de surplis blancs et portant un pot d'eau bénite avec une éponge, passent devant toutes les maisons des catholiques, aspergeant les gens et les maisons et ainsi sanctifient si bien celles-ci que le diable n'ose pas y entrer. Ils passent devant les logis des protestants comme s'ils étaient infectés, ou plutôt comme l'ange qui marqua les premiers nés des Egyptiens passait les Israélites. A la Toussaint, tous sont dans leurs plus beaux habits".

 



[1] Fondée par le théologien écossais John Knox, l'église presbytérienne a été très largement influencée par Calvin, que Knox a côtoyé à Genève.

[2] Le culte luthérien était, dès ses débuts, proche du culte catholique et l'eucharistie y était administrée bien plus fréquemment que chez les Réformés.

[3] On peut se poser la question du caractère ponctuel ou au contraire habituel de cette pratique, étant donné que Lauder n'a pas passé plus d'une année à Poitiers.

[4] C'est également le nom de famille de l'hôte de Lauder. Ils étaient tous deux originaires de Châtellerault et l'on peut supposer un lien de parenté un lien de parenté entre les deux.

[5] Néanmoins, Calvin rejetait le jeûne régulier comme étant à ses yeux une facilité qui tenait plus de la démonstration de la ferveur que de la foi elle-même. A cet égard, les catholiques s'adonnaient selon lui à "une fausse imitation et frivole, et pleine de superstition, que les anciens ont appelé iusne (jeûne) de Quaresme (Carême)".

 

 

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  Portrait de femme âgée (Frans Hals)

 

De certaines règles et pratiques observées

 

John Lauder livre deux observations concernant les principes régissant la conduite des protestants poitevins.

 

Il note à cet égard la difficulté à laquelle cette minorité religieuse devait faire face dans la censure des écarts de conduite d'un membre de la communauté et le dilemme sous-jacent qui en résultait.

 

Faire appliquer les règles était indispensable et pourtant si la peine était trop sévère, cela pouvait conduire à un abandon pur et simple de la religion protestante et une abjuration publique qui fragilisait la communauté tout entière[1].

 

En particulier, il est question dans son carnet de voyage de la manière de sanctionner le mariage mixte chez les protestants poitevins.  

 

"Il n'est pas permis à un homme ou à une femme de la Religion d'épouser un Papiste. S'ils le font, ils doivent venir faire une confession publique de leur faute et du scandale qu'ils ont causé devant l'église entière. L'expérience enseigne que l'on use rarement ou doucement de cette rigueur. Car si l'on en vient  à l'exécution de cette règle, on perd un fidèle qui préfère devenir Papiste. Pour nous, nous ne sommes pas si stricts sur ce point car chez nous licet sed non expedit cum non omne quod liceat honestum sit.

 

La sanction était donc en principe la confession publique mais le consistoire de Poitiers a dû juger nécessaire d'user "rarement ou doucement" de cette rigueur[2]. Selon notre protestant écossais et si cela constituait également un écart répréhensible outre Manche, il n'était d'usage chez lui d'être aussi strict.

 

Sur le sujet de l'excommunication, Lauder note par la suite que "Par la même crainte de perdre un fidèle, ils (les protestants poitevins) usent rarement de l'excommunication, excepté contre ceux qui vivent scandaleusement."

 

Quelques portraits de protestants

 

L'immersion dans la communauté protestante permit à John Lauder de brosser quelques portraits intéressants au premier rang desquelles apparaissent ses hôtes, M. et Mme Daillé, cette dernière révélant une personnalité aux antipodes de la réserve que l'on devait attendre d'une femme de la bourgeoisie protestante de l'époque.

 

Mme Daillé s'était d'abord vraisemblablement égarée dans les bras d'un Ecossais du nom de Douglas qui avait séjourné deux ans auparavant à Poitiers.

 

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Le baiser à la dérobée (Jean Honoré Fragonard (1732-1806))

 

Cette liaison scandaleuse était vraisemblablement de notoriété publique et dût attirer la foudre pastorale ou consistoriale sur les coupables.

 

Dès le jour de l'arrivée de Lauder à Poitiers, alors qu'il était hébergé temporairement chez Garnier l'apothicaire avant de rejoindre la maison des Daillé, il fut informé que le sieur Douglas avait laissé quelques souvenirs.

 

"Le soir même de mon arrivée, après que j'eus souper, vint le frère de mon hôte, un marchand qui entre autres choses, me demanda si je connaissais M. Douglas. Oui lui répondis-je. Il me dit alors que Douglas avait laissé un enfant derrière lui, que M. Daillé l'avait reconnu comme le sien mais qu'il n'en criait pas moins avec un accent écossais et non français."

 

Lauder séjourna ainsi sous un toit où régnait une certaine aigreur dans les relations entre Daillé et sa femme.

 

L'infidélité de sa femme avait affecté M. Daillé, qui semble avoir été par ailleurs plutôt un brave homme pas dupe mais sans grande autorité. "Avant le scandale de la liaison de la femme de M. Daillé avec M. Douglas, c'est à dire du temps de M. Hope et de mon cousin M. Elies (comme lui et sa femme en conviennent), M. Daillé était un des hommes les plus gaillards (enjoués) et les plus gais comme l'on ne peut trouver entre cent. Depuis ce temps et quoique par boutade il ait encore quelque chose de sa gaillardise de naguère, il a cessé d'être le même homme comme Madame me l'a dit. Je le vois jaloux de sa femme plus qu'un chien ..." .

 

Lorsque, avec une pointe de voyeurisme et de sadisme inconscient, Lauder évoquait avec lui le sujet de Douglas,  Daillé devenait pensif et mélancolique. " Il (Daillé) m'a donné maintes fois sa pensée sur lui (Douglas); il n'en avait jamais eu bonne opinion. Il ne l'avait jamais entendu prier pendant tout le temps de son séjour. En seize mois qu'il avait passé chez lui, il n'était allé que trois ou quatre fois aux Quatre Piquets (au temple de Poitiers) et encore était ce pour en faire des moqueries. C'était un homme violent et passionné qui parlait dédaigneusement de tout le monde".

 

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 Le tricheur à l'as de carreau (Georges de La Tour - 1635)

 

Le portrait que Lauder dresse de Marguerite Daillé (ou "Gotton") est celui d'une joyeuse protestante avec un goût pour le divertissement et notamment pour le jeu de cartes, ce qui était rare car condamné par la religion protestante.

 

"Il n'y a que cinq ou six femmes de la Religion qui jouent ici aux cartes. Et M. Daillé reproche à sa femme d'être de leur nombre. Lorsqu'il est absent, elles se réunissent dans sa maison pour s'amuser et collationner ensemble. Les trois premiers mois de mon séjour, Mme Daillé a usé de tous les moyens de persuasion en son pouvoir pour m'attirer dans leur société, ou au moins pour m'associer à ses gains et à ses pertes (quand elle perdait deux couronnes, elle faisait croire à son mari qu'elle les gagnait). Mais je n'en voulais rien faire, me souvenant que mon père m'avait mis en garde, particulièrement contre les cartes et avec de telle personnes (...)".

 

Monsieur s'en désolait mais se contentait de quelques reproches, tandis que notre Ecossais se tint à distance pendant tout son séjour de ce penchant jugé malsain.

 

Etait-ce l'ambiance lourde qui pesait entre le mari et la femme ? Toujours est-il que Lauder note aussi que Marguerite Daillé quitte le logis pour aller voir ses amies lorsque l'opportunité se présente et persuade son mari dès qu'elle le peut, d'aller s'occuper de leur patrimoine à Parthenay (d'où elle était originaire). Et "pendant ce temps, du matin jusqu'à midi et parfois même après minuit, elle ne passera pas chez elle, une seule heure".

 

On sent chez le jeune protestant un peu corseté dans les  devoirs moraux de la religion, une sentiment mêlé de fascination (il fait part aussi de conversations joyeuses avec elle) et de reproches à l'égard de cette femme plutôt libre.

 

Rien de tel lorsqu'il décrit Mme Garnier la femme de l'apothicaire qui le reçut durant les premiers jours de son séjour, elle incarnant plutôt un modèle de vertu protestante.

 

"Je ne puis passer sous silence, la tempérance de Mme Garnier, ménagère si vertueuse et si économe que jamais vin ne rentra dans bouche. Sa boisson était toujours de l'eau pure. Quoique, aucune contrainte ne l'y obligea".

 

Lauder nous dit peu de choses sur d'autres poitevins protestants qu'il eut l'occasion de croiser. Le journal montre qu'il sociabilisa essentiellement avec ses compatriotes.

 

Pourtant, peu avant de quitter Poitiers en avril 1666, il sympathise avec quelques jeunes protestants probablement de son âge "je m'étais mis à faire quelques relations à Poitiers, à aller au cabaret et à boire avec de Gruché, Ingrand la Figonne[3] tous deux fils d'avocats et de la Religion, Monsieur de Gay, Bourseau, Cottiby etc." (Il cite également plus loin M. Delaporte et les frères Baranton).

 

Ainsi tout protestants qu'ils sont, ils n'en sont pas moins des jeunes adultes qui socialisent au cabaret ("le Chappeau d'or" est cité) et boivent, au point que le jour de son départ, Lauder se réveilla avec "un mal de tête à cause du vin que j'avais bu".



[1] Comme on le verra plus loin, Denesde et de sa femme rappellent que loin d'être un risque fantasmé, le 17ème siècle connu à Poitiers au moins trois abjurations publiques largement publicisées.

[2] Compte-tenu du fait que le mariage était arrangé à l'époque et qu'il engageait une famille et des parentèles, on peut gager que des romances à la "Roméo et Juliette"  n'étaient pas légions.

[3] Il me semble qu'il s'agit d'une mauvaise transcription même dans sa version original et qu'il faut lire en réalité Ingrand la Cigogne, c'est à dire en réalité le fils de Jacques Ingrand, sieur de la Cigogne, ce dernier étant mentionné plus loin dans le journal de Denesde.

 

 

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Portrait de femme 17ème anonyme

 

Regards catholiques sur une minorité

 

C'est dans une période au cours de laquelle le conflit confessionnel était devenu latent, que s'exerce le regard du couple Denesde sur les protestants de leur ville.

 

A l'exact opposé du regard de Lauder sur des catholiques "papistes et idolâtres", notre couple poitevin envisage les protestants comme une minorité religieuse qui, a défaut de vouloir renier son erreur, ne doit pas manifester trop ostensiblement sa différence.

 

Au demeurant, Lauder relève que "les protestants parlant de leur religion devant des Papistes, n'osent pas se servir d'autres termes que la Prétendue Réformée", ce qui montre qu'ils se vivent comme une communauté qui ne doit pas faire de vague.

 

Les abjurations publiques

 

Au cours du 17ème siècle, les abjurations de protestants étaient rarement passées sous silence, surtout dans une ville à majorité catholique comme Poitiers.

 

Elles symbolisaient en quelque sorte le triomphe de la vraie religion, les brebis égarées revenant enfin à la raison, au sein de l'église catholique apostolique et romaine.

 

Cette bataille gagnée contre la "religion prétendue réformée" se devait d'être scénarisée, d'autant plus lorsqu'elle concernait un personnage occupant une place prestigieuse au sein de la communauté protestante.

 

Sous l'égide des autorités catholiques et de l'évêque et en présence des corps constitués et de la notabilité, la cérémonie semblait devoir à la fois confirmer aux catholiques la justesse de leur croyance, tout en alertant charitablement les protestants que même les meilleurs d'entre eux avaient enfin compris leurs erreurs.

 

Denesde et sa femme relatent trois abjurations qui se sont déroulées successivement en 1637, en 1660 et en 1666.

 

La première est d'autant plus éclatante qu'elle concerne le fils aîné du pasteur Jacques Cottiby ("estimé très habille homme entre les gens de cette secte").

 

Y assistent les lieutenants civil et criminel, "tous les conseillers, plusieurs gens du roy, Mr le Maire, plusieurs échevins et autre grand nombre de peuple".

 

Denesde constate avec satisfaction que tous les espoirs formulés sur le jeune homme de 19 ans qui "avoit faict ses humanités à Saumur" et "sur le poinct de l'envoyer pour le ministère (pour devenir pasteur) avecq pansion des hugenos" sont désormais vains.

 

Par la suite, Denesde note (avec moins d'emphase) que ce triomphe est de courte durée "trois semaines après ledit Cottiby a retourné dans son herreur".

 

La seconde abjuration qui eut un important retentissement, concerne un pasteur de Poitiers en exercice et il s'agit à nouveau d'un fils de Jacques Cottiby (peut-être est-ce le même?) qui avait succédé à son père en 1652, à la mort de ce dernier.

 

Samuel Cottiby abjura en effet le 25 mars 1660[1], après le synode national tenu à Loudun et au cours duquel il avait été décidé d'établir un jeûne général car, malgré les récentes victoires du Roi de France, il avait été jugé nécessaire d'implorer la miséricorde de Dieu.

 

Estimant qu'il y a "un temps pour rire et un temps pour pleurer" et que cette mesure offensait les réjouissances nationales, Cottiby adressa une lettre aux pasteurs et anciens de Poitiers dans laquelle il alla jusqu'à contester la pertinence du jeûne tel que pratiqué dans le rituel protestant. A la suite de cette lettre, il abjura.

 

La femme de Denesde constate que l'évènement a donné "autant de joye et de satisfaction aux catholiques que de confusion aux huguenots, à cause que c'est un personnage de conséquence pour son grand savoir et son éloquence" et conclut "Dieu par sa saincte miséricorde luy fasse la grâce de perséverer au bien, qu'il a si glorieusement commencé".

 

Dans le camp d'en face et après avoir constaté que cette défection n'avait pas ébranlé la ferveur des protestants poitevins, le pasteur Daillé minimisa la "prise de guerre", arguant qu'elle était le fait d'un pasteur qui ne s'était jamais illustré, ni par sa pureté, ni par le soin apporté à ses exercices de prières ("'il était négligent, jusqu'à ne faire en sa famille aucune prière, ni le soir ni le matin"), et encore moins par sa science qu'il trouve courte et défectueuse.

 

Peu après, de passage à Poitiers pour fonder le couvent des carmélites, le roi et la reine "firent (à Cottiby) beaucoup d'honneur et de caresse et le congratulèrent de son  heureuse conversion (journal Denesde)".

 

A la fin de cette année 1660, un "escript contre la conversion de mr Cottiby, jadis ministre de la religion pretandue réformée à Poitiers, par le nommé Ingrand, sieur de la Cigogne (journal Denesde)" circula.

 

Cette affaire fut jugée grave et le libelle "a este brulé par la main l'exécuteur de la haute justice dans la place de Nostre dame (29 janvier 1661) en vertu de santance présidialle de Poictiers, sur le raport de Mrs Maret, Rabereul et le P. de Jumeaux, jésuite tous docteur nommés d'office; lesquels ont raporté led. libelle estre injurieux à nostre saincte religion et fort scandaleux contre nostre St père le pape (journal Denesde)".

 

Par peur des conséquences, le sieur Ingrand de la Cigogne ("advocat hérétique calviniste" comme il est décrit plus loin) se rétracta et "désavoua ledit libelle par Gardemaut son procureur, crainte de plus grand chatiment".

 

Enfin la troisième abjuration publique concerna l'avocat Charles Bourceau. Elle intervint le jeudi 22 avril 1666 à Saint Porchaire, en présence de "plusieurs conseillers, advocats et autres personnes" et Bourceau promit de vivre "en la vraye foi et religion (...) en les plus beaux termes et le plus élégemment qu'on aye jamais ouy".

 

Mme Denesde note encore la qualité du discours de la conversion et de la nouvelle recrue " (...) homme qui a peu d'égaux en savoir et en capacité".

 

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 Abjuration publique d'Henri IV de la religion protestante

 

Une cohabitation non dénuée de méfiance

 

Les guerres de religion étaient finies depuis plus d'un demi siècle mais le dernier soulèvement des princes protestants qui conduisit au siège de La Rochelle était encore dans les mémoires.

 

Protestants et catholiques de Poitiers connurent ainsi pendant le premier quart du 17ème siècle des frictions, contenues parfois à grand peine par la municipalité. La moindre rumeur pendant les périodes de tensions pouvait ainsi mettre le feu aux poudres.

 

En décembre 1640, la rumeur voit encore dans les protestants l'ennemi intérieur. Au moment de l'arrestation d'un gentilhomme protestant du nom de Rinville qui aurait participé à un complot du prince de Soubise exilé en Angleterre avec l'appui de ce royaume, Denesde relève "on dict que nos calvinistes étaient de la caballe".

 

On note que Desnede et sa femme désignent les protestants différemment selon les circonstances.

 

Ainsi par exemple, lorsque Denesde et d'autres notables, dont des protestants, sont envoyés pour  la perception de la taxe municipale sur les vins, Denesde précise que la visite des caves se fait "avecq Mr Bourceau, marchand, de Hargue, marchand, Chiton de Blansac, calvinistes", sans qu'il ait recours à un terme péjoratif.

 

Peut-être cela témoigne que, par delà la différence de religion, il les considère comme agissant avec lui, au service de la cause municipale.

 

En règle générale, la relation de faits divers impliquant des protestants s'accompagne du qualificatif d'"hérétiques calvinistes", terme injurieux qui fut proscrit en public pendant longtemps.

 

En particulier, la noyade d'un enfant dans un citerne d'eau situé au rez de chaussée de la maison de l'orfèvre protestant Jean Bobinet, donne lieu pour Denesde à un déversement de bile, sans que la responsabilité du pauvre homme soit véritablement en cause.

 

Lorsque le jeudi suivant ce malheureux accident, "l'orphèvre hérétique calviniste" meurt, c'est un homme méchant qui nous est décrit ("ce vieux huguenot Bobinet, aveugle depuis quatre ou cinq ans, rendist sa misérable âme, sans vouloir voir un sien fils unique, ni même ses petits enfants.").  

 

Même chose lorsqu'au mois de décembre 1647, Pierre Ludon et Jean Dumont, maîtres serruriers sont pendus et étranglés pour avoir voler de nuit Ingrand de la Cigogne. Bien qu'étant la victime du méfait, il n'en reste pas moins désigné comme hérétique calviniste.



[1] Sa femme, Elisabeth Rivet, de la branche des Rivet de Saint-Maixent, resta fidèle à la religion réformée.

 

Ramener les hérétiques à la raison par les conversions forcées

 

Quand Mme Denesde reprend le journal commencé par son mari, ses consignations sont plus espacées dans le temps.

 

Elle ne manque pas de noter toutefois les succès du clergé catholique et du pouvoir royal contre les protestants.

 

Si le constat est neutre lorsqu'elle évoque la démolition des  temples jugés en dehors de l'Edit en 1665, elle s'enthousiasme sincèrement des conversions massives obtenues en 1681 par l'évêque de Poitiers Fortin de la Hoguette et de l'intendant Marillac.

 

Dans son propos, il n'est pas question de l'horreur des dragonnades 1], elle loue l'action déterminée de l'évêque missionnaire qui est selon elle puissamment épaulée par Dieu lui-même.

 

Ainsi, l'évêque eu "le bonheur à son advènement à l'évesché de Poitiers, que Dieu a touché si puissemment le coeur des hérétiques, que depuis qu'il est évesque jusqu'à la fin de l'année 1681,, que j'escripts cecy, il a receu, luy ou ses missionaires, l'abjuration de l'hérésie de plus de quarante mille personnes en Poictou. Aussy faut-il advouer qu'il ne s'épargne pas, qu'il vient partout où sa présance est nécessaire, avecq un zelle qui n'a presque point d'égal".

 

Elle note également que Paul Pellerin, élu de Poitiers a été fait échevin par ordre du roi en considération des services qu'il a rendus à la conversion des huguenots au commencement de 1682.

 

A la mi-1682, elle relate la dure punition qui attend des relaps et éprouve peut-être quelque compassion à l'égard de ces "cinq ou six huguenots nouveaux convertis (qui avaient présenté) leur requeste à Mr. l'intendant pour retourner au presche. Led. sieur les fist tous prisonniers et fust donné un arrêt en juin 1682 par lequel ils sont banis du compté ce Poictou, les uns pour cinq ans, les autres pour trois et de grosses amendes à payer pour le roi. Et un procureur de Saint Maixent, catholique qui avait dressé leur requeste, aussi bani et interdit de sa charge pour toujours".

 

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 Procession place Saint Marc à Venise (G. Bellini)

 

Dominer l'espace public

 

Les consignations de Denesde sont dédiées très souvent aux cérémonies religieuses qui rythment la vie de la cité et envahissent l'espace public.

 

Il ne se passe pas une année sans qu'il ne s'emploie à décrire le faste d'une procession du saint sacrement, la dévotion de la population etc.

 

Pour Denesde comme pour la majorité catholique, il est intolérable que les protestants puissent exprimer, même une indifférence muette face à ces processions.

 

Ainsi, il note qu'en janvier 1642 et au prétexte "d'insolances randues par quelque héréticque calviniste", il a été ordonné et publié "par les cantons de la ville, qu'il est enjoinct auxd. héréticques qui se rancontreront par les ruhes, lorsque le St sacrement passera, d'aulter leurs chapeaux et ce mettre à genoux, à peine de 500 liv. d'amande et de punition corporelle cy le cas eschoit".

 

Lorsque ces processions se multiplient comme cela fut le cas à partir de décembre 1642, toutes les autorités ainsi que le reste du présidial y participent avec "plus de trois mille personnes de tous sexes et conditions avecq cierges à la main et le poisle porté par deux conseillers et deux des gens du roy".

 

Dans les mois qui suivirent, ces processions se renouvellent "avecq grande afluance de peuple".

 

S'exerce alors une forme de démonstration de force de ce qui est vécu comme une puissante et vraie ferveur, et le souhait de Denesde est alors que "Dieu veuille que cela continue à jamais pour la confusion des héréticques."

 



[1] Le savait-elle? Les dragonnade étaient-elles considérées par les catholiques comme un mal nécessaire pour un plus "grand bien"? En tout cas, elle n'avait pas de doute sur le poids que représentait le logement des dragons : un peu plus loin dans le journal elle précise que du Breuil et Souchay ses deux gendres se sont faits bourgeois de la Maison de ville (élus) pour éviter les logements des gens de guerre.

 

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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 21:38

 

"Cartier" Robert Charlebois

 

Originaire de Marigny-Brizay où il fut baptisé le 7 avril 1635, René Bisson (Boisson) dit « l’Epine » choisit d’émigrer en Nouvelle-France. En 1667, il travaillait pour les jésuites avant de se marier à Québec en 1670 et s’établir dans la colonie.

 

Etienne Paquet (Pasquier) de Dissay débarqua en 1665 à Québec en qualité de soldat d’une compagnie du régiment de Carignan. Marié à Québec en 1668, il s’installa à Rivière Saint Charles où il décède avant juin 1690.

 

Né à Saint-Georges les Baillargeaux, Pierre Dansereau se marie en 1708 à Varennes mais vivra et mourra dans la seigneurie de Verchères à Saint François Xavier.

 

Ces trois personnes dont le lien de parenté avec ma propre ascendance est probable quoique non avéré, font partie des 730 émigrés poitevins qui franchirent l’Atlantique  pour s’installer en Amérique du nord. 

 

Comment se constitua la colonie de la Nouvelle-France[1] dans laquelle ils débarquèrent? Dans quel contexte arrivèrent-ils? C’est à ces questions et à bien d’autres que je vais m’employer à répondre dans les pages qui suivent.



[1] La Nouvelle-France comprenait un territoire très vaste et très morcelé comprenant outre la vallée du Saint-Laurent, l’Acadie (dans une acception très large), la Louisiane et l’Ouest américain ou Pays d’en Haut, ce dernier comportant des comptoirs de traite tout en ayant une vocation militaire. Dans cet article l’accent est mis sur la vallée du Saint Laurent.

 

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   Débarquement sur les côtes américaines (Théodore de Bry - 1592)

 

L’exploitation des ressources et la colonisation de peuplement

 

A la recherche de richesses fabuleuses

 

Sur les pas de Jean Cabot, les navigateurs de la Renaissance approchèrent les  côtes de l’Amérique du Nord dès l’extrême fin du 15ème siècle, attirés par les zones très poissonneuses et le commerce lucratif[1] qu’ils pouvaient en tirer.

 

Ces expéditions qui furent surtout commanditées par des d’armateurs français (normands, bretons et basques), portugais, espagnols[2] donnaient lieu à des installations saisonnières sur les côtes de Terre Neuve, en particulier afin d’effectuer le séchage de la morue.

 

Au début du 16ème siècle et à l’instar de ses homologues, l’intérêt du roi de France pour ces nouvelles contrées répondit à un double espoir de découvrir des richesses (or, cuivre) et d’identifier un passage par l’Ouest plus rapide pour rejoindre les côtes de l’Inde orientale.

 

Dans un premier temps, François 1er participa indirectement au financement de l’expédition de Giovanni da Verrazzano aux côtés de marchands lyonnais. Celui-ci appareilla en 1524 à partir de la Normandie et atteignit la Floride 3 mois plus tard. Après avoir cru identifier un passage vers l’Inde orientale (détroits de Pamlico et d’Albemarle), il remonta la côte jusqu’au Cap Breton.

 

En 1534, il finança la première expédition de Jacques Cartier en donnant à celui-ci pour mission de « découvrir certaines îles et pays où l’on dit qu’il se doit trouver grande quantité d’or et d’autres riches choses ».  

 

Lors de cette première expédition, Cartier contourna Terre-Neuve et découvrit la Baie des Chaleurs dans l’actuelle Gaspésie en ayant manqué toutefois l’entrée du Saint Laurent. Il revint en France avec des Indiens qui évoquèrent l’existence d’un riche royaume de Saguenay.

 

Ce fut avec la tâche de découvrir ce royaume riche en or et en cuivre qu’il effectua sa deuxième mission en 1535. Il explora le Saint Laurent jusqu’à Stadaconé (Québec), d’où il fut dissuadé par les Iroquois d’aller plus loin[3]. Il hiverna dans un endroit qu’il baptisa Charlesbourg Royal (à côté de l’actuelle ville de Québec) et perdit à cette occasion nombre de membres de l’expédition à cause du scorbut.

 

C’est lors de la troisième expédition en 1541 dirigée par Jean François la Rocque de Roberval et à laquelle participa Cartier, que la première tentative de colonisation eut lieu. Pour donner des gages à la Papauté ainsi qu’au roi d’Espagne inquiet des velléités coloniales françaises, l’évangélisation des Amérindiens fut revendiquée pour légitimer l’expédition.

 

Des relations détériorées entre les Iroquois et Jacques Cartier ne contribuèrent pas à faciliter cette première installation à Charlesbourg Royal.

 

La dureté dont fit preuve Roberval, la rigueur de l’hiver et le scorbut ainsi que les conflits fréquents avec les Iroquois signèrent l’échec de cette première tentative.

 

S’y ajoute le fait que Cartier avait cru découvrir de l’or et des diamants qui se révélèrent être de la pyrite de fer et du quartz[4].

 

Ces déceptions ainsi que le contexte des guerres civiles de religion conduisirent les rois de France à négliger un temps ces nouvelles terres dont ils revendiquaient la propriété.



[1] On comptait à l’époque près de 150 jours de jeûne religieux au cours desquels le poisson devait remplacer la viande.

[2] Les pêcheurs anglais ont longtemps privilégié les abords de l’Islande avant de venir rejoindre les zones de pêche nord-américaines.

[3] Il rejoignit malgré tout Hochelaga (Montréal) sans guide Indien et apprit l’existence des Grands Lacs, qu’il considéra être la mer entre le nouveau continent et l’Asie.

[4] d’où l’expression « faux comme un diamant du Canada »

 

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Coureur des bois et Amérindien négociant une fourrure

 

La fourrure, diamant de la Nouvelle-France

 

La période qui s’ouvre jusqu’à la deuxième tentative de colonisation de peuplement à l’initiative de Samuel de Champlain  en 1608, va poser les jalons de la colonie de peuplement, en raison de l’intérêt économique de ces nouveaux territoires.

 

Mais ce sont les marchands eux-mêmes et non l’Etat qui, compte-tenu de leurs objectifs propres, jetèrent les bases d’une colonie française sur les rivages du Saint Laurent.

 

Durant la deuxième moitié du 16ème siècle en effet, les armateurs français continuèrent à financer des expéditions de pêche très lucratives tout en y adjoignant progressivement le commerce de la fourrure avec les tribus indiennes.

 

Vers 1580, la fourrure s’imposa comme un commerce à part entière grâce à une rentabilité incomparable : nécessitant moins de main d’œuvre, cette fourrure très abondante s’acquérait au prix d’un troc avec les intermédiaires indiens qui demeurait bon marché, au regard des prix de revente en France.

 

Plus que l’activité de la pêche nécessitant simplement une installation saisonnière, le commerce de la fourrure pouvait assurer un flux continu de marchandises via l’établissement de comptoirs de traite pérennes sur la terre ferme avec des représentants des compagnies installés à demeure.

 

C’est ce souci commercial qui guida les nouvelles tentatives d’installation, d’abord à Tadoussac en 1600, puis sur l’Ile de Sainte Croix (frontière du Nouveau Brunswick et Maine actuels), puis à Port-Royal (actuelle Nouvelle Ecosse qui deviendra la localisation principale de colonisation de l’Acadie).  

 

La recherche de points d’approvisionnement stratégiques pour le commerce avec les Amérindiens aussi bien que la nécessité de fuir la concurrence conduisirent à installer des postes toujours plus en profondeur dans les terres[1].

 

Malgré les échecs de ces premières installations et bien que les contingents de colons aient été par la suite durablement minuscules, le développement les bases d’une politique de peuplement furent posées.



[1] C’est ce qui guide le choix de Tadoussac puis la fondation de l’établissement de Québec en 1608 par Samuel de Champlain

 

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Carte de la Nouvelle-France de Samuel de Champlain

 

Regain d’intérêt de l’Etat et concurrence économique ébauchent une logique de peuplement   

 

Des intérêts convergents entre l’Etat et l’initiative privée

 

La perspective de considérables profits mobilisa des marchands français au cours du 16ème siècle, au prix d’une concurrence parfois sauvage[1], pour le plus grand bénéfice des tribus amérindiennes.

 

Dans la même période, une concentration des capitaux nécessitée par les lourds investissements de départ s’opéra, transformant des entreprises individuelles  à l’association de marchands ou bien par l’intervention de financiers, parfois proches des cercles du pouvoir.

 

Une convergence d’intérêts entre les financeurs du commerce de la fourrure et le pouvoir royal se manifeste alors progressivement, donnant naissance à l’instauration de monopoles.

 

Les financiers recherchent des privilèges d’exploitation pour accroître leurs profits et promettent en échange de peupler la Nouvelle France.

 

Quant au pouvoir royal, son intérêt pour la colonisation américaine s’affirme au cours du 17ème siècle, aussi bien pour sécuriser le commerce contre les nations européennes ennemies que dans la perspective que la France se place dans la compétition coloniale qui se joue dans le Nouveau monde.

 

La première demande d’instauration d’un monopole émane de Jacques Noël qui demande en 1587, un monopole sur l’exploitation des mines et de la pelleterie. Henri III lui accorde ce monopole mais recule face à la pression des marchands de Saint-Malo et des Etats de Bretagne.



[1] En 1587, trois bateaux du Malouin Jacques Noël sont saisis par des rivaux commerciaux.

 

 

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  Carte de la Nouvelle France selon Nicolas de Fer, géographe du Roi (1708)

 

Des privilèges d’exploitation au monopole exclusif

 

La concurrence était alors vive pour décrocher ou maintenir des privilèges déjà accordés.

 

Ainsi, fort de ses appuis et intérêts financiers dans le commerce de la fourrure, le marquis de la Roche avait obtenu en 1578 le titre de Vice-roi des Terres neuves avec, à la clé des privilèges commerciaux.

 

En 1598, Henri IV renouvelle son privilège[1] tandis qu’il accorde également en 1599 à un marchand protestant normand du nom de Pierre de Chauvin, un privilège exclusif de la traite « au pays de Canada, côte de l’Acadie et autres de la Nouvelle France » tandis que Chauvin s’engage à « habiter le pays et à bâtir forteresse ».

 

En 1600 et suite aux protestations de la Roche, le privilège de Chauvin est maintenu mais réduit et en 1602, les protestations de ses concurrents de Rouen contraignent Chauvin à s’associer avec eux.

 

Soucieux de mettre de l’ordre afin de donner de meilleures bases à l’entreprise de colonisation, Henri IV tenta en vain de concilier les intérêts des Normands et des Malouins, ces derniers refusant d’intégrer une unique compagnie[2].

 

Dans les années qui suivirent, Aymar de Chaste puis du Gua de Monts succédèrent à Chauvin et gardèrent le monopole de la traite. C’est d’ailleurs dans ce contexte que Samuel de Champlain se rendit pour la première fois en Nouvelle France.

 

Le monopole de la traite est ensuite attribué à différentes compagnies pour échoir en 1627 à la Compagnie des « Cent associés » à l’instigation de Richelieu puis à la Compagnie des Habitants de la Nouvelle-France de 1645 à 1663, date à laquelle Louis XIV reprend en main directement la colonie[3].

 

S’il permet des profits importants, ce monopole mal contrôlé n’empêche pas la concurrence d’autres marchands français, anglais ou espagnols.

 

Il conduit à l’installation de comptoirs et à une exploration importante du territoire[4] mais demeure orienté vers le seul objectif d’exploitation de la fourrure.

 

En conséquence, le bilan du peuplement à la fin du règne des compagnies est pour le moins mitigé.

 

Ainsi et malgré les obligations renouvelées en la matière, la Nouvelle France ne comptait pas plus de 100 colons en 1627, 300 en 1645 (bien que la compagnie des « Cent Associés » se soit engagée à établir 4000 colons en 15 ans) et 3063 colons en 1663[5], dont 300 à 400 colons en Acadie.

A cette époque, les colons de Nouvelle France sont établis principalement à Québec et à Montréal sur l’axe du Saint-Laurent, celui-ci étant crucial pour le commerce des fourrures.

 

Québec fondée en 1608 par Champlain constitue le port de la colonie qui exporte et reçoit sans trop de difficultés le ravitaillement en provenance de la métropole. Elle rassemble alors les deux tiers de la population.

 

Fondée en 1642, Montréal est le centre de rassemblement de la richesse pelletière et doit compter sur les ressources du milieu pour son approvisionnement.

 

Toujours dans la vallée du Saint-Laurent, trois pôles secondaires, Tadoussac, Trois Rivières et Sorel s’apparentent plus à des comptoirs qu’à des agglomérations et dépendent de ce fait étroitement des deux villes.

 

En 1670, l’Acadie compte 440 habitants dont l’essentiel est installé à Port-Royal (363 personnes).



[1] Une tentative de colonisation éphémère s’ensuivra sur l’île de Sable au large de la Nouvelle Ecosse

[2] C’est en 1614 que la compagnie des Marchands de Rouen et de Saint-Malo (ou « compagnie de Champlain ») voit le jour à l’initiative de Champlain.

[3] Si la Compagnie des Indes occidentales françaises prend le relais de la compagnie des Habitants de 1664 à 1674, le pouvoir royal reprend en main la gestion des colonies à partir de cette époque, désormais sur la base d’une vision économique et politique claire.

[4] Au nord, le lac Saint Jean et la baie James sont explorés au milieu du 17ème siècle. Au sud, les Européens n’ont guère dépassé le lac Champlain et plus à l’Ouest, ils ont exploré la région des Grands Lacs. Dans la dernière moitié du 17ème toutefois, l’exploration se porte le long du Mississippi jusqu’à la Louisiane et une série de forts à vocation militaire et économique y sont établis au 18ème siècle jusqu’à la Nouvelle-Orléans qui est fondée en 1718.

  [5] On peut noter que le gain le plus significatif de population de la période correspond au moment où le sort de la colonie est confié directement à ses habitants.

 

 

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Navire de commerce pris dans les glaces (Théodore de Bry)
  

Bilan démographique de la Nouvelle France

 

Sur l’ensemble de la période allant de 1630 à 1759[1], on considère aujourd’hui qu’environ 25 000 à 30 000 personnes séjournèrent en Nouvelle-France.

 

Sur ce total toutefois, seuls 10 000 d’entre eux s’installèrent et y firent souche, les autres ayant renoncé à l’issue de leur période d’engagement à demeurer en Nouvelle-France.

 

Les conditions de vie n’ont en effet rien à voir avec d’autres colonies comme les Antilles (Indes occidentales). A un climat rude s’ajoute la perspective d’installation au sein d’un vaste espace peu peuplé et dangereux, compte-tenu des attaques fréquentes des tribus amérindiennes alliées aux concurrents anglais.  

 

Bien que faible numériquement, la migration se développe en vagues successives plus ou moins importantes selon les périodes.

 

Avant 1632 l’émigration est négligeable et les apports de la compagnie des « Cent Associés »ne permirent pas d’assurer la survie de la colonie sur le plan démographique.

 

A partir de 1663 et sous l’impulsion des idées mercantilistes de Colbert, une véritable politique coloniale vit le jour.

 

Le développement économique des colonies sous la tutelle du Roi[2]  impliquait notamment une politique de peuplement et l’instauration d’une structure de gouvernement et d’un cadre juridique propres à encadrer ce développement.

 

Ainsi, on continua à faire venir des engagés, titulaires d’un contrat de trente-six mois au terme duquel, ils pouvaient rentrer ou bien s’installer grâce à l’attribution de terres.

 

La sécurisation de la colonie contre les attaques renouvelées des Iroquois puis des Anglais, nécessita l’envoi de troupes royales (régiment de Carignan-Salières, régiment de Montcalm) dont les soldats étaient encouragés à s’installer.

 

Afin d’assurer une croissance endogène de la colonie, tous les moyens furent mobilisés pour encourager la natalité (don d’argent pour les familles de plus de douze enfants, pécule accordé en cas de mariage), abaissement de l’âge au mariage.

 

Face à une population masculine en surnombre, les mariages avec des Amérindiennes furent encouragés et l’on fit venir les fameuses « filles du Roy » qui étaient, non pas des prostituées mais des veuves ou des filles ayant bénéficié d’argent pour s’installer (paiement du transport et/ou paiement des frais d’établissement et paiement d’une dot).

 

De 1663 à 1683, cette politique porte ses fruits puisque l’on estime que la population de la Nouvelle France atteint 10 000 personnes[3].

 

A partir de 1683 et jusqu’en 1759, s’ouvre une deuxième période d’immigration au cours de laquelle, les contingents essentiels proviennent des soldats des troupes de la marine et des troupes de terre.

 

Sur la fin de cette séquence et à partir de 1755, l’installation des troupes du régiment de Montcalm marque une deuxième période de pointe comparable à celle constatée de 1663 à 1683.

 

On estime que ces deux périodes ont contribué à la moitié de l’immigration totale en provenance de France.

 

S’ajoute à ces chiffres, l’installation d’une partie des  Acadiens dans la province de Québec (3500 personnes) en 1755, à la suite de leur déportation (ou "Grand Dérangement").

 

La population de la colonie doublant quant elle à chaque génération, l’apport des migrations s’est révélée décisive pour la pérennité d’une colonie française d’Amérique du nord, mais parcimonieuse sur la longue période.

 

A la veille du Traité de Paris de 1763, la Nouvelle-France comptait environ 70 000 habitants.

 

A la même date, la colonie anglaise d’Amérique du nord compte 1,6 millions d’habitants, résultat de l’envoi régulier d’un nombre incomparablement plus important de migrants en provenance des Iles Britanniques.

 

A cet égard, comme l’écrivit le démographe Alfred Sauvy[4] : « Si presque toute l’Amérique du Nord est de langue anglaise, si la langue et la culture anglo-saxonnes se répandent aujourd’hui dans le monde, ce n’est parce que Wolfe a battu Montcalm à Québec. C’est parce que pendant 150 ans, les bateaux anglais ont amené des milliers d’immigrants, tandis que les bateaux français n’en apportaient que quelques centaines. Le nombre devait fatalement l’emporter ».

 

 



[1] Date de la bataille des plaines d’Abraham et de la prise de Québec qui signe la fin de la domination française en Amérique du nord

[2] Il en résulte une approche paradoxale qui consiste à peupler les colonies sans dépeupler la mère patrie (la théorie de Jean Bodin « il n’y a ni richesses ni de force que d’hommes » demeure alors toujours prégnante) et à y encourager l’activité économique sans qu’il puisse s’y développer des produits propres à concurrencer la production métropolitaine. Paradoxe qui ne sera pas sans marquer le développement des colonies.

[3] Voir à cet égard la ressource  Statistiques du Canada

 

[4] Citation tirée de « La contribution du Haut-Poitou au peuplement de la Nouvelle France » de Robert Larin

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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 21:35
 

Le Nouveau Monde  (Terence Malick) 
 

 

 

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Carte des peuples amérindiens vers 1600 du Nord est de l'Amérique (d'après une carte tirée de l'ouvrage "Histoire du Québec" publié sous la direction de Jean Hamelin)

 

Les Amérindiens avant l’arrivée des Français

 

Deux grandes familles linguistiques mais un nombre important de peuples

 

Au moment de l’arrivée des Européens, l’ensemble du territoire que couvrira la Nouvelle France (vallée du Saint-Laurent et Acadie) est habité par différentes nations amérindiennes rattachées linguistiquement aux langues algonquiennes (ou famille algique) et iroquoienne.

 

Cette ligne de partage linguistique correspond schématiquement à des modes de vie adaptés aux territoires occupés.

 

Les nations algonquiennes étaient plutôt nomades[1] et se composaient de clans, vivant chacun sur un territoire de chasse donné. Une même tribu se partageait un bassin hydrographique. L’ensemble de tribus ayant le même dialecte et les mêmes coutumes constituait une nation. 

 

La famille linguistique iroquoienne (Hurons, Iroquois, Neutres et Pétuns) rassemblait des nations sédentaires qui pratiquaient l’agriculture (maïs, haricots, courge) et chassaient de manière plus occasionnelle en fonction des saisons. Un clan regroupait plusieurs maisonnées, ces dernières rassemblant les descendants d’une aïeule commune. Plusieurs clans formaient une nation et plusieurs nations formaient une ligue[2] (ou confédération) présidée par un conseil de chefs ayant pour vocation à maintenir la paix entre ses différentes composantes et à coordonner les relations extérieures.

 

 

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 Village d'un peuple algonkien (Secotan) de Virginie (peint par John White vers 1590) -  

 

Un mode de vie et une organisation sociale particuliers

 

Etant par nécessité chasseurs et cueilleurs, les peuples algonkiens chassaient ou bien pêchaient en rivière ou sur les côtes selon les saisons. Ils habitaient des wigwams faits d’écorces de bois qu’ils montaient et démontaient, au gré des nécessités.

 

A l’inverse, la place prégnante de  l’agriculture imposa la sédentarité aux peuples iroquoiens. Ils habitaient de longues maisons au bord de leurs cultures et entouraient ces villages de palissades à des fins de protection. Ne connaissant pas les modes de fumure et d’enrichissement des terres, ils fondaient un nouveau village tous les dix ou quinze ans et exploitaient de nouvelles terres.

 

Tous avaient en commun une organisation socio-politique conciliant individualisme (développement et épanouissement personnel) et responsabilité à l’égard de la collectivité (chaque individu étant dédié à la survie du groupe).

 

Ainsi, les cultures amérindiennes de l’est de l’Amérique du nord reposaient sur la liberté et l’égalité entre individus combinées à un sens du devoir (situation qui ne laissait pas place au célibat) et à encadrement par des chefs désignés prenant des décisions par consensus en fonction de l’intérêt collectif.

 

Un chef montagnais à qui l’on avait proposé une transaction particulière plus avantageuse pour lui que pour les membres de son clan s’exclama « je suis un chef ; je ne parle pas en mon nom et je parle pour mon peuple ».

 

Le choix des chefs par la communauté se fondait aussi bien sur ses capacités particulières (habileté à la chasse etc.) que sur son éloquence et sur sa puissance de persuasion.

 

Il exerçait un magistère d’influence et une autorité mais ne pouvait pas toujours imposer sa volonté à ses partisans, sauf peut-être en temps de guerre où la survie du groupe était en jeu.

 

Il en résultait également que l’appartenance à un clan impliquait une certaine solidarité en tant de crise sans que les liens soient indéfectibles[3]. Un guerrier pouvait abandonner un combat s’il estimait que les circonstances l’y enjoignaient.

 

Contrairement aux relations sociales des Européens marquées par la hiérarchie et la sujétion, les Amérindiens pouvaient se moquer de leurs chefs et les tourner en ridicule sans que cela ne prête à conséquence. De la même manière, ce sens de l’égalité a pu faire dire à un sagamo (chef) qu’il était l’égal du grand sagamo des Français, au grand émoi de ces derniers.

 

Les Européens furent étonnés du caractère pacifique des relations interpersonnelles ainsi que de cette capacité à apaiser les conflits ou l’esprit de vengeance en cas de meurtre par exemple.

 

Dans ce dernier cas en particulier, des rituels basés sur le don permettent à la collectivité « d’essuyer le sang » comme le soulignent Nicolas Perrot dans son ouvrage Mémoire sur les moeurs, coustumes et religions des sauvages ainsi que Jean de Brébeuf dans le volume 10 de la Relation des Jésuites de 1636.



[1] Certains peuples algonquiens auraient pratiqué la culture sur brûlis selon Champlain (Neppissingues et Algonquins), tirant toutefois leurs ressources essentielles de la chasse et de la pêche.  Les Outaouais ont également pratiqué l’agriculture mais pour eux aussi la chasse constituait leur principal mode de subsistance. Ce fut également le cas des Abénaquis.

[2] La plus célèbre est la confédération iroquoise (réunissant les cinq nations suivantes d’Est en Ouest : Mohawks ou « Agniers », Oneidas ou « Onneiout », Onondagas ou « onontagués », Cayugas ou « Goyogouins » et Tsonnontouan ou « Senecas » en anglais). Les Hurons étaient également réunis dans une ligue réunissant les Attignawantans (« peuplade de l'Ours »), les Attigneenongnahacs (« peuplade de la Corde »), les Arendaronons (« peuplade du Rocher »), les Tahontaenrats (« peuplade du Daim ») et les Ataronchronons (« peuplade des Marais »). Enfin, la confédération abénaki réunissait les tribus Passamaquoddys, les Penobscots et peut-être les Pennacooks.

[3] Même au sein des confédérations de nations les plus solides, des divergences ponctuelles purent apparaître, comme en 1644 où les Français et certains groupes de Mohawks (Agniers) conclurent une trêve aux dépends de leurs alliés respectifs. 

 

 PontiacLouis XIV

 

 

 

 

Pontiac, Sagamo des Outaouais     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                              Louis XIV, Sagamo des Français

 

 

 

Des échanges aux fonctions commerciales et sociales

 

Des échanges entre tribus se mirent en place bien avant l’arrivée des Européens, s’appuyant sur un réseau hydrographique favorable reliant la baie d’Hudson aux grands lacs et au Saint Laurent, ce dernier constituant en quelque sorte l’épine dorsale du réseau commercial[1].

 

Tadoussac, Québec, Trois Rivières et Montréal constituaient déjà des lieux d’échanges bien avant l’arrivée des Blancs.

 

Les lacs Saint Jean, plus à l’Ouest les rives des lacs formant le réservoir Gouin, le lac Nipissing étaient autant de lieux permettant d’envoyer vers le sud les fourrures de la baie d’Hudson contre le tabac et les produits cultivés dans la région des grands lacs[2].

 

Au sud du Saint Laurent, Miskou, Percé et Gaspé étaient des points de rassemblements avant de se rendre à Tadoussac.

 

La circulation entre territoires était très règlementée, induisant par là des négociations renouvelées entre tribus en vue d’échanges directs ou bien afin d’obtenir un droit de passage.

 

Le jésuite Paul Le Jeune note à cet égard qu’en matière de commerce « Celuy là est censé Maistre d’une traitte (trafic, commerce entre et avec les « sauvages » selon Furetière) qui en a fait le premier la découverte (…) Que si quelqu’un étoit si hardi que d’aller à une traitte, sans le congé (permission de faire quelque chose ou encore autorisation de naviguer (Furetière)) de celui qui en est le Maistre, il peut bien faire ses affaires en secret et à la desrobée, car s’il est surprise par le chemin, on ne luy fera pas meilleur traitement qu’à un larron ».

 

Un clan pouvait interdire à d’autres de naviguer sur les rivières et lacs de son territoire, les échanges inter-tribaux s’opérant alors via des intermédiaires, les Hurons échangeant des produits avec les Montagnais qui fournissaient à leur tour leurs voisins.

 

Chaque tribu pouvait aussi décider de renoncer à son rôle intermédiaire contre un droit de passage matérialisé par des présents. 

 

Ceci explique notamment pourquoi des peuples placés sur un point commercialement stratégique occupaient une place de choix[3] comme les Montagnais (occupant Tadoussac et Québec) ou bien les Algonquins dont le territoire était le point de passage le plus rapide entre le Saint-Laurent et les peuples des Grands Lacs (Hurons, Iroquois, Pétuns et Outaouais).

 

Cette situation pouvait conduire à des conflits ou à des renversements d’alliances comme à la fin du 16ème siècle, période à laquelle, la recherche de débouchés commerciaux pour les Hurons en direction du bas Saint-Laurent va conduire à une alliance avec les Algonquins, au détriment des Iroquois, après une guerre entre Hurons et Renards (ces derniers ayant été jugés trop exigeants en tant qu’intermédiaires).

 

Commençant à la belle saison, ces échanges dépassaient un objectif économique et commercial stricto-sensu. Les différentes tribus échangeaient certes des denrées nécessaires mais l’acte en lui-même se fondait sur la réciprocité[4]. « En plus de leur valeur économique, ces échanges comportent des aspects magiques, sociaux, religieux, politiques judiciaires et moraux. En d’autres mots, ils constituent un acte social total »[5].  

 

Ils prenaient donc une dimension sociale essentielle, à la fois diplomatique (maintenir des bonnes relations) et militaires. On ne procédait à des échanges qu’entre alliés[6] et le lien devait être rappelé épisodiquement.

 

Ainsi, les dons « … séchaient les larmes, apaisaient la colère, menaient des nations à la guerre, concluaient des traités de paix, délivraient des prisonniers, faisaient lever les morts (…) les traités une fois conclus ne se suffisaient pas à eux-mêmes, pour les maintenir en vigueur, il fallait les remémorer chaque fois que c’était possible par des échanges cérémoniels. Plus tard pendant les guerres coloniales, des distributions périodiques de cadeaux apparaitraient essentielles au maintien de ces alliances qui apparaîtraient si utiles aux puissances coloniales[7] ».

 

Les Européens et particulièrement les Français se couleront dans ce moule culturel dans la perspective de faire prospérer le commerce des fourrures, sans toutefois en saisir la complexité.

 

La marchandisation des échanges et leur intensification vont ainsi causer des bouleversements irrémédiables dans le mode de vie amérindien et dans les relations entre tribus.



[1] Dénommé par les Amérindiens « le chemin qui marche ».

[2] Les Hurons et les Iroquois échangeaient du maïs, du tabac et du fil tandis que les peuples du nord et de l’Atlantique produisaient du poisson et de la viande séchées et des fourrures d’orignal.

[3] Ces axes commerciaux stratégiques n’échapperont pas aux Français dans leurs alliances. La position de monopole des peuples bien placés  géographiquement donne peut-être une clé d’explication de la tentative vaine des Amérindiens de Québec (Stadaconé) de dissuader Jacques Cartier de rejoindre Montréal (Hochelaga), essayant d’éviter un lien commercial direct avec d’autres peuples iroquiens qui occupaient à l’époque cette autre plaque tournante du commerce.

[4] Ce sens de la réciprocité est le prolongement des relations sociales au sein même d’une tribu,

[5] Olive Patricia Dickason « Le mythe du sauvage »

[6] Certaines tribus échangeaient aussi entre elles des enfants afin de renforcer les alliances par des liens de sang.

[7] « Les premières nations du Canada » Olive Patricia Dickason (les éditions du septentrion)

   

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Published by F. Brillanceau - dans Vers les Amériques
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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 01:57

 

 

 J’ai tenté d’établir un récapitulatif des tribus amérindiennes installées en Nouvelle-France (Acadie, Haut et Bas-Saint Laurent) ou bien ayant développé un lien particulier avec le colonisateur français,  comme les Abénaquis.

 

Je précise les différents noms lorsque cela est possible bien que toute exhaustivité soit un peu illusoire en la matière.

 

En effet, on est confronté aux noms différents attribués aux tribus par les Français ou les Anglais qui différèrent bien souvent, selon qu'un voyageur avait rencontré un groupe de nomades à un endroit et un autre voyageur, dans un autre.

 

Par ailleurs s’il existe deux grandes familles linguistiques (Iroquoienne, Algonkienne), il eut nombre de dialectes qui furent comptés comme langues distinctes et donc parlées par des groupes différents.

 

Certains groupes décrits à l’époque n’existent plus ou bien sont englobés aujourd’hui dans des groupes ethniques plus larges.

 

A cet égard, les Etchemins du 17ème siècle semblent être unanimement rattachables aux Malécites, tandis que les Armouchiquois seraient des Abénakis de l’Est (Pentagouets en français et Penobscots en anglais).

 

localisation-micmac.jpg

  Localisation des Micmacs et Malécites dont les Passamaquoddy

 

Les nations du levant : Micmacs, Malécites et Abénakis

 

Au moment de la colonisation, ces trois peuples de langue algonquienne occupaient les territoires suivants:

 

- Pour les Micmacs, la Nouvelle Ecosse et le Nouveau Brunswick actuel ainsi que la Gaspésie ;

- Pour les Malécites («Maliseet » pour les Anglais), la frange ouest du Nouveau Brunswick ainsi que la côte sud du Québec (régions de Chaudière-Appalache et du Bas Saint Laurent occupés par les Etchemins) et l’essentiel de l’Etat du Maine pour la tribu Passamaquoddy;

- Pour les Abénakis, l’ouest du Maine, le Vermont, le New Hampshire, le Massachussetts et le Connecticut.

 

Ces trois grands groupes connurent des guerres intestines avant de s’allier aux Français.

 

Cette alliance commerciale se doubla d’une alliance militaire puisant sa justification au regard de la menace anglaise pesant sur l'intégrité des territoires que ces tribus occupaient.

 

Cette pression s'exerça à deux égards.

 

D'abord sur le plan juridique et à partir du moment où les Anglais obtinrent l’Acadie en 1713 à l'occasion du Traité d'Utrecht[1], ils signifièrent aux tribus indiennes que leurs territoires avaient été cédés par le roi de France au roi d'Angleterre et qu'ils appartenaient désormais à ce dernier, pointant ainsi l'ambiguïté dont avait fait preuve les Français à leur égard[2].

 

Ils répondirent qu’ils n’étaient pas sujets du roi de France et qu’ils ne lui avaient jamais donné les terres dont il se prétendait souverain, estimant que seul l'usufruit des territoires revenait au Français. 

 

Ensuite et quoique très timide au départ, l'installation progressive de colons anglais en Acadie subséquemment au Traité d'Utrecht constitua une pression concrète sur les territoires Micmacs et Malécites, ces tribus expérimentant à leur tour ce que les Abénakis avaient commencé à subir dans le cadre de la colonisation de la Nouvelle Angleterre.

 

C’est peut-être une des raisons pour lesquelles les Malécites et surtout les Micmacs rejoignirent la confédération[3] Wabanaki (« peuples de l’aube » ou du "peuples du levant") à la fin du 17ème siècle qui allait prendre une part active dans les guerres coloniales franco-anglaises, abandonnant leurs guerres intestines.

 

Ainsi, si ces peuples se trouvèrent instrumentalisés par leurs alliés français dans leurs luttes territoriales (les déconvenues amérindiennes furent assez fréquentes à cet égard), leur résistance collective faisait écho à l'emprise grandissante de la colonisation britannique.

 

Au delà de l'aspect stratégique, les Amérindiens cohabitaient pacifiquement depuis plus d'un demi siècle avec environ 2000 des colons français sur un même territoire.

 

Lorsque l'essentiel du territoire passa sous la tutelle anglaise, les circonstances placèrent objectivement les deux populations dans le même camp.

 

Toutefois, l'alliance franco-indienne ne pouvaient être inconditionnelle.

 

Ainsi, ces trois nations surent aussi utiliser les rivalités impérialistes entre Français et Anglais pour prix de leur alliance (demandes plus importantes lors des distributions rituelles de cadeaux par les Français), ou bien dans le commerce (fixation des prix au plus offrant).

 



[1] Les contours géographiques des nouveaux territoires cédés par les Français étant flous (les Français estiment alors qu'il s'agit seulement de l'actuelle Nouvelle Ecosse péninsulaire), les rivalités franco-anglaises  vont se focaliser sur un conflit territorial en Acadie (le Nouveau Brunswick actuel) qui s'achèvera avec la disparition  de la présence française en Amérique du Nord.

[2] Les Français durent déployer des trésors de diplomatie pour renverser la situation en leur faveur. Bien qu'ils partageaient la même vision que les Anglais sur la souveraineté des territoires amérindiens d’Acadie, ils n’avaient jamais évoqué clairement la question, compte-tenu de leur dépendance militaire et commerciale à l’égard des tribus concernées. (ils répondirent qu’ils n’étaient pas sujets du Roi de France et qu’ils ne lui avaient jamais donné les terres dont il se prétendait souverain). 

[3] Il est probable qu’initialement, cette confédération regroupait les seuls peuples Abénaquis.

 

 

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Homme acadien (gravure de Jacques Grasset de Saint Sauveur "Encyclopédie des voyages" - 1796)

 

Malécites[1] (Maliseet en anglais)

 

Les Malécites rassemblaient les Etchemins, les Passamaquoddy et les Etéminquois.

 

Bien qu’ayant une langue différente de celle des Micmacs, les Malécites avaient selon Pierre Antoine Simon Maillard, « les mêmes coutumes et manières (et) la même façon de penser et d’agir ».

 

Les deux peuples s’allièrent rapidement aux Français et la loyauté des alliés amérindiens fut renforcée par les conversions au catholicisme et  l’autorité morale exercée par les  missionnaires.

 

Lors des guerres qui se déroulèrent en Acadie sur les territoires dont la souveraineté était contestée, les Anglais accusèrent fréquemment les prêtres - non sans fondement - d’attiser les haines des Amérindiens à leur encontre.

 

Toutefois, les Malécites se tinrent plus à l’écart des conflits anglo-amérindiens que leurs alliés micmacs et abénaquis, refusant par exemple de se joindre au raid micmac contre Canso en 1720.

 

Abénaquis

 

Les Abénaquis se répartissaient entre deux groupes de tribus : de l’Est (Pentagouets, Pégouakis, Canibas, Arosagunticooks) et de l’Ouest (Loups,  Mohicans ou Mahicans en anglais), Penacook, Socoquis, Missisquois) la distinction venant d’une langue légèrement différente.

 

Les Abénaquis de l’Est pratiquaient l’agriculture, bien que moins intensivement que les Iroquois et les Hurons.

 

Les premiers contacts entre Abénaquis de l’Est et Français au début du 17ème siècle furent influencés par les conflits latents entre Abénaquis  et  Micmacs, ces derniers étant déjà alliés aux Français.

 

Ce fut notamment le cas en 1607, à l’occasion de la guerre menée par les Micmacs sous la conduite du Sagamo  Membertou contre ceux que les Français appelaient alors les « Armouchiquois » (rassemblés sous la tutelle du Sagamo Bessabes[2]).

 

Ainsi, les Abénaquis furent au début mal perçus par les Français, Champlain qui les a rencontrés les trouvaient voleurs.

 

En 1613 pourtant, ils assistèrent les Français assiégés par les Anglais dans leur établissement de Saint Sauveur en les aidant à s'échapper.

 

En 1629, ils envoyèrent un émissaire à Québec auprès de Champlain afin d’établir des liens et obtenir une aide contre les Iroquois. Champlain y vit quant à lui l’opportunité de se procurer auprès des Abénaquis l’approvisionnement alimentaire qui faisait défaut à la colonie.

 

La réactivation du conflit entre Français et Iroquois dans les années 1650 va conduire à l’alliance franco-abénaquise, d’abord avec les tribus de l’ouest puis, en 1670 et au moment de la reprise de possession de l’Acadie[3], avec les tribus de l’est, les plaçant du même coup aux côtés des Micmacs et des Malécites.

 

Cette alliance qui s’avérera la plus efficace et la plus durable entre Européens et Amérindiens procédait d’un intérêt partagé.

 

Plus que leurs voisins du nord, les Abénaquis de l’est subissaient l’expansion des colons anglais et le grignotage progressif de leurs territoires, tandis que leurs cousins de l’ouest étaient confrontés aux assauts des tribus de la confédération iroquoise[4].

 

De la même manière, les Français devaient contenir à la fois l’expansion des colonies anglaises vers l’Acadie et les menées iroquoises contre leurs alliés qui mettaient en péril le commerce des fourrures.

 

L’importance de l’engagement des Abénaquis aux côtés des Français et l’intensité du conflit avec les Anglais, conduisit nombre d’entre eux  à se réfugier en Nouvelle France, d’abord à l’issue de la guerre du roi Philip puis lors de la guerre anglo-indienne[5] (1720-1725), et, enfin, à l’occasion de la guerre du roi Georges guerre du roi Georges (1744-1748).

 

Ceux-ci trouvèrent refuge à Bécancour et Odanak sur la rivière Saint François au Québec, où ils demeurent établis actuellement.



[1] Se traduit par « ceux qui parlent mal » en langue micmaque ; les Malécites sont aussi appelés la « Nation du rat musqué » par les Micmacs car ils appréciaient particulièrement la chair de cet animal.

[2] L’avantage technologique des Micmacs du fait de leur alliance avec les Français conduisit à la défaite des Armouchiquois.

[3] Alliance consacrée par le mariage entre l’officier français Jean Vincent d’Abbadie de Saint Castin et Pidianske, la fille de Madokawando, sagamo des Pentagouets.

[4] Pour pouvoir commercer directement avec les Néerlandais, les Iroquois vont s'attaquer à leur partenaire commercial privilégié qu'étaient alors les Loups en 1624 (et dont le territoire faisait obstruction au commerce entre Iroquois et Néerlandais). les Loups sont rapidement défaits et les Iroquois entament une relation commerciale avec les Néerlandais et se procurent ainsi des armes qui leur permettront de dominer durablement leurs ennemis.

[5] Appelée également « Dummer’s war »  (du nom du gouverneur du Massachusetts) ou « Lovewell’s war » (capitaine britannique) ou encore « Rasle’s war » (Sébastien Rasles, prêtre français), cette guerre obligera au départ les Abénaquis des rivières Kennebec et Pentagouet (actuel Maine).

 

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    Hommes et femmes montagnais

 

Innus (Montagnais-Naskapis) :

 

De langue algonquienne, les Innus occupent le nord de la rive du Saint Laurent (Montagnais ou « peuple des montagnes » selon les premiers Européens) et l’ouest du Labrador et le nord-est du Québec actuels (dénommés « Naskapis »).

 

Les missionnaires, les traiteurs, les explorateurs, les anthropologues et les historiens ont donné plusieurs noms aux Innus selon les lieux et les périodes : Kakouchaks, Betsiamites, Chisedecs, Papinachois, Oumamioueks (Oumamiouais), Ouchestigouecks, Tadoussaciens, Chicoutimiens, Piekouagamiens, Chomonchouanistes, Nékoubanistes, Naskapis, Papinachois, Porc-épics etc.

 

Adaptés à la rudesse de leur environnement qui ne permettait pas la mise en valeur des terres agricoles, ils développèrent une économie nomade faite de chasse et de pêche, les Montagnais chassant l’Orignal en hiver et les poissons d’eau douce en été tandis que les Naskapis chassaient plutôt le caribou et s’appuyaient sur les ressources de la mer en été.

 

Les Montagnais furent les intermédiaires privilégiés entre les Cris et les premiers européens pour le commerce de la fourrure et eurent pendant longtemps une position commerciale stratégique de première importance[1].

 

En effet, Européens et Montagnais commercèrent pendant près d’un demi-siècle à Tadoussac qui constitua le premier véritable comptoir, sur un ancien point d’échange[2].

 

Cet axe de commerce nord-sud va perdre en importance au profit d’un axe est-ouest, à mesure que les Hurons s’imposent comme les pourvoyeurs essentiels de fourrures des Français.

 

Le commerce de la fourrure généra des conflits entre les différentes nations concernant les territoires de chasse.

 

A cet égard, les Montagnais furent à plusieurs reprises en conflit avec les Sokoki (Abénaquis de l'Ouest) ainsi qu'avec les Agniers (Mohawks).

 

 

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 Localisation des tribus des grands Lacs

 

 

Les Hurons (Wendat)

 

Les Hurons (dénommés ainsi par les Français) avaient constitué une confédération de cinq peuples à l’instar de la confédération iroquoise, à la fin du 16ème siècle.

 

Au moment où ils entrèrent en contact avec les Français, on estime qu’ils rassemblaient environ 30000 personnes pour un territoire plus petit que celui des Iroquois (à la même époque les Iroquois rassemblaient environ 12000 personnes).

 

Les peuples de la confédération étaient les Attignawantans (« peuplade de l'Ours » considérée comme la nation la plus importante de la confédération), les Attigneenongnahacs (« peuplade de la Corde »), les Arendaronons (« peuplade de la Pierre » qui seront vraisemblablement les instigateurs du commerce avec les Européens), les Tahontaenrats (« peuplade du Cerf » qui seront les derniers à se joindre à la confédération) et les Ataronchronons (« peuplade des Marais »).

 

Peuple iroquoien, les Hurons occupaient un territoire étroit mais très fertile sur lequel, à l’instar des Iroquois, ils développèrent une agriculture importante.

 

C’est à partir de 1615 que l’alliance commerciale avec les Français se met en place. Jusqu’en 1649, une flotille en moyenne de 60 canots menée par 200 hommes descend régulièrement le Saint Laurent jusqu’à Québec pour y échanger les fourrures, l’aller et retour prenant environ 4 semaines.

 

Ce commerce oblige les Hurons à payer un droit de passage aux tribus dont les territoires se trouvent sur le trajet de traite et notamment les Algonquins (ou Kichesipirinis).

 

Cette alliance commerciale et militaire entre les Hurons, les Algonquins et les Montagnais avec les Français s'avéra au début très fructueuse sur le plan économique. Les fourrures en provenance du Nord et de l'Ouest étaient abondantes et d'excellente qualité.

 

A partir de 1632 pourtant, la pression militaire exercée par les Iroquois va conduire à la dispersion définitive des Hurons en 1649, mettant à mal le réseau commercial mis en place, d'autant que l'implication militaire des Français pour préserver la traite se fit tardivement.

 

guerrier iroquois scalpant

  

Guerrier iroquois scalpant un ennemi (Jacques Grasset de Saint Sauveur)

 

Plusieurs raisons expliquent la dispersion de la Huronie et la dislocation de ce réseau.

 

En premier lieu, cette voie commerciale constituait déjà un enjeu conflictuel entre les différentes nations dès le 16ème siècle avec un réseau d'alliances déjà établi (Montagnais, Hurons et Algonquins face aux Iroquois).

 

L'intervention des puissances européennes et le développement d'un commerce intensif aux côtés des Hurons et de leurs alliés raviva les conflits.

 

Dans le cadre de l'alimentation de leur propres réseaux commerciaux avec les Hollandais puis avec les Anglais, les Iroquois étaient particulièrement gênés par la situation stratégique occupée par les Hurons dans le l'approvisionnement de la fourrure vers le nord (baie d'Hudson) et vers l'Ouest, d'autant qu'ils avaient épuisé les réserves sur leurs propres territoires.

 

En second lieu, la question religieuse joua un rôle dans cette situation. Selon Champlain, le développement du commerce devait aller de pair avec l'installation de missions d'évangélisation. D'ailleurs, seules des tribus converties obtenaient les mêmes prix que les Français ainsi que des armes à feu en échange[3]. Pour les Hurons, cette pression conduit à des conversions qui restèrent malgré tout limitées (15% de la population convertie tandis que les convois sont constitué de près de la moitié de Hurons christianisés), empêchant ainsi un armement comparable à celui des Iroquois qui obtinrent des armes à feu en quantité des Hollandais puis des Anglais.

 

Par ailleurs, l'introduction du christianisme a induit des divergences avec les tribus ayant gardé leurs anciennes croyances, sur le plan des  cérémonies traditionnelles mais aussi au regard des alliances militaires.

 

Egalement, la menace iroquoise constante pesait sur la mise en culture des terres ce qui conduisit à des périodes de famines.

 

Enfin, les épidémies en provenance d'Europe eurent un impact désastreux sur les tribus huronnes, tant démographique que social (disparition de chefs et de guerriers à même de souder les alliances et de diriger les guerres).

 

En 1649, la confédération huronne disparut et les survivants de ces guerres se dispersèrent.

 

Certaines tribus furent intégrées aux nations iroquoises, celles-ci ayant - à l'instar d'autres peuples amérindiens -pour pratique de compenser leurs pertes humaines par la voie de l'adoption ou de l'esclavage.

 

Une partie des Tahontaenrats se réfugièrent auprès des Neutres (peuple iroquoien ayant choisi de ne pas intervenir dans les conflits entre Hurons et Iroquois) puis des Eriés et furent définitivement défaits par les Iroquois (Senecas) en 1651.

 

Environ 300 Hurons convertis rejoignirent Québec où ils demeurent installés aujourd'hui (Wendake).

 

Enfin, des tribus Attignawantans se réfugièrent chez les Pétuns (Tionontati) formant un nouveau peuple (Wyandot) et furent rejoints par les Outaouais.

 

Les attaques iroquoises les conduisirent à se réfugier à Green Bay (Wisconsin).



[1] A la suite d'un peuple iroquoien (probablement les Hurons) dont le départ de la vallée du Saint Laurent au cours du 16ème siècle ne s'explique pas, les Montagnais occupèrent notamment les deux rives du Saint Laurent au niveau de la ville de Québec qui était déjà un endroit commercial stratégique.

[2] Avant l’arrivée des Européens, Tadoussac constituait déjà un point de contacts et d’échanges entre les nations du sud et les nations du nord.

[3] Les Français eurent moins de scrupules à l'égard des nations indiennes de l'Est, fournissant ces dernières en armes à feu quelque soit la religion des tribus avec lesquelles ils commerçaient. Cette différence vient probablement du fait que le territoire acadien était directement menacé par les Anglais et nécessitait des alliés amérindiens bien armés.

 

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Chasse aux cerfs chez les Hurons

 

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 Homme et femme iroquois

  

Les Iroquois ("cinq Nations" ou encore "peuple de la maison longue")

                                                                          

Fondée au 15ème siècle, la ligue iroquoise était une association de nations iroquoiennes présidée par un conseil de 50 chefs ayant pour vocation à maintenir la paix entre ses différentes composantes et à coordonner les alliances.

 

Selon le système d'alliance amérindien toutefois, il ne s'agissait pas d'un alliance monolithique dans lequel chaque nation liait son sort avec les autres nations confédérées. Chacune poursuivait ses propres intérêts.

 

Par ailleurs, la société iroquoise fut traversée par les mêmes dilemmes liés aux contacts avec la culture européenne. Ainsi, l'intervention des missionnaires parmi les peuples iroquois conduisit à des conversions et, comme chez les Hurons, les relations entre les nouveaux convertis et leurs frères suscitèrent parfois des difficultés[1].

 

Les différentes nations étaient de l'Est à l'Ouest les suivantes :  Mohawks ou « peuple des étoiles » Agniers selon les colons français), Oneidas (ou Onneiout selon les Français), Onondagas (ou onontagués), Cayugas ou « peuple du grand marais » (Goyogouins en français) et Tsonnontouan (Senecas en anglais).

 

L'appellation de la "maison longue" reflétait l’habitation qu’ils occupaient mais également, elle est une métaphore de leur patrie comme une longue habitation géante à cinq foyers, un pour chaque nation. Comme ils occupaient l'extrémité occidentale de la longue maison, les Tsonnontouans étaient appelés les Portiers de la Confédération.

 

Chacune des nations iroquoises parlait une langue distincte, mais tous ces idiomes étaient étroitement apparentés, permettant ainsi une compréhension entre les membres des différentes nations.

 

Les Tuscaroras rejoignent les cinq Nations en 1722 pour former les six nations.

 

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 Défaite iroquoise face aux Français et leurs alliés selon Champlain

 

 

Les guerres qui mirent aux prises les tribus iroquoises et les Français ainsi que leurs alliés connurent plusieurs modalités.

 

Les Iroquois développèrent une politique de blocus sur l'axe de circulation des marchandises (blocage de la rivière Outaouais[2] en 1643) ainsi que des raids pour s'emparer des convois.

 

Forts des armes obtenues grâce à la compétition entre leurs alliés européens, ils s'attaquèrent aux Wenros en 1638 qui se réfugièrent chez les Hurons leurs alliés.

 

Dans les mêmes années, ils repoussèrent les Algonquins au nord de la rivière des Outaouais et les Montagnais vers le Bas Saint Laurent, tandis que les Français fondaient Montréal afin de raccourcir le trajet des fourrures.

 

En 1645, un premier traité de paix fut conclu entre les Français et les Iroquois. Ces derniers comptaient pouvoir négocier avec les Hurons des liens commerciaux.

 

En vain. La dispersion de la Huronie s'engagea alors directement puis se prolongea par deux conflits d'abord contre les Neutres qui avaient accueillis certaines tribus huronnes et contre les Eriés.

 

Dans les années 1680, la confédération iroquoise atteignit son apogée qui fut entamée par la deuxième guerre franco-iroquoise au cours de laquelle, les Français portent des coups sévères en territoire iroquois. Après 1701 et la paix conclue avec les Français[3], la ligue sut gérer habilement ses relations avec les Anglais et les Français.

 

Paradoxalement, les guerres iroquoises consolidèrent la cohésion des colons et de leurs alliés. Indirectement, la dispersion de la confédération huronne, permit aux Anglais de prendre pied commercialement dans la Baie d'Hudson tandis que les Français développèrent leurs propres réseaux et leurs territoires vers l'Ouest en Louisiane.



[1] Les traditionnalistes n'eurent de cesse d'expulser les missionnaires tandis qu'un nombre important d'Agniers convertis rejoignirent délibérément les missions de Sault Saint Louis et de Montréal

[2] La rivière des Outaouais constituait le seule chemin praticable étant donné que l'hostilité des Iroquois empêchait de prendre une vois plus rapide.

[3] Pour les Iroquois, il importe de mettre un terme à un conflit coûteux en hommes (entre 1688 et 1698, la moitié de leurs forces pourrait avoir péri) mais aussi de se préserver contre l'emprise que les Français ont développé sur le pays d'En Haut et sur ce que l'on appellera la Louisiane, grâce à de nouvelles alliances avec les Outaouais et les Miamis.

 

 

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Localisation des tribus algonquines

 

 

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  Indiens algonquins selon Champlain

 

Les Algonquins ("Anishinaabeg" ou "vrais hommes")

 

Le nom d'Algonquin (ou "Algoumequin") fut attribué par Champlain aux peuples vivant sur un vaste territoire au nord des grands Lacs, soit la vallée de l’Outaouais, de Montréal jusqu’à l’île aux Allumettes (nommée «Isle des Algoumequins » par les Français).

 

Ce petit territoire insulaire leur permettait de maintenir le contrôle sur la rivière Outaouais ("Kichesipi ou la Grande Rivière") et de s'assurer des droits de péage sur la traite.

 

Culturellement et linguistiquement, ils étaient proches des Ottawas (Outaouais) et des Ojibwés (ou "Saulteux").

 

Samuel de Champlain a identifié six groupes d’Algonquins lors de ses voyages: les Weskarinis ("ceux de la Petite Nation), les Onontchataronons ("nation d’Iroquet"), les Kichesipirinis ("Algoumequins") dont la richesse provenait des droits de péages perçus, les Mataoueskarinis, les Kinouchipirinis et les Otaguottouemins.

 

Les Algonquins étaient des chasseurs cueilleurs semi nomades, nombre d'entre eux hivernant en Huronie. En dehors du poisson et de la viande, Ils récoltaient des baies et des plantes sauvages et pratiquaient un peu l’agriculture.

 

Alliés aux Hurons, ils furent impactés par les guerres menées par les Iroquois et durent quitter leurs territoires ancestraux. Ainsi, les Mataoueskarinis s'enfuirent jusqu’à la baie James entre 1647 et 1672 pendant le plus fort des guerres iroquoises.

 

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Carte des nations indiennes du Pays d'En Haut (Guillaume Delisle - 1718)

 

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Carte des nations indiennes des Grands Lacs

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Published by F. Brillanceau - dans Vers les Amériques
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